VENTES
liste, il n’y a point de place pour une solution vraiment scientifique du problème moral. C’est de propos très délibéré qu'il a fallu renoncer à toute instruction moralisanie, pour faire abstraction de la variété qu’apporte dans la vie la libre initiative de la. conscience, et pour déterminer simplement ce qui est inévitable et nécessaire dans le déploiement total de l’action humaine. Au prix de l’enseignement final que prépare cette méthode, tout le reste est de seconde importance. Montrer le caractère chimérique et superstitieux de toute tentative faite pour fonder directement une morale capable de se suffire et de constituer une science autonome, voilà la conclusion d’une telle recherche. Point de conception fermée du devoir qui vaille par elle-même et qui constitue le bien par des préceptes tout formels. Puint non plus de vérité spéculative dont la vue adéquate fasse la vie parfaite. Ni le problème éthique ni le problème métaphysique ne saurait jamais être résolu seul. Pas de morale hors de la vérité; mais la vérité comprise n’est pas, par elle seule, la morale même. Le secret de la vie est plus haut que Kant ou Spinoza ne l’ont vu.
Peut-être ce résultat paraît-il tout négatif : « l’action ne se suffit pas; l’homme ne trouve pas en lui-même sa règle et sa fin ». Mais c’est pour cela que ce résultat est souverainement important : il enlève des illusions qui, pour être souvent généreuses, raisonnées, tenaces, n’en sont pas moins des illusions. Estil inutilé, en effet, d'établir qu’on se trompe de route en espérant que la morale peut être fondée comme science, sans qu’on dépasse l’ordre naturel ou le phénomène du devoir ou même les conceptions métaphysiques? Est-il inutile de montrer que tout effort tenté par l’homme pour se restreindre à cette manière de penser et de vivre est superstitieux ? Est-il inutile de déterminer à quelles conditions la pratique de la vie peut devenir assurée et propre- ment scientifique? Ce ne sont là que des prolégomènes à la morale, puisqu'il ne s’agit de déterminer le contenu d'aucun précepte ; du moins cette recherche a un intérêt que n’offrent point les plus belles et les plus précises formules de nos devoirs : elle indique la voie unique par laquelle il faut passer pour que le bien soit le bien, les dispositions nécessaires pour que la connaissance du devoir. soit autre chose qu’une vaine théorie, les conditions requises pour que la pratique même des vertus naturelles devienne efficace et pleinementsalutaire. Il peut sembler dur de confondre, dans un: commun reproche de superstition, le fidèle du devoir et
le sauvage féticheur : mais ce ne serait être injuste pour le premier que dans la mesure où lui-même serait injuste pour le second. Tous deux peuvent être également près ou également loin de la vérité, parce que les actes les plus grossiers peuvent servir de véhicule au bien. Mais, si l’on prétend se contenter de la connais-
. sance partielle à laquelle on est parvenu; si, profitant du peu de:
lumière que l’on a déjà, l’on se ferme à toute clarté et à toute exigence nouvelle, il y a usurpation d’une pensée incompétente, il y a perversion de la sincérité. Plein d’admiration et de tendresse pour tous les généreux, d’où qu’ils viennent, qui vont de l’avant et se dévouent à une œuvre de salut personnel et social, on ne saurait (sans jamais soupçonner personne parce que le secret des consciences nous échappe) armer d'assez inflexible sévérité contre eux-mêmes tous ces présomptueux qui s'arrêtent et qui arrêtent les autres sur le chemin où il faut toujours marcher sans se vanter d’être jamais arrivé. Pour se distinguer du sauvage féticheur, ils n’ont que l’orgueil en plus; et, quand ils pensent découvrir eux-mêmes et répandre le premier et le dernier mot du salut, au lieu d'agir, ils s’agitent.
Point donc d’intermédiaire entre la science de la pratique et cette science pratique qui se fonde, non pas sur une réflexion théorique, mais sur une culture du sens pratique par la pratique même. Le rôle de la première, c’est d'mpêcher qu’on ne supplante ou qu’on ne mutile la seconde. Or: n’a pas besoin de savoir tout ce qu’on fait, pour le faire en connaissance de cause. La pensée qui est efficace n’est pas nécessairement un système complet d’abstractions analytiques, rod£is erd Adyou; elle est une synthèse con-
crête qui, dans chaque disposition intérieure, peut résumer à la -
conscience tout le travail de la vie, Acyos uer mp&tewc. Même sans être accompagnée d'aucune justification théorique, l’action porte en elle une certitude suffisante; elle constitue une méthode concluante ; elle est une expérimentation, au sens le plus scientifique du mot : expérimentation rigoureuse et démonstrative qui supplée à l’étude spéculative et à laquelle rien ne supplée. L’entendement confirme la méthode pratique en montrant qu'elle n’a pas même besoin d’être confirmée. La conclusion d’une science de l’action ne doit donc pas être : « Voici ce qu’il faut penser ou croire ou faire »;, qu'est-ce que cela? Elle doit être d'agir enteffet. Tout est là, tout est là.