AUTONOMIE ET HÉTERONOMIE MORALES
If. — La loi morale est donc indispensable à la liberté. Le devoir est ainsi érigé en fait positif, en vérité scientifique. S’en affranchir sous prétexte qu'il est obscur, mal fondé, pénible à porter, c’est être radicalement inconséquent à la science et à la conscience; c'est ne plus vouloir ce qu'on veut.
Mais s’en affranchit-on jamais au point de ne plus même le concevour? Et, qu’on l’observe ou qu’on s’y dérobe, du moment où on l’a conçu, n’en résulte-t-il rien pour tout le développement ultérieur de l’action? Peut-on faire qu'il n’ait pas été? — Non; il ne faut point croire qu’en pratique on dénature ce qu’on explique mal, qu'on supprime ce qu’on nie, qu’on détruise ce qu’on viole. Si l'obligation morale nous apparaît forcément avec un caractère impératif, cette nécessité, comprise ou méconnue, consentie ou repoussée, n’en a pas moins, elle aussi, un retentissement nécessaire en notre vie. En fait, une hétéronomie s’impose à la conscience. En fait, l'impossibilité d’une autonomie immédiate nous porte à l’action comme à un exode inévitable. En fait, le sentiment d’une obligation, la nécessité d’un choix dans la résolution et d’une partialité dans l’action apporte à toute notre conduite l’inévitable nouveauté d’un caractère moral. La présence du devoir en nous est un principe d’antagonisme interne; partant, c’est un principe de force et le point de départ d’un nouveau dynamisme. Qu'on feigne de le chasser, qu'on tente de le bäillonner ou de l’anéantir, plus jamais il ne sera indifférent, pour toute la suite de l’action, que ce témoin ait paru.
Aussi, après que cette conscience de l’obligation pratique a surgi, c'en est fait. Quoi qu'on veuille selon ou contre elle, ik résulte de la volonté seule (abstraction faite de ce qu’elle veut), un immense enchainement de conséquences nécessaires. Il ne s’agit donc pas désormais, tout en condamnant le formalisme moral, d'offrir à la volonté une matière et de verser du dehors un contenu dans l’action. Loin de là. Il s’agit, quelles que soient les formules, les prescriptions ou les falsifications de la morale, quelles que soient les déviations ou les illusions de la conscience, quelles que soient les défaillances ou les négligences pratiques, il s’agit, dis-je, de déterminer l’élément commun à tout emploi de la liberté, et de ressaisir, sous ce qui est arbitraire et variable, ce qui demeure nécessaire et inévitable. Dans ce qu’on veut librement, il y a un déterminisme latent : nécessité dont la rigueur permet seule une véritable science de l’action; nécessité dont le
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