DE LA MÉTAPHYSIQUE ET DE LA MORALE
c'est le rôle de.la morale. La critique de l’action sert de prolé- gomènes à cette triple étude. À retrouver son point d'attache, Chacune d'elles gagne de recouvrer l'indépendance de son développement. — Sans prétendre ici parcourir ces trois voies qui s'ouvrent devant nous, qu’il suffise d'indiquer le profit qu’il y a à être parvenu au point. de convergence où, en se retournant, on les voit diverger.
I. — Puisque ce n’est pas dans un substrat placé derrière chaque phénomène qu’il faut chercher la réalité de ce qui est connu, il en résulte que toute question ontologique doit être écartée d’abord de l’étude des choses, et qu'entre les objets de la connaissance il ne peut y avoir de contradiction. FE n’y en a pas où il n’y à point d’être pour servir en quelque façon de noyau
résistant et de fond impénétrable : au contraire, s’il fallait sup- . poser dans les phénomènes un arrière-fond distinct d’eux, ou si l'on affirmait qu’ils sont la seule et vraie réalité, il serait impossible de ne point transformer en opposition formelle leur hétérogénéité certaine, et de ne point ériger en absolu le déterminisme qui les rend solidaires. D'où des embarras, insolubles, parce qu'ils sont artificiels. Y a-t-il en effet une seule doctrine qui ait échappé, dans l’examen des phénomènes eux-mêmes, à la tentation ontologique? Y en a-t-il une qui n'ait porté des affirmations ou des négations prématurées, incompétentes, déplacées? Et ce qui le prouve, c’est qu’au lieu de considérer ces objets de la connaissance comme ils apparaissent, c’est-à-dire comme hétérogènes et solidaires, on a estimé qu'ils sont exclusifs les uns des autres, incompatibles, gros d’antinomies : or comment en juge-t-on ainsi, sinon parce qu’on insinue en eux un secret principe de contradiction qui ne leur convient que dans la mesure où on leur attribue l’être? Même le phénoménisme succombe à cette tentation, en prétendant se tenir aux phénomènes comme s’il n’y avait qu'eux, et en les jugeant exclusifs de toute autre réalité. Même le criticisme subit ce vertige métaphysique, en voyant d’irréductibles oppositions où il n’y a qu’hétérogénéité. Même le positivisme est inconséquent à son principe, en excluant, au nom de certaines sciences qu'il investit par cette prétention même d’une valeur objective, toute une part de nos connaissances qui ne sont pas moins positives que les autres, puisqu'on a vu qu’elles rentrent toutes dans un même déterminisme. Tombant-donc dans de semblables illusions à l’égard du phénomène aussi bien que de l’être
réel et peuplant d’idoles le monde intellectuel, toutes ces doctrines ont vu la difficulté où elle n’est pas, faute de l’avoir vue où elle est. Contraires les unes aux autres, ce sont simplement des espèces différentes d’un même genre faux : pour que la Philosophie mérite ce nom propre, il faut qu’elle soit une doctrine autre que les autres, et qu’elle détermine exactement, dans ce qui est con-
troversable, ce qui ne l’est pas; car c’est ce qui rentre dans le
champ de la science.
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C'est ainsi qu’où les systèmes ordinairement se sont épuisés en .
vains débats, elle ne trouve plus aucune matière à discussions,
parce qu’elle y apporte simplement les habitudes de l’esprit scien- :
tifique qui ne spécule sur aucun de ses propres objets. Pour être scientifique, l’étude des phénomènes quels qu’ils soient n’a pas
besoin d’en scruter la nature; loin de là, elle a besoin d’être détachée de cette stérile curiosité. Elle prend ces phénomènes pour ce qu'ils.
sont, sans sous-entendre aucune restriction, sans insinuer dans ce mot aucun sens étranger à ce qu’il désigne. Chaque synthèse semble originale, hétérogène, irréductible à ses propres conditions : il faut donc de chaque ordre distinct faire une étude distincte. Chaque ordre de phénomènes est lié à tout le système par “un déterminisme continu : il est donc impossible que la science se restreigne à un point et qu’elle exclue aucun des objets solidaires qui composent un seul et même univers, un seul et même problème. Mais, au lieu de chercher dans un ordre nouveau de faits l'explication ou la réalité d’un ordre précédent, elle réserve pour une recherche ultérieure les objets ultérieurs que lui propose la suite nécessaire de ses investigations : sans cesse entrainée pour ainsi dire au delà d’elle-même, elle se défend du mirage qui lui propose tout nouvel inconnu comme le secret du connu; elle s'attache à chaque anneau de la chaîne comme s’il était seul, et ne pense point trouver par exemple dans les sciences positives la vérité des intuitions sensibles. Chaque ordre à sa vérité et
ba
comme sa solidité propre; sa valeur objective consistera, non.
dans ce qu’il n’est pas, mais dans ce qu’il est. C’est pour cela que la science prend paisiblement possession de chaque ordre, sans redouter que l’un prétende, à l'exclusion des autres, rendre raison
de toutes choses et contenir à lui seul le vrai et l’être. Kant avaitremarqué qu'entre la thèse et l’antithèse de ses dernières antino-
mies il n’y a point d'opposition, comme deux lignes qui, sans
être parallèles, ne se rencontrent pourtant pas si elles sont menées.