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L'APPARENTE NÉCESSITÉ DU PROBLÈME MORAL. IX

rien? non, il faut s'engager sous peine de tout perdre; il faut se compromettre. Je n’ai pas le droit d'attendre ou je n'ai plus le pouvoir de choisir. Si je n’agis pas de mon propre mouvement, il y a quelque chose en moi ou hors de moi qui agit sans moi; et ce qui agit sans moi agit d'ordinaire Ë contre moi. La, paix est une défaite; l'action ne souffre pas plus de délai que la mort. Tète, cœur et bras, il faut donc que je les donne de bon gré, ou on me les prend. Si je refuse mon libre dévouement, je tombe en esclavage; personne ne se passe d'idoles : dévots, les plus libertins. Un préjugé d'école ou de parti, un mot d'ordre, une convenance mondaine, une volupté, c'en ëst assez pour que tout repos soit perdu, toute liberté sacrifiéc; et voilà pour quoi souvent l'on vit et pour quoi l’on meurt!

Me restera-t-1l l'espoir de me conduire, si je le veux, en pleine lumière et de me gouverner par mes seules idées ? Non. La pratique, qui ne tolère aucun retard, ne comporte jamais une entière clarté; l'analyse complèle n'en est pas possible à une pensée finie. Toute règle de vie qui serait üniquement fondée sur une théorie philosophique et des principes abstraits serait téméraire : je ne puis différer d’agir jusqu’à ce que l'évidence ait paru, et toute évidence qui brille à l'esprit est partielle. Une pure connaissance ne suffit jamais à nous mouvoir parce qu’elle ne nous saisit pas tout f/> entiers : en tout acte, il y a un acte de foi.

Pourrai-je à tout le moins accomplir ce que j'ai résolu, quoi que ce soit, comme je l'ai résolu? Non. Il v a toujours entre ce que je sais, ce que je veux et ce que je fais une disproportion inexplicable et déconcertante. Mes décisions vont souvent au delà de mes pensées, et mes actes, au delà de mes intentions. Tantôt je ne fais pas tout ce que je veux; tantôt je fais, presque à mon insu, ce que je ne veux pas. Et ces actions que je n'ai pas complètement prévues, que je n'ai pas entièrement ordonnées, dès qu’elles sont accomplies,

x LA CRITIQUE DE LA VIE HUMAINE.

pèsent sur toute ma vie ct agissent sur moi, semble-t-il, plus que je n'ai agi sur elles. Je me trouve comme leur prisonnier; elles se retournent parfois contre moi, ainsi qu’un fils insoumis en face de son père. Elles ont fixé le passé, elles entament l'avenir. + Eve LE LR

Impossibilité de m'’abstenir et de me réserver, incapacité de me satisfaire, de me suffire el de m’affranchir, c’est ce que me révèle un premier regard sur ma condition. Qu'il y ait contrainte et pour ainsi dire oppression dans ma vie, ce n'est done pas chimère ou jeu de dialectique, c’est brutalité de l'expérience quotidienne. Au principe de mes actes, dans l'emploi et après l'exercice de ce que je nomme ma liberté, il me semble sentir tout le poids de la nécessité. Rien n'y échappe en moi : si je tente de me dérober aux initiatives décisives, je suis asservi pour n'avoir pas agi; si je vais de l'avant, je suis assujelli à ce que j'ai fait. Dans la pratique, nul n’esquive le problème de la pratique; et non seulement chacun le pose, mais chacun, à sa façon, le tranche inévitablement.

C'est cette nécessité mème qu'il faut justifier. Et qu'est-ce que la justifier, sinon montrer qu’elle est conforme à la plus intime aspiration de l’homme? Car je n'ai conscience de ma servitude qu'en concevant, qu'en souhaitant un affranchissement complet. Les termes du problème sont donc nettement opposés. D'un côlé, tout ce qui domine et opprime la volonté; de l’autre, la volonté de tout dominer ou de tout pouvoir ratifier : car il n’y a point d’être où il n'y a que de la contrainte. Comment donc résoudre le conflit? des deux termes du problème, quel est celui dont il faut partir comme de l’inconnue? est-ce la bonne volonié qui fera crédit, comme si elle pariait pour une chose certaine et infinie, sans pouvoir connaître, avant la fin, qu'en paraissant tout y sacrifier elle n’a vraiment rien donné pour l'acquérir? faut-il au con-. traire ne considérer d'abord que ce qui est inévitable et

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