LE MÉCANISME DE LA DESTINÉE HUMAINE
En effet, à la différence de la science abstraite de la pensée qui. isole les idées et procède par inclusion ou par exclusion complète, la réalité concrète de la vie concilie perpétuellement les contraires. . Ce qui, au point de vue spéculatif, est incompatible et formellement contradictoire, s’allie, en fait, de manière à constituer de nouvelles synthèses distinctes de leurs éléments; et, comme dans un mécanisme de pièces associées, tous les mouvements produisent leur effet compensateur. Rien de plus important, dans toute l'étude de l’action humaine, que cette solidarité de ce qu’on fait, avec ce qu’on ne fait pas. Point d’acte qui ne résume les ten- = dances adverses et ne forme un système aussi bien avec les vaincus qu'avec les vainqueurs : les motifs, qui, devant la pensée, sont contradictoires, demeurent solidaires dans l’action. — Inversement, dans l’ordre des phénomènes, il n’y a jamais de contradictions … formelles, parce que jamais les propositions particulières qui « énoncent les faits donnés ne sont contradictoires. Et pourtant Ia loi de contradiction s'applique au passé réel. Ainsi donc, tandis « qu’au point de vue formel la conciliation est impossible, au point de vue réel c’est la contradiction qui l’est; et, tandis que les futurs Î
contingents sont compatibles dans la pensée, les actes passés sont incompatibles dans la réalité. Bien plus, jamais nous ne pouvons réaliser que des contraires; ‘et pourtant la loi de con- ” tradiction gouverne nos actes accomplis. Jamais les contradic- : toires ne sont données en fait; et pourtant, en agissant, nous impliquons, dans nos actes qui semblent simplement porter sur des contraires, la contradictoire que nous ne réalisons pas. Par où sortir de ces embarras”?
Cest l’action qui, servant de trait d'union entre ces formes opposées de la pensée et de la vie, in$inue au cœur des choses la loi de contradiction tout en opérant perpétuellement une syn-
. thèse expérimentale des contraires. Comment y réussit-elle? Les phénomènes, pris simplement pour ce ‘qu’ils Sont, ne se contredisent jamais, étant toujours hétérogènes et solidaires. Si donc la loi de contradiction s’applique au passé, c’est que l’acte qui est sous le fait apparent a introduit dans le phénomène autre chose que le phénomène, autre chose que le possible même : tout le mouvement de la vie intérieure aboutit à l'affirmation nécessaire de l'être, parce que ce mouvement est fondé sur cette nécessité même. L’alternative qui s'impose à toute conscience d'homme et qui seule nous met, dans la pratique même, en face des contradic-
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toires, ne fait que révéler le jeu de ce dynamisme interne. D'autre part, comme la volonté, en optant selon les conditions qu’elle impose à son propre développement, ne supprime pas le terme de l'alternative qu’elle repousse, il en résulte que, quoi qu’elle ait choisi, elle garde en elle la présence du terme exclu comme un ‘élément de la synthèse qu’elle forme. Ce dont elle se prive, otéonais, n’est pas absolument hors d’elle. Voilà pourquoi le sacrifice qu’elle peut faire des phénomènes, par la mortification, n’est qu’apparent; et voilà pourquoi, en revanche, quand elle écarte les importunités du devoir ou les exigences de « l’unique nécessaire », elle se perd, mais sans s’anéantir pour cela. Jamais nous n’échappons à la nécessité d’impliquer les contradictoires, et jamais nous n’en réalisons une qu’en éliminant l’autre; par le renoncement, nous gagnons double; par la jouissance exclusive, nous perdons double : le phénomène, quoique étranger à la loi de contradiction, est tel qu’en lui nous avons à opter entre les contradictoires, à acquérir ce que nous paraissons libéralement sacrifier, à échapper ce que nous semblons avarement retenir.
Le problème logique n’est donc qu’un aspect du problème de l’action. Non seulement la pratique se fonde sur une dialectique dont il est possible de montrer la rigoureuse exactitude, mais encore les lois les plus abstraites de l'entendement n’ont tout leur sens que rapportées au développement concret de la vie. Aussi létude complète du mécanisme de la pensée et de la pratique nous amènerait-il à relier entre elles les diverses formes particulières de la logique encore fragmentaire, en même temps qu à mettre en évidence le ressort interne qui donne le branle à tout en nous et qui promeut notre destinée. Double serait l’utilité d’une telle étude; car elle constituerait enfin cette Canonique générale de‘ l'esprit humain dont la logique formelle et la méthodologie des diverses sciences n’offrent que des échantillons; et, du même coup, elle ferait profiter la solution du problème moral de toute la rigueur qui appartient à la plus abstraite et la plus exacte des sciences. C’est le rôle de la logique de l’action de déterminer ainsi la chaîne des nécessités qui composent le drame de la vie et le mènent forcément au dénouement. En manifestant le caractère scientifique de cet enchaïînement, elle doit, par cela même, avoir une efficacité certaine : elle établit que la solution est inévitable et porte nécessairement sur le tout; elle montre que toute pratique fondée sur une théorie incomplète est téméraire, mais que *
la théorie complète conduit forcément à la pratique, puisque le problème que l’action a posé, l’action seule peut le résoudre; elle indique les termes extrêmes auxquels peut aboutir l'élan de la volonté humaine ; elle insère, entre la donnée première et ces solutions extrêmes du problème, toute la série des intermédiaires nécessaires; mais elle ne prétend pas réaliser, par une simple vue, la solution qui n’appartient qu’à la pratique effective. Loin de là : la spéculation doit remédier aux dangers de la spéculation, en
prouvant qu’elle donne à la conscience une clarté, non simple-.
ment pour luire, mais pour marcher. Connaître ne dispense pas de faire; faire peut dispenser de connaitre. Si la vie est une énigme même pour les habiles, il suffit d’une entière bonne volonté pour que la lisent couramment même les simples. Peu importe en effet qu’ils sachent ce qu’ils font, poürvu qu'ils fassent ce qu'ils savent : la sincérité de la conscience et le discernement des vérités vivifiantes tiennent plus aux actes qu'aux pensées ; car jamais il ne suffit entièrement de faire ce qu’on croit bon, il faut encore qu’il soit bon de croire qu’on doit le faire. La logique de l’action cherche uniquement à découvrir un itinéraire qui permette à l’intelligence des doctes de rejoindre lentement et sûrement les hauteurs des humbles et des petits; elle les amène à un point de départ. Mais la lumière dont elle éclaire la route ne dispense personne de l’effort qui reste nécessaire pour y monter.
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Il a pu sembler qu’une Science de la Pratique devrait formuler des règles de conduite, exhorter les consciences ‘au bien et nous enseigner efficacement ce que nous avons à faire. Mais ce qu'il a fallu combattre, c’est justement cette prétention de toute morale qui présume de résoudre le problème de la vie sans dépasser cette honnête médiocrité d'instructions édifiantes. Une science véritable de la destinée humaine ne se fait pas à aussi bon marché; et l’action est trop complexe pour se laisser conduire ainsi. Entre la droiture de l’homme qui, sans discuter, sans transiger avec sa conscience, garde à ce prix le privilège de l’infaillible simplicité, et la connaissance intégrale des conditions nécessaires et suffisantes que requiert l’action, il y à place sans doute pour un art
délicat de salutaires exhortations ou pour les réflexions du mora=: