POUSSÉE DES MOTIFS ET DES MOBILES
C’est ainsi que l'instinct même semble travailler en vuë de fins étrangères à l'individu dont il broie-la vie; ainsi encore que dans l'incertitude actuelle de sa destinée l’homme a parfois l’obscur et violent sentiment qu'entre les mains d’une fatalité aveugle, ou d’une ruse toute-puissante ou d’une providence insondable, il contribue au grand œuvre qu’il ignore. Par le jeu même du déterminisme interne, l’action est donc suspendue à une finalité effective !; et loin de réduire le dynamisme subjectif au mécanisme des forces brutes, c’est l’activité inconsciente qui sert, en la soutenant, la vie naissante de la conscience.
L'étude de la dynamogénie mentale établit donc, au nom même du déterminisme, ces conclusions liées : — la conscience résulte d’une série d'actes élémentaires et inconscients, non du dernier seulement; — elle constitue une synthèse et un acte distinct; — elle prépare et ébauche une série d’actes nouveaux dont elle ne prévoit pas le terme, mais qu'elle se propose comme fin aw moins provisoire. Concevoir, c’est avoir agi, agir encore, et devoir agir au delà. Avant toute réflexion; ces divers moments que l’analyse réussit à distinguer, sont mêlés ensemble, dans l'instinct par exemple, ou dans la passion. Quand une idée s'empare soudain d'une tête folle ou d’un cœur ardent, y a-t-il des obstacles, y a-t-il des délais, y a-t-il même conscience, tant l’exécution suit de près la conception? Comme l’œuvre est vite détachée de l’ouvrier! et avec quelle rapidité l’action, lentement élaborée peutêtre, lentement venue à la: conscience, en sort après quelques phénomènes de réfraction et d'amplification mentale! Et si notre génie français est plus actif que tout autre, plus dévoué aux idées, plus prompt à en vivre et à les définir par la pratique, ce n’est pas un trait singulier ni anormal, c’est la loi du caractère vraiment humain : on ne pense (c’est dans l’ordre) qu'après avoir agi, et en agissant, et pour agir.
1. Sans doute tous les mouvements de là vie en nous n’aboulissent pas à la conscience, ni la conscience uné fois éveillée n’égale tous ses antécédents. D'une part, il y a des réactions réflexes, et une diffusion qui use en chemin une partie de la force inconsciente. D’autre part, on verra, par l’élude des obstacles qui s’opposent à l’action voulue, que toutes les énergies diffusés ne sont pas systématisées par la réflexion même la plus compréhensive. Mais il s’agit d’abord ici de montrer comment l'intervention de la cause consciente est un élément intégrant et vital de certaines actions, alors même que ces actions procèdent à la fois de puissances ignorées qui contribuent à les. déterminer.
Pourtant le proverbe demeure vrai : dire et faire, concevoir et exécuter, c'est deux. Pourquoi? et d’où vient qu'à l'ordinaire nous hésitons, nous délibérons, nous semblons choisir, alors qu'il devrait suffire d'être porté tout simplement, avec la certitude immédiate de l'instinct, sans embarras et sans heurt? Et, dès que nousavons-agiavec cette unité imperturbable comme sous l'empire d’une suggestion, pourquoi, si nous venons à nous en apercevoir, estimons-nous que nous étions déterminés, tandis qu’au cours même de l’action nous avons pu nous croire libres”?
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Un motif n’est pas un motif s’il est seul. S'il est seul, c’est un désir animal, une image instinctive. S'il apparait seul à 1a conscience, c'est une impulsion de la spontanéité ou de Phabitude machinale, un délire de malade ou d’aliéné, une suggestion de somnambule;un automatisme de distrait ou de rêveur; c’est une idée fixe, ce n’est pas une idée.
Toute idée, tout état de conscience distincte implique un contraste et une opposition interne : de même que l'œil suscite spontanément la couleur complémentaire de celle qu'il se lasse de percevoir pour les faire vivre l’une par l’autre, de même l'organisme mental est ainsi constitué que toute représentation évoque, comme autant d’harmoniques destinées à les mettre en relief par un accompagnement en sourdine, les contraires et les antagonistes. La conscience, on l’a rappelé, ne naît que d’une discrimination, elle se développe sous l'empire d’une loi de relativité. L'étude de ce qu’on nomme la polarisation psychique montre que, sous toute perception en apparence simple et franche, se dissimule l’image d’une autre perception fictive, toute prète à supplanter la première. Cest ainsi encore que, dans l'hystérie, peut s'expliquer le besoin de simulation et cet appétit de mensonge, qui d’ailleurs a hanté certaines organisations délicates, mais saines encore : car à côté des souvenirs réels, parait et grandit un système d'associations adverses; et par l'entrainement d'un vertige étrange, l’on arrive, comme malgré soi, à dire le contraire de ce qu'on pensait, à dédoubler la vie consciente, à tomber dans l'illusion, Comme si les représentations mensongères, justement parce qu’elles sont toutes subjectives, avaient plus d'autorité sur le sujet que celles dont il a subi la réelle impression. De mème,
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PRODUCTION ET POUVOIR DE LA REFLEXION. All
le mécanisme régulier de la négation met en mouvement un couple d’'affirmations rivales dont l’une réussit à exclure l’autre, mais sans la détruire jamais. D'où, l’esprit de contradiction; d’où, le danger d’éveiller, chez l'enfant, le doute ou la désobéissance par quelque question prématurée. D'où, en revanche, l'utilité de la tentation vaincue, pour confirmer la vigueur même du sens moral. Bref, concevoir nettement un acte, c’est imaginer en même temps la possibilité au moins vague d'actes différents, qui tiennent lieu de repoussoiret servent à préciser par élimination et par approximation la conception pranitive. Toute conception est donc comme une fraction qui n’a de sens que rapportée à l'unité totale et qui appelle le complément d’une autre fraction.
Voilà les faits : l’automatisme animal de l’homme et le déterminisme de sa vie tout à la fois physiologique et psychologique est pénétré par cette loi de contrastes simultanés ou alternatifs !. Le mécanisme interne est tel, jusqu'aux entrailles mêmes de notre vie brute, que l’unité monotone et inaperçue du processus organique est sans cesse traversée, divisée, déchirée par des luttes intestines. Ainsi donc, s’il est vrai, comme on l’a vu en étudiant la spontanéité subjective, que tout acte de conscience soit une synthèse de forces et un principe nouveau de force, il est également vrai que toute conscience d'un acle (idée ou sentiment) résulte d’un conflit, d’un trouble et d'un arrêt dans le dynamisme mental, d’une «inhibition » au moins partielle. Il est nécessaire d’en étudier les causes et les effets.
À mesure que les images et les idées surgissent plus abondantes, les issues s'ouvrent plus nombreuses à l’activité; car le travail inconscient de la vie psychologique se traduit spontanément sous la forme de fins à réaliser. Le déterminisme projette le but qu'il s’assigne, et à l’aide des conditions antécédentes, il constitue l'idéal à poursuivre. C'est ainsi que se forment, entre les différentes tendances qui se manifestent en nous par une nécessité ignorée, des systèmes contrastants de fins connues qui
4. C'est ainsi que la vie animale et instinctive de l’homme n'est pas celle de l'animal. L'intelligence se manifeste, non pas où l’automatisme se prolonge par l'instinct, mais où il y a choix des moyens et discernement du milieu favorable. La sûreté avec laquelle l'instinct résout des problèmes insolubles au raisonnement montre que, si les représentations inconscientes sont une image fidèle du monde, les représentations conscientes en sont une image déformée par les exigences du contraste. La conscience réfléchie est l’état de contraste maximum des représentations inconscientes.
portent, chacune en elle, un pouvoir de réalisation. Et par l'attrait des divers motifs conscients, les forces diffuses de la vie intérieure se groupent, sous une loi de finalité, en synthèses antagonistes. Or, comment entre ces groupes hétérogènes y at-il opposition? comment de cette lutte intestine ressort-il une connaissance plus distincte, et une puissance nouvelle d'attention? Comment de la conscience mêrne naît la réflexion? comment la divergence de tendances d'ordinaire inégales et disproportionnées vient-elle aboutir à « l'inhibition »? le voici.
Si les systèmes antagonistes s'opposent dans la conscience, c'est que, malgré cet antagonisme même, ils sont compris dans l’unité-complexe d’un seul organisme; c’est qu'ils dépendent également d’une puissance supérieure des contraires; c’est qu’au lieu d'être des fragments isolés ris sont les parties d’un tout. La multiplicité des images et des motifs prépare sans doute, mais elle suppose d'abord une unité capable de les comprendre et de les produire tous. Aussi en présence de motifs adverses y a-t-il comme un tiers qui intervient pour les opposer. Même en face d’un motif unique, du moment où il est conçu distinctement, c'est qu'on le considère comme lune seulement des solutions possibles, dans sa relation avec le total des impressions et des tendances actuelles. Ce rapport, dans la conscience, des parties contrastantes entre elles et avec le tout, c’est à proprement parler la réflexion. Elle résulte du caractère partiel des états antagonistes; mais cette pluralité des états solidaires et opposés n'est possible que par l’action immanente d’une puissance capable d’embrasser toute la multiplicité des contraires dans une unité supérieure, et qu'il faut bien appeler la raison.
Ainsi, dès qu’il y à contrariétés intérieures et arrêt de tendances, la conscience, découvrant en soi une force de plus, devient réflexion. Du conflit des énergies et des désirs en suspens naissent des états affectifs qui servent de matière et d'aliments à des états intellectuels nouveaux. Au lieu de rester obscurs et incohérents, les divers motifs d'action viennent se confronter; c'est la Raison qui comprend en elle le système entier des raisons rivales : elle n’est aucune d’elles en particulier; elle les contient toutes, elle se distingue de toutes, et les met toutes en balance, parce qu'elle voit que chacune d'elles, portion dans un tout, n'est qu'un motif parmi d'autres et comme d’autres, una e mullis. Voilà pourquoi, quelle que soit l'inégalité des forces en présence,
COR SP EE PE eV TS TP, PT MS SP