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PRODUCTION ET POUVOIR DE LA RÉFLEXION

la réflexion les paralyse également; car elle suppose, non pas seulement la puissance d’une des fractions hostiles, mais la réunion de toutes les énergies virtuelles. Elle soutire à ces énergies spontanées tout ce qu'elles ont de force promouvante, et se sert d'elles pour les arrêter.

Là encore se découvre la manière dont se forme en nous la conscience du déterminisme. Car nous ne concevons la nécessité d'un acte sous l'influence fascinatrice d’une représentation mentale, qu'en imaginant que le système des motifs victorieux a éliminé toute tendance adverse et qu'il est devenu, pour ainsi parler, une partie totale; c'est-à-dire que, considérant par abstraction ce motif dominant comme seul réel et effectif, nous mainteñons en face de lui, pour en comprendre la force déterminante, l'idée qu'il pourrait n’être qu’une partie dans un tout. En sorte que le déterminisme n’est connu qu'autant qu'on trouve en soi de quoi le dépasser. ,

Cette analyse permet enfin d'expliquer pourquoi, inversement, certaines suggestions qui aboutissent à l’acte sous l'empire d’une fatalité, laissent à l’agent l'illusion de la liberté. Lorsqu’en effet l’action suggérée apparait avec tout le cortège des motifs qui la peuvent appuyer, c’est l'effet de la suggestion même d’écarter du champ de la conscience les obstacles et les velléités contraires. Sans qu'il y ait suppression réelle des tendances antagonistes, il y à anesthésie subjective; tout à l'heure, par une fiction, on se représentait qu’un motif partiel avait absorbé l’activité totale, et on concluait au déterminisme; maintenant il semble au patient qui exécute la suggestion qu’en l’absence de tout autre motif un but s'offre à lui, et en y tendant il se croit libre, comme il le serait s’il agissait avec l’habituelle plénitude de son discernement.

La connaissance réfléchie est donc comme une synthèse à deux degrés; c’est une représentation de représentations. Ce qu'elle est résume ce qui est en nous, et ce qui est en nous résume tout le reste. Mais après que par un progrès nécessaire on a gravi ces degrés étagés, si l’on se retourne, comment s’expliquera-t-on qu’ainsi le plus semble sortir du moins? pourquoi cette victorieuse puissance des états dérivés? d’où vient qu'en même temps la réflexion rétrécit l'ampleur de la vie spontanée, puisqu'elle y introduit des limites et des contrastes, tandis qu’elle élargit Ja puissance des motifs particuliers, puisqu'elle rend l’un quelconque d’entre eux capable de faire échec à tous?

C'est que ce mouvement ascendant est lui-même prédéterminé par une secrète aspiration qui, dès l’origine, a semé le germe de ces croissances imprévues. Vu de bas en haut, selon la série des moyens, tout semble nécessaire; mais il n’y a contrainte que dans les apparences. Vu de haut en bas, si l’on peut dire, et dans l’ordre des fins poursuivies, tout naît d’une initiative que chaque effort nouveau doit mieux révéler. Et c’est pour cela que chaque synthèse ultérieure enferme plus que ses antécédents déjà déterminés; c'est pour cela que la transcription dans la conscience

‘des états inconscients crée une énergie nouvelle; pour cela encore

que la réflexion, en concentrant la lumière diffuse sur un point, la multiplie en quelque façon; pour cela enfin que cette clarté mème accrue ne suffit déjà plus à nous porter à l’action si nous ne voyons éncore au delà l'attrait de l’ombre et de l’inconnu.

Ce n’est donc point, placé à un même moment de la vie intérieure, qu'on peut d’un seul coup résoudre le problème de la liberté et du déterminisme. Car ce qui est d’abord nécessitant devient nécessité à son tour : au terme seulement, si on l’atteint, l’on découvrira le vrai caractère de ce mouvement total de la vie. Qu'il suffise donc de montrer, à chaque croissance de l'acte, la suite forcée de ce développement même et la victoire de l’état nouveau sur ses propres conditions. Mais il faut se garder d'intervertir ou de confondre les degrés de cette progression rigoureuse : sinon l’on méconnaitrait le caractère scientifique de cet enchaînement, et l’on s’exposerait à prendre la production nécessaire de la liberté ‘ (aspect du problème ordinairement négligé) pour une absorption de la liberté même dans la nécessité.

Telle est la genèse, telle est l'efficacité de la réflexion : elle dérive de la spontanéité, et elle s’en affranchit en l’expliquant; elle procède du déterminisme, et elle le dépasse pour le connaître. Née d’une différenciation interne et d’une inhibition, elle est ellemême (comme l'avait déjà remarqué justement le Positivisme) ce pouvoir inhibitif et perturbateur. Dès linstant qu'elle parait,

4. Comme auparavant j'ai parlé de phénomènes objectifs ou de vie subjective sans donner à ces mots aucune portée idéaliste, réaliste ou phénoménisie, je traiterai de la liberté, sans me préoccuper de savoir si je parle d’une réalité, d’une idée ou d’une illusion. Ce n’est pas ici encore que se tranche la question, c’est bien plus loin que les déterministes ou leurs adversaires ne l’ont vu d’habitude.

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