GÉNÉRATION DES NOTIONS RATIONNELLES
c'est la force des forces; et comme un levier appuyé sur l’idée de l'infini, elle peut soulever l’univers. Voilà pourquoi la théorie agit. sur la pratique; car la pensée est une forme de l’action dont elle fait une volonté libre. C’est pour cela aussi que les doctrines spéculatives des moralistes sont des événements dans la formation de la morale générale.
La raison décisive d’un acte ne nous paraît donc jamais résider en aucune des tendances partielles qui ont contribué à le rendre possible; elle est, à nos yeux, dans ce pouvoir qu'aucune des déterminations particulières ne saurait épuiser, et qui, absorbant toutes les raisons de détail, semble naturellement capable de dominer l’ensemble des forces définies, énergies physiques, appétits, tendances, motifs, déterminisme de la nature et de l'esprit. L'action consciente ne trouve son explication et sa raison totale que dans un principe irréductible aux faits de conscience comme aux phénomènes sensibles; elle n’est consciente de sa propre
initiative qu’en s’attribuant un caractère d’infinitude et de trans
cendance.
Or c’est le propre de la réflexion de disposer pour son compte des ressources de la spontanéité. Ce que l’agent a fait d’instinct, il peut, profitant de l’invention, le renouveler par art; ce qui était compris dans l’expansion naturelle de son énergie, 11 le domirie et l'exploite; ce qui résultait d’une force indélibérée, il sait en faire le but d’un effort nouveau; et, s’imitant soi-même, il emploie toute la puissance des causes efficientes qu'il porte en soi au service d’une cause finale. Du moment où l’action consciente lui apparait comme un résultat irréductible aux conditions déterminées don elle procède, de ce résultat même il fait le principe de ses décisions éventuelles; et la virtualité infinie que recélait la nature du sujet agissant devient sentiment de la volonté libre.
C’est donc parce que nous trouvons dans nos actes une sorte de 1
souveraineté créatrice quenous avons la conscience de nous et la raison; c'est parce que nous sommes raisonnables et conscients de nous-mêmes que nous nous jugeons capables d'initiative volontaire. Ainsi s’éclaire, dans l'intimité de la raison, cette réciprocité des moyens et des fins qui, d'une manière encore extrinsèque, s'était manifestée déjà dans le dynamisme de la nature. Comme les synthèses supérieures y ont expliqué les formes inférieures qui en sont pourtant les conditions antécédentes, telles reparaissent 1ci les relations du déterminisme immanent et de la finalité
transcendante. La raison ne serait pas en nous, ne s’y connaîtrait pas sans. tout ce rythme de la vie inconsciente ou spontanée dont on a suivi jusqu'ici les lois nécessaires; et tout ce processus organique ne serait pas, ne se développerait pas sans l'intervention latente dune idée directrice, puisque c’est sous l’influence secrète de cette finalité que tous les motifs et les états de conscience s’appelant, s’associant, s’opposant, ont fait naître la réflexion et, avec elle, la conscience d’un pouvoir libre.
Le rôle de l’action dans la constitution de la raison et dans l'idée de liberté est donc essentiel autant que peu remarqué. Qu'est-ce en effet qui révèle à la conscience cet apparent infini
d’un pouvoir propre à l'agent”? c’est l’action même qui s'accom-
plit en lui et par lui. Et qu'est-ce qui lui inspire le désir et le sentiment d’un pouvoir propre” c’est l’idée de cet infini de l’action dont il fait l’origine de ses décisions volontaires : réflexion et liberté impossibles chez qui au lieu d'agir serait «gi. Car il n'y à raison et conscience réfléchie et sentiment d'infini qu’où il y a libre activité, et il n’y à activité libre qu'où il y a conscience d'agir. À prendre les phénomènes pour ce qu’ils sont, sans plus ni moins, il Y a solidarité entre la raison et la liberté, entre la conscience et la puissance de l'infini. L'idée réelle ne devient idéale, c'est-à-dire réfléchie, que par cette médiation; car si l'infini est présent à tout sujet, tout sujet n’est pas présent à l'infini et ne sait pas en user.
L'acte volontaire va donc de l'infini à l'infini, parce que l'infini y est cause efficiente et cause finale. La liberté, loin d’exclure le déterminisme, en sort et en use; le déterminisme, loin d’exclure la liberté, la prépare et la produit. Peu importe l'ordre chronologique; le temps n’est qu'une façon de représenter l'unité subjective de l’action dans la multiplicité des phénomènes subordonnés; et la nécessité immanente à l’enchainement de ces phénomènes n’est que la projection objective et pour ainsi dire le projet de la finalité transcendante dont s'inspire la raison.
C'est ainsi que la réflexion, parcourant en tous sens la série des causes efficientes et des causes finales et voyant d'où sort l'acte, sait y retourner et le reproduire; elle descend où remonte également la double suite des opérations spontanées dont elle est tour à tour le terme et le point de départ; elle va reprendre dans la pature la filière des causes qui aboutissent à son but; elle prédétermine l'enchainement des moyens propres à ses fins. Au déter-
ET
PCT
LA NÉCESSITÉ DE LA LIBERTÉ. 121 ninisme de la force brute ou de l'instinct animal ou de la spontanéité mentale s'ajoute, non pour le supprimer, mais pour l'emplover, la détermination volontaire de l'acte.
Bref, pour agir il faut participer à une puissance infinie; pour!
avoir conscience d'agir il faut qu'on ait l’idée de cet infini pou-! voir. Or c’est dans l'acte raisonnable qu’il y a synthèse de la puis” | sance et de l’idée d'infini; et cette synthèse c’est ce que l’on nomme)
la liberté.
If. — La liberté, ce scandale de la science, la voici donc affirmée par la science même, par une science plus complète et conséquente à la loi de son progrès. Elle est, puisque le mouvement de la science et de la conscience ne s'explique pas sans elle. Elle est, puisque par le point où l’on pose ce que le déterminisme a de vrai on y échappe. Mais qu’on s’entende bien sur le sens et la portée de cette affirmation; elle comprend une triple vérité : 1° rien dans le déterminisme de la nature et de la pensée, rien dans les phénomènes ni dans la science des phénomènes ne contredit la conscience d’une force exempte de la nécessité, immunitas a necessitate; 2° c’est le mouvement de la spontanéité et le progrès du déterminisme qui produit la conscience nécessaire et inévitable de la liberté, necessitas libertalis; 3° le jeu même de ce déterminisme est expliqué et consacré par la liberté, necessitas a libertate. C’est sur ce dernier point qu’il importe surtout de prévenir toute méprise.
Toute notre action propre paraît reposer sur un fonds primitif de passivité, et il serait absurde de prétendre qu'il dépend de nous d’avoir traversé toutes les formes de la vie inconsciente pour en venir enfin à l’aube de la réflexion et à la clarté de la raison : loin de prouver que nous sommes maitres d’être raisonnables el libres, on vient de voir au contraire pourquoi nous le sommes inévitablement. Est-ce à dire pour cela que cette liberté nécessaire s’absorbe dans le déterminisme”? Pas du tout. Aussi faut-il maintenir à la fois ces deux assertions : d’une part le déterminisme à abouti nécessairement à la conscience de la liberté; d'autre part la liberté, en prenant conscience d'elle-même, ratifie tout ce qui précède et veut tout ce qui lui permet de vouloir.
Dès l’instant donc où l'agent raisonnable s’attribue une puissance supérieure aux conditions dont dérivent et sa conscience et sa raison et sa liberté, il ne saurait, en voulant, désavouer ces
origines de la volonté; ets’il pouvait découvrir un motif de renier ce qu'il est, ce n'est pas dans les antécédents de son acte qu'il le trouverait. Ainsi est légitimé tout ce processus qui semblait étranger au vouloir humain; ainsi voit-on que tout le mouvement de la science repose sur une volonté profonde; ainsi, quand par une décision qui pouvait sembler artificielle et arbitraire on à opté pour ce quelque chose, pour ce phénomène dont il y a intuition immédiate et connaissance scientifique, on éxprimait sous une forme extrinsèque cette essentielle vérité, c’est que tout le système des phénomènes objectifs et subjectifs, tout l'organisme des connaissances positives est subordonné et suspendu au phénomène de la liberté.
Il faut dire en effet le phënomène de la liberté, pour bien marquer encore une fois qu'ici nulle question ultérieure n’est préjugée. Si parfois le déterminisme de la nature et de la pensée a paru contredire la liberté, c’est uniquement parce qu’on y attachait une valeur ontologique, et parce qu'on traitait les faits positifs et les états de conscience comme des êtres absolus auxquels s’appliquerait le principe de contradiction. Dorénavant nulle objection de la mécanique, de la physique, de la psychophysique, de la psychologie expérimentale n’a de sens contre ce libre arbitre. Car les affirmations scientifiques, toujours portées à des points de vue différents, ne sauraient se rencontrer ni se heurter, puisque entre les phénomènes, en dépit de la solidarité même qu'on a partout reconnue, il y à hétérogénéité. C’est par une illusion, aussi contraire que possible à l'esprit de la science, qu’en affirmant la vérité du déterminisme, on se persuade nier la liberté, comme si diverses formes de phénomènes n'étaient pas compatibles; ou comme si, par exemple, les lois de la pesanteur pouvaient exclure la spontanéité des fonctions vitales!
Il faut donc couper résolument ici le réseau des racines invisibles qui nous rattachent aux origines souterraines de notre conduite. L'action a sa sève propre. Elle est toujours un au-delà. S'il était indispensable, pour ne laisser aucune intelligence s’attarder en de stériles difficultés, de déterminer les antécédents de la décision raisonnable et libre, désormais c’est d'elle qu'il faut partir comme de la véritable et solide origine du mouvement qui porte l’homme vers des fins connues et voulues. Dës qu'il agit, le sachant et le voulant, il ne se préoccupe nullement d'ordinaire des causes efficientes de sa décision; et il a raison. Car il se sub-