LA SCIENCE DE LA CONSCIENCE
Sans doute en raison du caractère intime et toujours singulier de l'acte, la science subjective ne semble point d’abord avoir la généralité abstraite el impersonnelle des autres. Car elle suppose une initiative et une expérience propre à chacun de ceux qui la créent à nouveau pour eux-mêmes, et dont nul artifice d’exposition ne saurait les dispenser. Et pourtant cette science a un caractère d’universalité et de précision supérieur à l'exactitude et à la généralité de toute autre. Personne en effet qui ne soit soumis à la nécessité de l’expérimentation pratique; point d’acte qui ne porte dans sa trame un enchainement secret, une rigueur et une logique supérieure à celle des plus subtils raisonnements. En sorte que ce qui est approximatif et réellement indéterminé, c’est la formule ou le fait tel que les sciences positives, nécessairernent partielles et abstraites, essayent de le définir; tandis que ce qui est complet, systématique, précis, vif, c’est l’action, grosse de ses conséquences et solidaire avec elles.
Vraie science en effet que celle-là, où rien n’est communiqué
du dehors, où tout croit du dedans, où l’on n’apprend que ce.
qu'on fait être, où les conséquences sont déduites avec une infaillible sûreté des prémisses confiées au travail de la vie, et où la nécessité rigoureuse des conclusions ne fait qu’accoucher le fruit de l'initiative première. Car il s’agit de déterminer non ce qui est en dehors de la volonté comme un objet plus ou moins fictif, mais ce qui est en elle, ce qu’elle est déjà par cela seul qu’elle veut et non par ce qu'elle veut.
Qu'on regarde le chemin parcouru dans cette première étape depuis le point où l’on a voulu qu’il y ait quelque chose. De la premnière intuition sensible qui ne paraît simple que parce qu’elle est confuse et qui reste nécessairement inconsistante est né le besoin scientifique. Mais la science positive ne trouve pas en elle-même l'unité et la cohésion dont elle se prévaut sans l'expliquer; de même que, dans la sensation brute, il y a déjà l'éveil d’une curiosité sans laquelle il n’y aurait point mème de sensation, ainsi toute vérité positive exige la médiation d’un acte, la présence d’un sujet sans lequel il n’y aurait point de vérité positive.
Ce sujet, on a montré comment il surgit des phénomènes qui en sont les conditions, et comment il s’en distingue totalement. Le subjectif est rattaché par un lien continu à ses antécédents; et c’est en découvrant ce rapport scientifique qu’on voit du même
coup l’irréductible originalité de l'acte interne. De l’unité encore extérieure du percu, on est passé à l’unité intime du percevant, et Pon a restitué au phénomène subjectif son véritable caractère d'acte. Mais en définissant ses relations avec les autres faits, en maintenant son indépendance relative, on a justifié cette conclusion : loin d’être un simple épiphénomène où un duplicata des phénomènes physiques où physiologiques, l'acte de conscience recèle et concentre tout le milieu dont il s’est nourri, — c'est une réceptivité universelle; il a un degré de réalité et de précision supérieur aux objets des sciences positives qui n’existeraient pas sans lui, — c'est une originalité radicale. Car le fait n’est que par l'acte; et sans le phénomène subjectif il n’y en aurait point d'autre. Qui pose quelque chose requiert donc le sujet. Les sciences positives convergent à une science de l’action.
Ainsi donc la conscience draine et concentre toutes les forces de la nature. Par ce qu'elle représente elle domine tout ce qui est représenté en elle. Aussi en étudiant les conditions de la connaissance subjective a-t-on du même coup déterminé les conditions antécédentes de l’action, mais en l’affranchissant du déterminisme scientifique et en montrant que ces conditions elles-mérnes rentrent dans la série des moyens par où la volonté se met en œuvre.
Qu'on ne reproche plus à la Science subjective d’être une spéculation vaine et toute chimérique, comme si tout l'essentiel des phénomènes internes relevait de la physiologie cérébrale, ou comme si le véritable équivalent de la pensée c'était la fonction nerveuse. Désormais nous voici en droit de tenir l'acte de conscience pour une réalité aussi positive, aussi définie, aussi précise, plus riche même que tout autre phénomène : la route du monde intérieur est ouverte à la science.
DEUXIEMETEÉTAPE