AUTONOMIE ET HÉTÉRONOMIE MORALES
commande. Quoi qu’on veuille, on veut ce qu’on n’est pas. En fait, une hétéronomie s'impose toujours à la conscience.
I. — La vraie liberté subjective ne peut donc, sans être dénaturée, être prise comme fin qu’autant qu’en la considérant comme objet on lui attribue un caractère idéal, absolu, impératif, et ce que notre volonté la plus sincère réclame et confesse, c’est une loi qui exige d’elle plus qu’elle n’est encore. Par conséquent, nous proposer comme but la liberté actuelle, ainsi que le fait le formalisme moral, et s'arrêter définitivement à l'autonomie du vouloir, c’est méconnaitre notre premier devoir, et, en lui, tous les autres; c’est, sous prétexte de réserver la pureté et l'intégrité de la liberté, la restreindre à la pauvreté de sa première forme et n’en garder que l’image morte.
Ainsi c'est un premier devoir d’avouer le devoir; et l’avouer, c’est reconnaitre qu'il impose à la liberté intime, non seulement le respect et la soumission intérieure, mais un effort et des sacrifices effectifs; mais un crédit et une générosité dont l’origine n’est pas dans la seule connaissance que nous avons de la loi; mais un acte positif, qui dépasse forcément la conformité purement formelle de l'intention avec le devoir. Vouloir ce qu’on veut vraiment, c’est subir une règle pratique.
C'est donc par un seul et même acte que nous concevons la vraie nature de la loi morale et que nous commençons à la pratiquer. Car elle exige de la liberté plus que cette liberté n’est encore en nous, un premier effort qui assigne comme objet à notre vie réelle l’infinie virtualité du sujet. En se prenant ellemême comme but ultérieur, la volonté libre cesse de paraître autonome, parce qu'il n'y à pas adéquation entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être; mais elle l’est vraiment, parce qu'elle ne reste elle-même qu’en ne pas restant ce qu’elle est. Car la réflexion et la résolution, en redoublant le mouvement initial de la raison et en sanctionnant le vœu primitif du vouloir spontané, lui confèrent un nouveau caractère et un surcroît de réalité. C'est cette réalité nouvelle, synthèse du volontaire et du voulu, qui est posée comme règle; elle devient la fin transcendante de notre liberté actuelle, de cette liberté qui ne peut se regarder d'emblée comme un absolu, puisque, par rapport à l’objet idéal où il projette tout ce qu’il peut et veut être, le sujet n’est plus à ses propres yeux qu'un devenir imparfait.