LA DÉTERMINATION DE LA LIBERTÉ
une force aveugle et arbitraire, et pour ainsi dire une déraison. Comment donc y découvrir un principe de discernement et de choix?
I. — Le dynamisme mental suscite des images et des idées contrastantes : il est donc impossible qu’au regard de la conscience réfléchie un motif, quel qu'il soit, paraisse unique et total; et c'est la condition même de notre affranchissement. La liberté même n’est, pas plus que tout autre, un motif à part ou tout formel; elle s’incarne nécessairement dans les motifs particuliers; et quand elle s’en distingue, elle ne les supprime pas. S'il y a un bien universel, il ne saurait se présenter à nous que sous une figure singulière, portio; et s’il nous faut vivre sub specie totius, toute la question ce sera justement de faire un tout, unum eltotum, de ce qui semble n'être qu’un fragment.
Entre les diverses raisons qui militent en nous, comment donc le libre arbitre pourra-t-il intervenir, se prêter à l’une d'elles et devenir-ainsi la vraie raison de la résolution finale, en choisissant pour ainsi dire celui des déterminismes auquel il préférera se livrer? — Dans chacune des tendances qui sollicitent l’activité, la puissance des contraires qui les embrasse toutes réside tout entière; et sans avoir, en quelque sorte, d'expression particulière, elle se particularise en chacune. En même temps que l'attrait d'un mobile, elle éprouve donc sa propre virtualité; c’est-à-dire que, par une apparente absurdité, elle a conscience de déterminer, s’il lui plait, le triomphe du plus faible, sans autre raison que cette volonté même d'affirmer son despotisme. Elle trouve en tous de quoi se mettre en chacun; et forcément elle se met en l'un d'eux.
Cest ainsi que, nécessairement immanente d’abord à un motif quelconque parmi d’autres motifs également déterminés, la liberté se distingue de tous et confère à l'objet de ses préférences un caractère de transcendance. Se soumettant à une hétéronomie pour maintenir sa propre souveraineté, elle apporte au service d’une tendance élue les forces mêmes des tendances rivales; elle fait ce qu’elle fait avec la puissance qu’elle eût employée à faire tout ce qu'elle ne fait pas. Voilà comment elle se propose pour fin une raison, quoiqu'elle doive être elle-même la raison de sa décision. À ce qui est insuffisant pour la déterminer, elle ajoute sa propre suffisance pour se déterminer; et l’acte résolument volontaire