L'ORIGINE VOLONTAIRE DES NÉCESSITÉS PRATIQUES
vive. Même quand elle se prend elle-même pour fin, la volonté libre veut autre chose qu’elle; elle ne se veut pas objectivement, telle qu’elle est subjectivement : elle devient, elle se fait; elle n’est jamais sans changer et ne se garde qu’en se donnant. Issue du déterminisme inférieur, elle a besoin d'y puiser un perpétuel aliment, comme aussi elle a besoin d'élaborer et de transformer sans cesse cette spontanéité incohérente qu’elle doit faire participer à l'unité et à l’activité morale.
Il y a donc un double échange de l’objet au sujet et du sujet à l’objet; et c’est cet échange qui constitue l’opération volontaire. Après qu'elle s’est dégagée des suggestions animales et de l’automatisme psychologique, la volonté retourne à l’irréflexion,; l’intention se jette aveuglément au mouvement qui l’exécute, comme si, à l'instant où nous commençons à l’accomplir, nous entrions dans la nuit d’un sommeil hypnotique. N’adrnire-t-on pas comme la sauterelle se lance de toutes ses forces, à corps perdu? en se : donnant à l’action sait-on jamais clairement où l’on tombera; et, si on le savait clairement, agirait-on? Du moins on voit clairement déjà qu'on veut agir et pourquoi; on voit même qu’en agissant on porte la lumière dans l'obscurité où l’on s’avance, et qu’il y a une clarté attachée à chaque pas que l’on fait, lucerna pedibus et lex lux. C’en est donc assez pour que le devoir s’illumine à mesure que nous avons l’occasion et le besoin de le connaître; il produit en quelque manière cette clarté qui le guide et qui le justifie. Et c’est ainsi que le petit germe de conscience morale semé en nous peut soulever toute la masse des forces indifférentes ou rebelles.
Étroite donc et factice, toute philosophie et surtout toute morale qui se bornant à ce qu’atteint immédiatement le regard de l’observation intérieure ou qui, poussant même jusqu'aux phénomènes de pénombre dont la réflexion est précédée, ne va pourtant pas jusqu’à pénétrer dans les ténèbres qui devancent,.accompagnent et suivent toute connaissance subjective. Avant et après, audessous et au-dessus de la conscience de l'action, il y a quelque chose à savoir et non le moins important de l’action. La conscience n'est pas toute la science, pas plus qu'elle n’est toute la personne. Et ce qu’il faut tenter à présent, c’est l'étude non plus des phénomènes perçus comme objets, non plus des réalités toutes subjectives, mais à proprement parler de l’action, en tant qu'elle résume l’objet dans la vie du sujet et qu’elle fait vivre le
sujet dans l'objet même. La vie intérieure ne subsiste que par une expansion et une fécondité perpétuelles.
tte action, nourrie de forces inconscientes, de sentiments spontanés et de désirs réfléchis, cette action qui est une définition concrète et fécondante, non une analyse abstraite et dissolvante de l’idée qu'elle réalise, nous sommes donc amenés à la considérer comme un germe vivant, qui, doué d'une puissance évolutive, a, dès qu’il est conçu et planté dans l'organisme humain, une croissance naturelle, un développement interne, et pour ainsi dire des fonctions de nutrition, de relation et de reproduction.
C’est de cette germination qu'il faut désormais suivre le progrès organique. Car si, concentrant en elle l’infinité du milieu où elle puise sa sève, l’action est la fin d’un monde, elle est en même temps le commencement d’ün monde nouveau. Elle apparaît soudain comme un coup tranchant qui sépare, sans retour, le passé de l'avenir et le possible du réel. Par son caractère synthétique, elle est le centre d’attache du déterminisme scientifique au déterminisme pratique, l’un suivant, l'autre précédant la décision volontaire, mais tous deux suspendus à l'initiative du vouloir. Par elle, nous restituons à l'univers tout ce que nous avons semblé lui emprunter, et au delà; car nous moralisons notre nature animale en enfonçant dans nos entrailles la vertu opérante du devoir; et nous apprenons, en agissant, ce que nous avons à faire, c’està-dire que notre volonté réussit de mieux en mieux à se connaître et à s’égaler.
Ainsi le système des obligations morales va peu à peu prendre forme par le déploiement même de la vie. Car en tendant à ses fins vraiment volontaires l’action traverse, règle, oriente toutes nos inclinations personnelles et sociales. Avant de nous retrouver tels que nous voulons être, 1l faut donc concerter en nous la vie universelle dont notre organisme pensant est le réceptacle. Il faut même construire en nous comme un nouvel univers; car le sentiment de la loi morale, en résumant symboliquement tout ce qui au fond de nous-mêmes aspire à croître, est le ressort de notre développement total. Ce qui, dans le devoir, ne peut être violé, organise en notre conscience le système des obligations qui peuvent l'être. Aussi, par son immense expansion au sein du monde organique, intellectuel et moral, est-ce toujours la même volonté qui se cherche et peu à peu se trouve.