LA LIBRE ADOPTION DU DÉTERMINISME SUBSÉQUENT
des décisions et des actes possibles, la pensée demeure perdue comme en un chaos; il n’y a point de science du particulier. Mais
si cette puissance indéterminée se définit par cela seul qu'elle !
veut, et non par ce qu’elle veut; bien plus si dans le seul acte du vouloir doit se révéler la fin où il tend et les moyens dont il use, alors cet enchainement rigoureux comporte une détermination scientifique : il y a une logique nécessaire de la liberté.
Ce qu'il faut désormais, c’est développer le contenu de la volonté conséquente au mouvement même qu'elle s’imprime en son premier élan. Si elle a une règle à observer, une opération à produire, des relations morales et sociales à instituer, c’est par cette expansion même qu'elle les découvrira, grâce à une méthode dont l'originalité est incomparable. Car c’est l'initiative & priori de celte libre activité qui, en se déployant, doit reconstituer la nécessité à laquelle elle est soumise pour ainsi dire a posteriori; ainsi l’hétéronomie de sa loi correspondra à son autonomie intérieure. En sorte que, lorsque nous faisons vraiment ce que nous voulons en toute sincérité, nous obéissons à une obligation qui, loin de dépendre de notre décret, est pour nous une fin impérative. Là est le caractère unique de l’expérimentation pratique : l’action volontaire provoque en quelque manière la réponse et les enseignements du dehors; et ces enseignements qui s'imposent à la volonté sont pourtant enveloppés dans cette volonté même. Toute la suite éclairera et justifiera cette vue.
La raison de l’acte ne saurait, au regard de la conscience, résider que dans une liberté capable de résumer, d'exploiter et de dépasser tout lè déterminisme dont elle est issue et qu’elle accepte; et cette. puissance n’est pas maitresse de se soustraire à son rôle; elle ne peut pas, elle ne veut pas s’y dérober. C’est toujours elle qui reste la véritable raison de l’acte réfléchi et qui en supporte légitimement le poids. Mais ne voit-on pas ce double écueil où menacent de venir se briser toutes ces premières apparences de liberté? — Nécessairement produite, nécessairement agissante et efficace, la liberté n'est-elle pas un nom différent du déterminisine, un simple automatisme spirituel dont le ressort, au lieu d’être une force aveugle, serait une idée, la plus forte des forces”? — Inévitablement souveraine, et seule capable de résoudre acte, capable de le résoudre à elle seule, n’est-elle pas l'arbitraire même? De l'indifférence pure à un déterminisme qui, pour paraitre moins
brutal, n’en est pas moins absolu, voilà, semble-t-il, Palternative qui m'est offerte. Esclave ou despote, rien ou tout, selon le point de vue où l’on envisage cette liberté naissante, est-ce Jà toute la raison de l’action?
La liberté nécessairement produite et nécessairement exercée en nous ne se conserve libre que sous forme d’une détermination, d’une obligation et d’une action : ainsi pour que la volonté demeure sincère, il faut de l’autonomie passer à l'hétéronomie, ct du formalisme de l'intention à la production de l’action, par où elle dépasse le domaine de la conscience ; l’objet du prochain chapitre est de l’établir, — On y recherche d’abord comment la liberté, au lieu d’avoir une efficacité certaine et de dominer souverainement tous les motifs suballernes, se mêle à eux et a besoin de se déterminer entre eux. — Puis on définit le caractère du but que s’assigne ainsi le libre vouloir;et l’on montre comment cette fin que la volonté se propose est irréduclible à cette volonté même, et lui apparaît comme une loi obligatoire. — Enfin l’on voit que cette conception du devoir revêt une forme pratique, c’est-à-dire que l'intention n’est sincère et complète que dans la mesure où elle passe à l'action. Bref, une fois que la volonté s’est intériorisée dans la conscience réfléchie, elle ne peut s’y confiner; du dehors où elle a puisé ses aliments, elle retourne au dehors pour y opérer. — On échappera donc du même coup à la chimérique conception d’une liberté d’indifférence, à l'illusion contraire d’un déterminisme du bien, et-à l’erreur du formalisme moral.
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