‹ L'actionChapitre 79 sur 273 · TROISIÈME ÉTAPE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉTAPE

DE L'EFFORT INTENTIONNEL À LA PREMIÈRE EXPANSION EXTÉRIEURE DE L'ACTION

La croissance organique de l’action voulue.

L'action, c'est l'intention vivant dans l'organisme et modelant les énergies obscures dont elle avait émergé. {1 faut en effet que la liberté se déploie et s’incarne pour se garder et se développer. Acclimatant la vie de l’esprit dans le déterminisme brut, elle obtient de la vie spontanée qu’elle produise des motifs et des mouvements de plus en plus conformes à son aspiration profonde. Tout le progrès de la science et de la conscience procède de l’action, mais c’est pour tendre encore à l’action qui seule l’entretient et l'anime.

Aussi faut-il à présent déterminer le contenu vivant de l’opération volontaire. Car l’action voulue n’est pas seulement ce qu’on en sait d'avance, comme s’il suffisait de s’être décidé pour avoir opéré déjà, on l’a voulue justement pour ce qui, en elle, doit dépasser la volonté actuelle. Ce n’est donc pas assez de la décréter ni même de la produire; il en faut étudier la production à travers les obstacles ou les résistances, et le produit lui-même, avec tous les résultats de l’opération, rotrretv, xp&kiv, xo&yux. Après qu’on l’a fait être par une sorte de synthèse «a priori, il n’est possible de la connaître vraiment que par une analyse a posteriori; car c’est un enseignement et une accrue qu'elle apporte.

Mais avant de passer outre, voici que surgissent deux difficultés préliminaires. — Comment, sans introduire dans la libre initiative du vouloir un trouble inexplicable, et sans renier la méthode qui seule a paru bonne jusqu'ici, s’expliquera-t-on qu'il y ait

leçons du dehors, résistance ou passivité organique? — Comment en outre pourra-t-on, dans l’infinie diversité des décisions possibles, éliminer l’élément variable pour faire la science de l’action? Il y a réponse à ces deux problèmes. ,

I. — S'il existe une disproportion entre ce que nous sommes et ce que nous tendons à être, en résulte-t-il qu’elle soit définitive, que nous subissions un perpétuel, un intolérable démenti, et que le sentiment de cette « misère de grand seigneur manqué » justifie le pessimisme? non; c'est dire qu'il y à en nous quelque chose à conquérir, que nous sommes encore, pour une part et pour la meilleure, étrangers à nous-mêmes, et que nous devons nous traiter non comme une fin, mais comme un instrument de conquête.

Puisque nous ne sommes encore qu’un moyen et comme un objet à l'égard du sujet que nous voulons être, nous devenons donc passifs de notre propre activité. Les heurts du dehors, les obstacles, les souffrances même peuvent ainsi rentrer dans le plan volontaire de notre vie. Ce qui semble a posteriori dans les leçons de l’expérience se rattache au mouvement a priori de la volonté la plus foncière; c’est la réponse sollicitée et provoquée. On n’agit en effet que parce que l’action apporte toujours quelqueélément nouveau, au delà ou en deçà des prévisions; l’effet ne peut jamais être déduit de sa cause, ni ce que nous serons de ce que nous voulons. Et non seulement il y a des déchets ou des plus-values auxquelles on peut s'attendre comme en suite de l’exercice normal de l’activité; mais il se rencontre des désordres, des irrégularités, un trouble étrange, un détraquement dans le jeu ordinaire de nos forees condamnées à des efforts, à un travail, à des souffrances pour ainsi dire inintelligibles, quod operor non intellego. On s’est d'ordinaire achoppé à la difficulté spéculative qu'il y a à relier ces trois termes connaître, être et faire : vain embarras au prix de la difficulté toute pratique de vouloir et de faire ce qu’on connaît, de connaître et de faire ce qu’on veut. Or si notre vie est traversée d'épreuves péniblement et obscurément instructives; si ce n’est plus assez d'agir, mais qu’il faille travailler, c’est-à-dire produire plus qu’on ne peut et se forcer; si nous avons un enseignement même imprévu à recueillir, une découverte peut-être désobligeante et douloureuse à faire, une illusion à-éviter sur notre nature, c’est ici que la leçon est bien placée.

Pâtir : on voit donc comment cette passivité, comment cette

TT

Page 1