GÉNÉRATION DES NOTIONS RATIONNELLES
comment.a-t-elle une action propre, sans qu’elle soit détachée de ses conditions; une action nécessaire, sans qu'elle soit nécessitante; une action décisive, sans qu’elle soit déterminée”?
De quelle manière la raison se constitue-t-elle au regard de la conscience; et comment fournit-elle, avec les notions régulatrices de la vie réfléchie, l’idée nécessaire de liberté” Que cette idée apparaisse fatalement en nous, c’est ce qui est certain, et c’est ce qu'on n’a guère songé à expliquer. Qu'elle résume et représente à elle seule toute l'histoire antérieure du déterminisme, c’est vérité également méconnue et également essentielle. Car de là vient que (à tort ou à raison, — peu importe en effet la valeur absolue des phénomènes dont il s’agit simplement ici d'étudier les relations mutuelles) l’agent se substituant à toutes les conditions antécédentes de son action s’en attribue la paternité.
I. — Si les motifs et les mobiles sont en nous le retentissement du monde entier et l'expression de notre propre nature, la conscience qui les perçoit est, à un point de vue particulier, la perception de l’univers et de la solidarité totale. Or pour connaitre l'univers, il faut qu’une relation nouvelle s’établisse par cette connaissance même; plus nous comprenons la grandeur du monde et cette immense durée où nous sommes comme égarés, plus nous sommes grands au-dessus. Connaitre, c’est posséder etf régner. /ntellectus fit omnia, sed, ut fiat, superat. Pour saisir son objet, l’entendement le transforme en sa propre substance.
On ne peut en effet comprendre les parties que par l’idée du |
opposition et du système qu’elles forment; la conscience de ces constrastes au sein d’une unité organique ne va pas sans la pensée de ce qui est inaccessible à la relation et à la limitation, | sans la présence connue et possédée d’un absolu, sans l’idée régu- | latrice de linfini.
De la présence de ces notions rationnelles dans la conscience,
du rôle qu'elles jouent dans la façon même dont nous envisageons notre conduite personnelle, on ne saurait douter. Si quelques-uns les ont niées, c’est par crainte de la réalité absolue qu’on pourrait être tenté de leur attribuer d’emblée. Or ici rien de semblable. Il s’agit simplement de déterminer la génération mutuelle de ces idées et d’en expliquer l'apparition dans la conscience. Et nous devons si peu nous préoccuper de leur conférer une valeur objective que, loin de les porter à l’absolu, nous allons en définir les relations réciproques et hiérarchiques. Elles s’appellent l’une l’autre et se produisent, comme de simples phénomènes solidaires, dans la pensée du sujet. Ainsi que Leibniz l’avait remarqué pour les mathématiques, il y a, dans le dynamisme mental, € plusieurs degrés d’infini ». Idées direclrices de la raison et liberté sont les noms de deux de ces degrés étagés. Aussi rendre compte de la: génération de ces notions rationnelles, ce sera du même coup expliquer la production de la conscience de notre libre vouloir.
En deux mots : la conscience de l’action implique la notion d'infini; et cette notion d’infini explique la conseience de l'action libre.
Qu'est-ce en effet qu’agir, selon l’idée commune qu’on s’en fait? c’est dans l’immensité des choses qui enveloppent partout et toujours un infini actuel, au sein du déterminisme qui enserre toute la complexité des phénomènes, insérer et ajouter quelque chose de soi. Nul ne pense agir, s’il ne s’attribue le principe de son action, et s'il ne croit être quelqu'un ou quelque chose, comme un empire dans un empire,
Cette intime persuasion ne fait que traduire et confirmer la définition scientifique, telle qu’on l’a précédemment donnée, de ce qui est proprement subjectif. Point de synthèse effective, point d'acte interne, point d'état de conscience, quelque obscur qu'il soit, qui ne soit transcendant par rapport à ses conditions, et où l'infini ne soit présent, — l'infini, c’est-à-dire ici ce qui dépasse toute représentation distincte et tout motif déterminé; ce qui est sans commune mesure avec l’objet de la connaissance et les stimulants de la spontanéité. La lumière de chaque idée résume tout un systeme de forces; et, par l’action idéale qu'ils ont les uns sur les autres, les motifs emportent Iles puissances qu'ils représentent : c'est ainsi que nous pouvons transformer en liberté interne les nécessités extérieures du monde. La réflexion n’est pas stérile,