LES CONSÉQUENCES NÉCESSAIRES DE L'OBLIGATION CONCUE
L'obligation morale, jusqu'ici, n’établit donc que des relations entre des actes de conscience, sans qu’on soit autorisé, dès l’abord, à conférer au devoir un caractère mystique. On vient d'en discerner les origines, et de voir comment, apparu nécessairement à la conscience dans l’ordre même des phénomènes, il a une influence également nécessaire. Mais loin d’en réduire la valeur, cette connaissance en fait ressortir l'importance souveraine, la certitude scientifique et la portée supérieure. La loi morale, par cela seul qu'elle est représentée en nous, enveloppe en soi une certaine réalité. Ce n’est pas simplement un devoir êlre qui pourrait ne pas Ôtre; elle est déjà parce qu’elle doit être. La raison n’est pratique qu'à la condition de n'être pas seulement une raison pure. Dans ce qu’elle peut violer la volonté pose donc ce qu’elle ne peut supprimer. Définie ainsi, l’hétéronomie n'est pas contraire au vœu profond de la liberté; elle ne fait que le consacrer et lui répondre.
Ainsi se retrouve encore ici cette instabilité qui ne nous a permis de nous arrêter à rien : impossible de fixer en aucun point le mouvement continu qui nous porte à travers tout le domaine des sens, de la science et de la conscience. À chaque degré, nous découvrons qu'il faut toujours aller au delà, non sans doute plus loin qu'on ne veut, mais plus loin qu’on ne le prévoyait; à chaque degré, il y a une synthèse nouvelle, une fin supérieure à atteindre. Cest ainsi que la connaissance sensible et scientifique s’est rattachée aux phénomènes subjectifs. C’est ainsi que dans le dynamisme interne, l’on a remarqué lhétérogénéité du motif et du but véritaple; car si l'intention est à la fois le terme où l’on tend et l'effort que l’on fait pour l’atteindre, si la cause finale est l’expression complète des causes efficientes, elle n’en constitue pas moins une nouveauté originale. C’est ainsi enfin que la liberté devient pour elle-même une fin transcendante. Si elle prétend se garder toute en elle-même et se complaire en sa puissance, cette seule prétention commence à la dénaturer et à la pervertir; en sorte que l’hétéronomie morale est le complément nécessaire de l’autonomie de la volonté. Car le tout n’est pas de vouloir ce que nous sommes, c’est d’être ce que nous voulons, séparés que nous sommes pour ainsi dire de nous-mêmes par un immense abime; et cet abime il faut le franchir avant d’être tels enfin, absolument tels que nous l’exigeons de nous.