LA PRÉTENDUE SUFFISANCE DES SCIENCES POSITIVES
ce qu'elle ignore encore, elle peut le savoir un jour; ce qu’elle ignore ne détruit pas ce qu’elle sait dès maintenant, et ne l’empêche pas d'exploiter chacune de ses conquêtes successives.
Ainsi deux perspectives également scientifiques sont ouvertes sur les choses, deux perspectives toutes différentes, deux perspectives qui, on ne sait comment, concordent en fait, et se compénètrent au point de ne paraître en faire qu’une et de concourir par leur dualité même à l’unité et à la suffisance universelle de la Science. Et l'association devient tellement inséparable qu'on n’en remarque pas l’étrangeté, mais l’on profite de cette dualité implicite pour admettre qu’elles rendent réciproquement compte l’une de l’autre, qu’elles satisfont au besoin toujours renaissant d’une énigme à expliquer ou d’un dessous à atteindre, et que l’une tenant lieu à l’autre d’inconnue et de limite, et inversement, il y a partout un problème et partout une solution scientifiques. Aussi n'est-il besoin, pense-t-on, de rien chercher au delà de cette double et unique explication, puisqu'elle à une efficacité pratique; en fait, elle réussit, elle suffit à l’action, elle suffit à la vie.
Voilà donc comment les sciences positives (et par ces mots on entend surtout les certitudes expérimentales, justement parce que l’on sous-entend les mathématiques qui, depuis que Comte a classé toutes les sciences en une série continue, semblent impliquées dans les autres) paraissent répondre à tous nos besoins spéculatifs et pratiques. Il est donc nécessaire de voir d’aussi près que possible si cette prétention est justifiée. Oui ou non, y a-t-il dans la science cette cohérence et cette suffisance qui fixe enfin l’esprit et la volonté en pleine paix de certitude et en plein succès pratique”? ou bien ne prendrait-on pas pour solution une donnée nouvelle de la question même”? Est-ce la science qui explique tout de l’action, ou l’action qui fournit encore à la science de quoi subsister ?
Je me propose maintenant de montrer qu'entre les sciences mathémaliques et expérimentales, à l’origine, au cours et au terme de leur développement, il y a en même temps rupture el solidarité. Cette collaboration tacite et constante, cette unité, cette existence même des sciences n’est possible que par une médiation dont, loin de rendre compte, elles dépendent. Il restera donc à définir ce fait médiateur, point de départ et matière d’une recherche ultérieure; en sorte qu'après avoir marqué l'insuffisance de la sensation et l'inconsistance même des explications fournies par les sciences positives, l’on passera, par une marche inévitable, du phénomène extérieur au phénomène intérieur de la conscience et de la science des faits à la science de l’action, en établissant la nécessité et l’originalité de l’étude subjective.