‹ L'actionChapitre 38 sur 273 · E ET · texte numérisé non relu

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valeur n’est ni proprement philosophique, parce qu’elles ne portent que sur les rapports de phénomènes subordonnés sans atteindre le fond des êtres, ni proprement scientifique, parce que ces descriptions quelque exactes qu’elles soient, ces classifications quelque naturelles qu’elles paraissent, ne font que noter, en détail il est vrai, mais avec une précision « littéraire » qui n’exerce que l'esprit de finesse, des caractères sensibles et des qualités complexes dont on n’a point pénétré la composition interne ni la loi de production ni les équivalents numériques. Ainsi le zoologiste, pour établir ses distinctions, a constamment besoin de recourir à des notions de psychologie subjective.

Comment donc introduire, dans l'étude des synthèses réelles dont l'expérience nous révèle les qualités diverses, cette précision nécessaire sur laquelle le calcul aura prise? C’est la chimie, on sait cominent, qui à commencé à découvrir ce qu'on pourrait appeler l’histologie quantitative des corps. Et non seulement elle définit les relations numériques des éléments dans les composés, mais encore elle établit des lois générales, lois des équivalents définis et des proportions multiples, qui permettent d'étendre le calcuk à toute la variété des combinaisons. Or, si la première observation qui isole un fait du milieu universel suppose déjà une analyse artificielle, l’expérimentation chimique, qui décompose une synthèse qualitative en éléments quantitatifs, transpose du inême coup un ordre de phénomènes dans un ordre entièrement hétérogène, sans que ce passage soit expliqué. Pour introduire la balance dans le laboratoire, et pour exprimer en fonction d’une unité de poids le corps soumis à lexpérimentation, 1l fallait avoir en vue autre chose qu’une pesée banale (pesée qui d’ailleurs implique une opération mentale, analogue à l’association de la durée continue avec les divisions d’un espace mesuré par un mou: vement régulier); il fallait chercher à traduire la qualité d'une synthèse en quantités définies de ses éléments. Cette initiative d’où est née la chimie, la chimie en vit sans la justifier : la cohésion de la science n’y est point Scientifique.

3° Mais après que le calcul a pénétré dans les sciences physiques, après qu'il s'est implanté dans les sciences naturelles, un nouveau problème se présente. Peut-on relier entre elles la connaissance des faits enchainés et celle des formes coordonnées? et comprend-on bien la portée de cette question”? Ramener la diversité «des êtres percus » à l’enchainement € des phénomènes

intégrés », ce serait en effet exprimer la nature sensible en fonc-

tion de ces symboles abstraits dont les mathématiques disposent; ce serait obtenir que dans l’a posteriori même tout d’une certaine manière soit calculable a priori; ce serait représenter par une formule précise l’ordre de production des phénomènes et les transformations possibles ou réelles des espèces naturelles. Mais comment rattacher ainsi, dans une commune alliance avec Îles sciences exactes, l’étude des classifications à l’étude des lois génétiques ou mécaniques?

Les progrès récents de la notation chimique et de la cristallographie semblent -être un double acheminement vers la solution de ce problème.

— D'une part, en effet, en se fondant sur la Ur idée de l’analogie et de la substitution qui sert à déterminer le type chimique, on réussit, par l'élimination progressive de l'élément arbitraire qu'introduit l'appréciation de ces caractères purement qualitatifs, à mettre en évidence tous les types auxquels il est possible de rattacher un même composé, et à établir ce qu’on nomme la formule de constitution. Grâce à elle, on peut classer et même prévoir les réactions auxquelles un corps donnera lieu; on peut reproduire ce corps au moyen d’autres corps par voie de substitution; on peut opérer une synthèse. Le secret numérique de la combinaison semble devenir ainsi un secret pratique de production.

— D'autre part, la cristallographie parvient à instituer une relation déterminée entre la disposition des systèmes qu’elle étudie et la structure même des molécules. Et si, pour définir les analogies chimiques, l’isomorphisime estun caractère essentiel, n'est-ce point admettre qu'entre la nature qualitative des combinaisons et la constitution géométrique des éléments il y a un rapport fixe à découvrir? La formule de constitution et cette autre formule, non plus chimique, mais mathématique qui exprime le plan architectural des atomes ! dans la molécule, peuvent donc être reliées par un système de symboles suivis; et en ce point les sciences physiques se soudent aux sciences naturelles, comme elles sont toutes deux mutuellement insérées au calcul.

1. L'ambiguïlé qu’on a remarquée déjà dans l'emploi du mot wnilé reparait: ici. L’atome semble considéré comme un élément lantôt quantitatif, tantôt qualitatif : ici insécable et pourtant composé, là divisible et pourtant irréductible.

Mais qu’on y prenne garde. Des termes abstraits aux synthèses les plus complexes les grandes routes ont beau se fraver de plus en plus au passage de la Science conquérante; il ne faut point s’en laisser imposer par son succès même. Sans doute les symboles qu institue le savant finissent par être si cohérents entre eux, par avoir une telle efficacité, par se réaliser si visiblement entre ses mains que pour lui la tentation devient grande de regarder tout ce symbolisme comme l’image fidèle de la réalité, comine la réalité même. On le projette hors de soi avec la persuasion que les lois de la mécanique rationnelle, les construc- “tions du cristallographe ou les schémas du chimiste sont

l'expression d’un mécanisme réel auquel, sous couleur de certi- ! tude scientifique, il convient d’attribuer une portée objective et

vraiment métaphysique. Là est l’erreur fondamentale qu'il faut combattre.

| Car le point de départ de chaque science recèle un germe dont l’heureuse croissance peut dissimuler, mais dont elle ne supprime f pas la nalure arbitraire. Partout à l’origine des procédés scientifiques, il faut qu’un artifice masque le passage inexpliqué de | l’ordre .de la qualité à l’ordre de la mesure; partout un décret | intervient pour instituer une relation fictive qui seule perimet à lun de symboliser avec l’autre. Mais parce que des conventions nouvelles rejoindront science à science d'une manière chaque jour plus complète et plus efficace, est-ce que le caractère arbitraire de la première institution disparaitra? Loin de là. Ce n’est donc } point la convergence, artificielle elle aussi, de toutes ces fictions qui donnera à la science d'exprimer la réalité même et qui fera d'elle le dernier mot des choses.

| Aussi, qu’il s'agisse de constructions mathématiques, de théories physiques, de formes cristallines et d’arrangements moléculaires, de combinaisons atomiques ou de lois biologiques, dans tous les cas il ne saurait être question que de symboles cohérents, sans qu'il faille jamais’ projeter dans une réalité distincte d’eux ces symboles eux-mêmes. Supposer entre les données empiriques et le symbolisme scientifique une entité intermédiaire et un mécanisme subsistant, c’est s'imposer une gêne toute gratuite; c’est faire naître des complications qui restreignent la fécondité de la science, en lui interdisant la diversité des théories utiles qu’on peut développer à la fois du moment où, au lieu d’y voir une explication des choses, on n’y cherche qu’un

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moyen de coordonner les lois expérimentales; c'est s'exposer à des illusions capables de fausser du même coup l'esprit de la science et l'esprit de la philosophie, par une confusion des compétences.

Sans doute les théories et les calculs doivent toujours se rapporter à une vérification expérimentale : partis du fait, ils reviennent au fait qui reste l'arbitre. Mais ni les théories ne sont homogènes avec les données initiales, ni les conséquences pratiques

que déduit l’analyse n’ont la moindre relation de nature avec les

théories qu’elles servent à contrôler. L’entre-deux échappe à la science, bien qu’elle doive le franchir. Le tout, pour elle, est donc.de coordonner les faits et les lois que l'expérience nous fait connaitre, mais que seul le secours des mathématiques nous permet d’énoncer précisément. Elle ne s'inquiète de savoir ni si ses fictions symboliques sont vraies absolument, ni même si elles sont vraisemblables, pourvu qu’elles établissent une relation aussi suivie que possible entre le calcul et les faits. Fallût-il faire à la fois plusieurs conventions différentes, elle y recourt, à la seule condilion qu'entre ces hypothèses diversement utiles, il ne ‘se rencontre aucune incompatibilité formelle.

Aussi ne faut-il pas, sous le couvert de la science, restaurer le faux mysticisme de la sensibilité en restituant aux données de intuition la consistance qu’elles n’ont pas. Pas plus que les mathématiques, les sciences expérimentales n’épuisent la plus simple connaissance. Elles ont beaus’allier entre elles; leur alliance même demeure un problème. Chacune à part donne une explication qui semble complète, qui semble même absorber l’autre explication corrélative, mais qui en reste distincte. Et chacune ne subsiste vraiment que dans la mesure où elle devient une fonction de l’autre. Mais ce n’est pas parce qu’elles se correspondent que les deux séries sont, l’une ou l’autre, ou lune et l’autre, réelles. Aussi, à l'encontre des préjugés courants, les lois physiques ou chimiques sont-elles des symboles qui-n'ont ni plus ni moins de subsistance que les formules géométriques.

La continuité et la discontinuité ne sont donc pas les thèses incompatibles d’une antinomie métaphysique, mais les termes solidaires du symbolisme scientifique. Le rôle de la science expérimentale, c'est de mettre en évidence la discontinuité dans la continuité même. Car en elle la déduction mathématique reste et restera toujours subordonnée à la connaissance de ce que

chaque synthèse a d’irréductible aux éléments de l’analvse. Supposer par exemple, comme le fait Kékulé, que la combinaison des atomes s'opère en vertu de leurs propriétés spécifiques suivant les nombres les plus simples, n’est-ce point reconnaitre que l'intuition d’une donnée qualitative doit précéder l’application de la mécanique et que l'intervention des mathématiques loin de supprimer l'originalité des espèces sensibles sert à la mettre en relief?

Aussi l'ambition des sciences de la nature doit-elle être, sans altribuer à leurs résultats la valeur d'une histoire réelle de la nature, de trouver au sein même de la continuité et du détermi- nisme, une méthode nouvelle pour individualiser les corps, en les considérant comme des espèces polyzoaires. Formés des mêmes éléments, combinés selon des lois uniformes, les composés constituent une forme nouvelle, toute différente de la somme de leurs parties, et dont aucune formule ne peut prédire la physionomie. L'eau est de l’eau et rien autre chose, ce n’est pas de l’oxygène ni de l'hydrogène.

Comme la science expérimentale part nécessairement d’une donnée empirique, elle revient donc nécessairement à l'intuition empirique. À mesure qu’elle se développe, elle reconnait, avec une plus profonde unité de composition et des lois plus générales, . une plus radicale et plus précise distinction des composés. C'est ainsi qu'aux dernières limites que Fanalyse ait réussi à atteindre, l’on retrouve toujours entre les données de l’expérience la mème diversité définie; dans l'analyse spectrale, les raies caractéristiques de chaque élément ont leur disposition, ou pour ainsi dire leur organisation spécifique; et jamais ce n’est par des transitions insensibles qu’un système de ces raies spectroscopiques se transforme en un système si peu différent qu'il soit. Un état d'équilibre n’est changé que pour passer à un autre état d'équilibre également précis. Et loin que Je progrès de la chimie consiste à tout ramener à un déterminisme homogène, il consiste à fonder sur le déterminisme, à préciser et à définir l’hétérogénéité des synthèses discontinues.

Ce point est de telle importance qu'il est bon d'y insister un . peu davantage en examinant les récentes démarches des sciences de la nature. Évitant la témérité de leurs prétentions nouvelles, on verra à quelles conditions demeurent subordonnés leurs progrès et leur existence même; et l’on se préparera à en découvrir les irrémédiables lacunes.

IT. — Où peut-être se fait aujourd’hui le plus grand effort pour réunir et pour subordonner l'étude descriptive des êtres à la détermination rigoureuse des faits enchainés, c’est dans le domaine de la biologie. La prétention du transformisme, c’est de substituer à la distinction apparente des formes vivantes la continuité d’une évolution progressive; c’est de découvrir la formule du concert total et d’ériger l’ensemble des relations définies dans le temps et l’espace en explication réelle de la nature. Qu’y a-t-il de scientifique en cette tentative, et que laissera-t-elle dans le développement général de la science expérimentale?

Le transformisme est une alchimie de la nature : c'est d’un seul mot noter à la fois ce qu’il a d’utile et de fécond, et ce qu’il a de transitoire ou d’incomplet. L’utilité qu’il a, la voici d’abord. C'est de supposer sous la diversité brute et apparente indépendance des êtres qui coexistent ou se succèdent un lien continu; c’est de préparer ainsi le terrain à une nouvelle extension du déterminisme mathématique et de deviner q'ie, même dans les. organismes les plus souples, on devra retrouver la loi du nombre, mensurû et pondere. Il pressent que les rapports vivants qui font l’unité du monde ont leurs équivalents dans d’autres rapports abstraits qu’établira la céduction dans sa langue technique. Passant de l’homogène à l’hétérogène, les actions cosmiques, physiques, biologiques, sociales résultent d’une adaptation au milieu universel : ainsi tout fait, comme tout être, est une expression de la continuité, de la solidarité, de l’unité totales, un produit de l’histoire commune, une solution particulière et passagère du problème. général du monde. Et ce problème se complique à mesure que les solutions successives l’enrichissent de nouvelles données par la recherche incessante d’un équilibre sans cesse rompu. Grande et féconde idée que celle de cette solidarité sympathique entre tous les êtres qui s’édifient en quelque sorte les uns les autres, comme se correspondent les membres d’un organisme en perpétuelle croissance ; hypothèsé divinatoire qui symbolise, mais. sans rigueur scientifique, la formule précise du concert que compose l’univers; pressentiment de vérités qu’une science plus avancée devra définir et limiter en les complétant.

Ce qui manque en effet au transformisme, ce qui en fait un roman plutôt qu’une science de la nature, le voici maintenant. De même que l’alchimiste, se fondant sur les transmutations qu’il voyait s’opérer mystérieusement sous ses yeux, prétendait extraire

enfin l’or de tous les corps qu’il pensait acheminer vers leur perfection, de même le transformiste se persuade découvrir l’acheminement des ébauches rudimentaires de la vie vers les formes supérieures et vers l'humanité. Ce qu’on peut reprocher à l’un, ne doit-on pas, par analogie, l'appliquer à l’autre? En quoi donc l’alchimie mérite-t-elle la défaveur de fausse science qui s’est attachée à son nom”? se contentant d'ordinaire de ressemblances ou de vraisemblances superficielles, elle mêlait à ses expériences positives les vues les plus téméraires, sans discerner la part de l'imaginaire dans la perception du réel. À défaut d’une méthode capable d'éliminer les chances d’erreur et de déterminer l’objet précis de ses recherches, elle poursuivait de sa curiosité un but extérieur à la science même; et, faisant abstraction de toutes les qualités irréductibles des corps que lui offrait l'expérience directe, elle cherchait pourtant, par une inconséquence inaperçue, à les réduire toutes à une même qualité.

Ainsi le transformiste : il semble en être, toutes différences faites, au point où dans l'ignorance des lois positives de la combinaison chimique l’on croyait encore à la transmutation des éléments. Quand il invoque la concurrence vitale ou la sélection naturelle, quand il saisit à travers les anomalies de l’hérédité certaines transformations visibles pour en appuyer une thèse qu’il se hâte de déclarer scientifique, n’est-ce point encore se persuader que, dans la science, il suffit de vraisemblances et d’approximations descriptives? n'est-ce point procéder par à peu près, sans avoir soin d’abord de définir et de limiter les affirmations par cette méthode négative de contre-épreuve qui, seule capable d'éliminer les causes d’illusion et d'imposer des conclusions rigoureuses, leur confère une valeur démonstrative? S'il estime d’après la simple observation d’apparences favorables que les espèces vivantes sont issues, par transformations insensibles, les unes des autres, il fait, sinon comme l’alchnniste qui appelle le mercure du vif-argent, du moins comme ce chimiste qui entre l’oxyde de carbone et l'acide carbonique imaginerait une gràdation d'états plus ou moins oxygénés par où de l’un on passerait à l’autre.

Juger en gros des modifications ou des ressemblances organiques, présumer des transitions insensibles, espérer qu’en rapprochant infiniment les étapes de la métamorphose universelle on fera évanouir toute difficulté et toute discontinuité, comme une

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ménagère qui disperse un amas de poussière pour le rendre invisible à des yeux grossiers, c’est donc abuser des analogies mathématiques et du prestige de l'imagination contre la méthode et l'originalité des sciences naturelles. Autant il est légitime et scientifique d'établir l’étroite dépendance des parties qui se soutiennent l’une l’autre, et de faire circuler d’un bout à l’autre du monde les mêmes éléments et les mêmes lois de composition, autant il serait téméraire et inconséquent de méconnaitre, au sein de Phomogénéité certaine, l’hétérogénéité également certaine. Car même à supposer que dans le laboratoire de la nature l’on vit d’une espèce déterminée naître, sous l'influence de causes complexes, uné nouvelle espèce, comme, dans une cornue où plusieurs Corps sont en présence, se forment d’imprévues combinaisons, le problème de la transmission et de la transformation de l'organisme ne serait pas résolu pour cela. Si l’alchimiste était inconséquent en supprimant toutes les qualités spécifiques des

-corps pour rechercher une qualité finale, le transformiste lest

également quand il fait abstraction de l'espèce dérivée comme si elle n'avait pas son irréductible originalité, pour s'attacher à l’espèce originelle, à la celiule primitive qu’il considère comme uné donnée fixe, Celui-là ne croyait pas à la spécificité des métaux, et pourtant il voulait obtenir une espèce fixe, l’or; celui-ci ne croit pas à la spécificité des organismes, et il prétend ramener tous les êtres à un même type, c’est-à-dire qu’en faisant abstraction de Ja qualité hétérogène, il abuse de la continuité homogène pour restaurer en définitive une qualité initiale ou finale, comme s’il

pouvait y avoir un type unique d'où sortiraient les autres par

composition, de même que les quantités naissent des unités numériques.

Toujours donc il faut admettre, dès le point de départ, au premier germe de vie, une coordination infinitésimale des parties; un système spécifique, une combinaison tout à fait sui generis des éléments organisés : sinon il n’y aurait ni chimie biologique, ni science possible de la vie, parce que tout y serait amorphe. Une synthèse définie, si elle change, ne peut former qu’une autre synthèse définie, comme un individu distinct naît d’un individu distinct. Quelle que soit l’origine des espèces vivantes, la question de leur différence foncière reste donc intacte : distinction essentielle d'où dépend le caractère positif des sciences de la nature. Le problème de l’origine réelle et de la constitution des

êtres est entiérement différent du problème de la descendance historique et de la composition organique des formes vivantes; ‘et pour ne pas faire de la métaphysique sans le savoir, il faut les séparer, puisque la science est à jamais incompétente sur le premier.

A quelles condilions la phylogénie et l’ontogénie revêtirontelles un caractère proprement scientifique, et que restera-t-il du Lransformisme quand, cessant d’être une doctrine et d’aspirer à contenir le dernier mot et le grand secret des choses, il aura pris rang dans le système des sciences expérimentales qui garderont et dépasseront la vérité de cette hypothèse, comme de tant d’autres, après en avoir évité et condamné l’excès?

S'il est permis de le prévoir, il en restera sans doute ceci : c’est que du dernier élément toujours provisoire que l’analvse atteindra, jusqu'aux plus complexes synthèses de ja vie, l’on saura de science que circulent pour ainsi dire une même sève et une même formule de composition. Déjà la cristallographie étudie le plan architectural des atomes dans la molécule. Qu'elle détermine comment les éléments se combinent et se composent, comment ils se juxtaposent en cristallisant d’après des lois mécaniques sur lesquelles le calcul aura prise : alors les composés organiques pourront eux-mêmes être rigoureusement définis en fonction de leur structure histologique; alors on connaitra sans doute comment la connexion des organes et la corrélation des formes, dont l’harmonie chez les êtres supérieurs semble obéir plutôt à une loi de finalité esthétique qu’à un ordre géométrique, dépend de la nature spécifique des combinaisons élémentaires qui s'exprime dans l’ensemble de l'être vivant; on saura comment la syntnèse organique est soumise aux lois précises d’une sorte de cristallisation !, comment même la variété des races selon les milieux est un cas de polymorphisme. Ainsi l'unité de composition dans la nature et l’enchainement universel des faits, des formes et des êtres ne serait plus une hypothèse indéterminée ni une vague approximation fondée sur des vraisemblances ou des généralités; ce serait une formule que la déduction pourrait exploiter, et qui vérifierait dans un détail

4. 1 faut en cffet distinguer la constitution des éléments organiques et la composition ou larrangement des organes : opérer la synthèse de l'acide gallique, ce n’est pas faire une noix de galle. Comprend-on la difficulté de définir exactement la loi de cet assemblage ?

rigoureux la vieille parole : Homo de limo terræ. Voilà de quelle façon non plus seulement l'astronomie, mais la physique, mais la chimie, mais la biologie déjà et peut-être bientôt la sociologie paraissent suspendues à un problème de mécanique rationnelle. Résullat évidemment chimérique; mais il est ulile de supposer la science parfaite, afin de voir que la cohésion scientifique n’y existérait même pas.

Mais comment cette continuité réelle peut-elle être ainsi mathématiquement déterminée? est-ce à la condition qu'entre toutes les formes de l’organisation il y aura gradations insensibles et indétermination confuse comme. au sein d’une pâte prète à Ctre modelée peu à peu par toutes sortes de vagues influences? nullement. Car tout au contraire le déterminisme de la continuité mathématique dans la nature exige qu'à chacune des étapes, si rapprochées qu’on les suppose, qu’en chacune des synthèses particulières, si analogues qu'elles soient, il y ait détermination précise et organisation intrinsèque -du composé original. Dans les sciences expérimentales, l'emploi de la déduclion continue est donc subordonné à la discontinuité des synthèses réelles; et la quantité n'y est de mise que pour faire res-

sortir ce que la qualité a toujours de propre et d’irréductible. | Une fois que le nombre y est introduit, la donnée sensible est!

soutenue par la précision et la fixité rigide des mathématiques contre les mathématiques mêmes...

Ainsi, quand dans la genèse des molécules on étudie la structure architecturale des atomes, à quelles conditions 1è problème peut-il être concu, posé et résolu? c’est à la condition de considérer que la diversité des parties concourantes forme une ordonnance systématique. Or toute disposition, taf, toute unité complexe, toute forme intelligible, tout système en tant que système organique n'existe que comme perception et qualité. Loin qu'il soit intégralement réductible à ses éléments, les éléments, au contraire, n’ont leur nom et ne jouent leur rôle qu’en fonction du tout dont ils dépendent. À plus forte raison en est-il ainsi quand il s’agit, non plus des combinaisons de la chimie organique, mais des organes eux-mêmes et de leur assemblage. Si les parlies élémentaires sont déterminées rigoureusement dans le corps vivant comme dans le cristal, l’ensemble n’est pas d’une malléabilité indéfinie; c'est au contraire de sa qualité totale, de son originalité spécifique que résulte tout le détail de la chimie

biologique propre à chaque organisme. La science expérimentale n’est une science que dans la mesure où, déterminant avec une continuité mathématique les lois précises des combinaisons et de la solidarité universelle, elle fixe par cela même la distinction et la qualité propre des synthèses dont la première -expérience donne la perception indéterminée.

Aussi dans l'étude de Ia hiérarchie des formes unie désormais à celle de l’enchainement des faits, faut-il éviter un double écueil. D'une part, entre les espèces qu'offre la nature à l’observation, c’est à tort qu'on ne verrait que des rapports de juxtaposition, comme si, réalisant par leur diversité un plan tout idéal, leurs analogies ne révélaient aucune parenté ni dépendance mutuelle. D'autre part, c’est à tort que sur la foi d'observations toujours grossières et incompétentes quand elles portent sur les caractères purement apparents des formes vivantes, on croirait à une transformation indéterminée des êtres. De même que dans les combinaisons inorganiques il y a des genres et des familles naturelles, dans le monde dela vie il Y a des systèmes organiques, qui, quelles qu’en soient l’origine et la filiation, constituent des cas d'équilibre défini et des synthèses originales.

Sans doute, les mêmes éléments peuvent se retrouver dans :

toute la série; mais la diversité de leur assemblage est, en un sens, quelque chose de plus réel et de plus essentiel que l'unité même de leur composition : c’est le fait réfractaire à toute réduction, même après que la déduction en aura déterminé la génération infinitésimale, ou même après que l’observation en auräit reconnu la descendance historique. Nul composé n’est réductible à ses composants; s’il ne s’en passe point, il les dépasse toujours. C’est pour cela que le rapport de la cause aux effets ne saurait être analytique; et qui reconnait cette vérité n’a plus le droit de tout réduire dans la nature au déterminisme des faits.

Bref, jamais le lien des états les plus voisins n’est perçu par expérience directe, même quand on en connaît les conditions, les relations et les attaches. L'analyse omet nécessairement l’x dont l’action présidait à l’organisation intestine; la recomposition même ne révele pas à l’observateur l'opération profonde qui s’accomplit au-dessous de ses sens et à l’insu de ses calculs : après que les éléments sont mis en présence et que les conditions sont réunies, c’est à la nature d'achever secrètement le reste;

toute génération se fait dans la nuit. On aura beau découvrir des.

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