L'EMPLOI NÉCESSAIRE DE LA LIBERTÉ
rante, c'en est fait pour toujours; elle a lui. Mais qu'on y prenne garde : cette nécessité ultérieure est encore enveloppée dans la détermination actuelle. Il faut done, attentif à cette double relation, rechercher à présent comment la liberté à une inévitable influence, et comment toutefois elle ne désavoue ni cet inévitable emploi ni rien de ce qui en peut résulter. Elle n'échappe pas à la nécessité d’être et de rester la raison de l’action; et dans le fond de sa sincérité elle y consent.
I. — Ce qu'on a vu, on ne peut s'empêcher de l'avoir vu. Quand la réflexion a éveillé le sentiment d’une libre puissance en nous, et nous à remis dans la main de notre propre conseil, il est trop tard : ne pas vouloir en user, c’est encore en user. La liberté n’est, pas, ainsi qu’on l’a trop souvent représentée et bien à tort, comme Î un simple pouvoir arbitral, toujours maitresse de prêter ou de refuser la médiation de la raison; elle est issue du dynamisme de l'action spontanée, c'est pour cela qu'elle tend nécessairement au dynamisme de l’action réfléchie. En cela elle porte la marque indélébile de son origine, et continue en quelque sorte le mouvement, d'ailleurs accepté et légitimé, du déterminisme.
Ne pas vouloir vouloir, c’est donc toujours vouloir. Et quand, se dérobant en apparence aux circonstances difficiles où elle est convoquée à militer, la volonté se détourne du rayon importun qui trouble sa quiétude, elle ne cesse pas d’être complice des tendances qui l'emportent durant qu’elle affecte de rester neutre. Il lui serait commode de se laver les mains de tout! mais ce qui se fait dévant elle sans elle se fait par elle, puisque ayant conscience de ne trouver qu'en elle la véritable raison de l’acte elle met la raison de l’acte ailleurs qu’en elle. Adversus ralionem, non absque ralione velle est. Et quand en effet on ne veut pas vouloir, c’est qu'on veut s'abstenir de vouloir en agissant, c’est qu’on veut agir. Toujours donc c’est dans la volonté que l’action consciente puise, non sans doute toutes les conditions dont elle tire sa sève, mais cette cause € inconditionnelle » sans laquelle elle ne serait pas.
Qu'on songe, pour mieux comprendre cette complicité de l’abstention, à l'invincible force de la résistance; car la liberté de ne pas faire est infinie, souveraine et définitive d'emblée. Pour obtenir d’un homme qu’il agisse, ni puissance extérieure ni violence intime n’a prise sur sa raison conservée; on le tuera peut-
être, mais c’est là que triomphe cette volonté de ne pas agir, puisque la mort, en détruisant la liberté de faire, consacre la liberté de ne point faire.
Ce qu’ainsi l’héroïque liberté de mourir confie pour toujours au passé, la puissance égale et contraire de vivre et d’agir l’ensemence dans l'avenir à jamais. Même quand la volonté semble s’en tenir aux occasions prochaines et aux mobiles passagers pour les mettre en elle sans s’y donner, elle se met en eux, et au lieu de s’en servir elle les sert. Tout motif efficace sur nous est plus que ce motif. Qui se propose par exemple la science pour but de sa vie en fait déjà une fin transcendante à la science, une réalité morale. De même, le déterminisme universel n’est pas objet de science; on ne saurait donc s’en prévaloir, pour excuser un acte, qu'en vertu d’une croyance, et d’une croyance illégitime. L'acte voulu dépasse toujours infiniment ce qui est connu, analysé, déterminé. Au-dessus de ce qu’il convoite, l homme s’intéresse à ce qui, en lui, convoite et jouit; il se préfère au monde, parce qu’en effet il vaut plus que le monde. Il n’agit donc, selon l’idée qu'il a de l’action, qu’autant qu'il est principe et fin de ses actes.
IT. — La volonté libre a nécessairement surgi en nous et elle a adopté toutes ses origines. — La volonté libre est nécessairement engagée dans nos actes réfléchis et elle ratifie toutes les suites de son intervention où de son abstention. Elle n’est pas seulement une possibilité nécessaire; elle est un fait nécessaire.
Tâche délicate de montrer ainsi que-la liberté, en s’exercant nécessairement, conserve la propriété volontaire de toute cette appartenance forcée dont la grève l’avenir. Le déterminisme somble la précéder, l'accompagner et la suivre, puisqu'elle germe, croit et fructifie forcément; et pourtant comme elle a consenti à la nécessité de vouloir et d'agir, elle ratifie cette nécessité nouvelle qui résulte d'elle. Ou plutôt cette double contrainte n’est que la forme sous laquelle elle se révèle à elle-même et s'impose ses propres conditions. Car puisqu'elle trouve seulement en soi la raison suffisante de sa conduite, elle ne saurait jamais s'en prendre qu’à soi des conséquences qui dérivent directement de ce qu’elle a voulu ou exclu.
Et c’est ce déterminisme qui seul autorise la science de l’action libre, ou qui même en constitue l’objet. Car dans l’infinie variété