L'INSTABILITÉ DES DONNÉES SENSIBLES
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Aussi longtemps qu’on prend la sensation pour l’objet même, point de curiosité spéculative n’est éveillée; elle ne nait, cette curiosité, que du moment où par les démentis que l’expérience semble s’infliger à elle-même, par le conflit des goûts individuels, par le mouvement de la réflexion surgit l’idée que ce que nous sentons n’est pas la seule, vraie et totale réalité de ce que nous sentons.
Cette simple découverte a défrayé durant plusieurs siècles les discussions de la philosophie et de la science mêlées. Du sensible en effet on a prétendu discerner le réel, indépendant de la sensation même, quoique semblable à elle, à moins qu'il ne soit son contraire; on a cherché le principe universel des choses, l'élément dont elles sont composées, le nombre ou l’idée dont elles participent, le genre dont elles sont l’espèce, la forme substantielle qu'elles recèlent sous leurs accidents sensibles, les qualités premières qui les constituent, leur caractéristique mathématique, les équivalents de la force dont l’unité se manifeste par la diversité des phénomènes physiques. Dès l’instant où sous la sensation on place une autre connaissance, il semble que ce monde nouveau de faits imperceptibles aux sens rende à la pensée son équilibre perdu, et contente enfin le besoin naturel de l’être caché à découvrir. Que d’esprits contemporains en demeurent convaincus! derrière les perceptions immédiates que les simples continueront longtemps à prendre pour argent comptant, la réalité paraît telle à certains savants, absolument telle que l’offrent les sciences positives, et pour eux l’univers est, somme toute, un système de mouvements variés et rythmés où rentrent nos actions : ils imaginent par analogie avec le sensible ce qu’ils ne peuvent percevoir directement; et parce qu'ils ont donné à leurs veux comme une double vue, ils pensent que ce visible qu’ils ne voient plus est enfin la véritable réalité qui, c’est admis, ne peut être ce qu’on voit.
Comment ce réalisme phénoméniste s'est-il développé? il est intéressant de l’indiquer, afin de se préparer à voir si vraiment les sciences positives nous suffisent en tout et se suffisent à elles-mêmes.
\ La science et la critique ont ruiné la valeur des anciennes distinctions métaphysiques; les qualités premières ne signifient rien de plus ni de moins que les qualités secondes de la matière: et