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LA CROISSANCE ORGANIQUE DE LA VOLONTÉ

souffrance même est comprise dans l’agir. Parce qu’elle a besoin de se développer et de s'étendre, la volonté s’exile en un domaine où elle semble encore étrangère, quoiqu’elle y apporte son intention conquérante et l’ambition de régner. N’a-t-elle pas la prétention d’être partout chez elle, et nos désirs n’embrassent-ils pas le monde”? I] faut donc suivre cette expansion voulue en étudiant le moi, non tel qu’il se concentre dans l’analyse intérieure, mais tel que l’action seule le fait par la collahoration ou par l’antagonisme de son terme de déploiement.

IT. — Mais comment réduire à l’unité nécessaire de la science Pinfinie multiplicité des enseignements empiriques? il semble impossible de suppléer par la théorie à la pratique; n'est-ce pas en effet l'expérimentation morale qui seule nous permet de connaître en nous ce qui n’est pas encore de nous? Et encore n'est-ce point là toute la difficulté; car si la réponse que nous recevons peut varier à l'infini, c’est qu'aussi la question posée par l’initiative volontaire peut infiniment différer, en raison même de l'inépuisable variété des décisions libres. La science de l’action ne semble-t-elle pas menacée de se perdre dans le chaos?

Non. C'est ici que parait plus clairement la vertu de la méthode qui, pour résoudre le problème, 4 seule une rigueur scientifique ; car elle permet d'éliminer la variable. Sa force, c’est de reprendre, après la filière du déterminisme antécédent, la chaîne du déterminisme consécutif aux actions voulues et d’en étudier le déploiement nécessaire. |

Peut-être semble-t-il qu'entre ces deux séries il y a une lacune et comme un trou. Faire abstraction de l’entre-deux, n’est-ce point dénaturer le problème, puisque la décision arbitrale est un point de convergence unique où tout aboutit et d’où tout part? — Qu'on se détrompe. Il y a une continuité certaine entre ces deux formes du déterminisme; et voici les anneaux intermédiaires : c’est une nécessité que la réflexion surgisse; c’est une nécessité encore que la liberté s’exerce; une nécessité, que la liberté ne soit pas nécessaire ; une nécessité enfin, qu’il ne soit pas nécessaire de produire des actes déterminés et que ces actes une fois déterminés librement aient des conséquences nécessaires. Bref, même dans ce qui peut être violé, dans ce qui l’est peut-être, il y a toujours quelque chose qui ne l’est pas. C'est assez pour que la science se fonde sur cette impossibilité même.

Aussi, dans l’acte de la liberté et dans la conscience de la loi’ morale, faut-il déterminer, non ce qui est changeant et méme arbitraire, mais ce dont le triomphe définitif est tôt ou tard | assuré. Qu'on se dérobe au devoir, qu’on s’y soumette, il yaun)/ élément commun : c’est à ce terme fixe qu’il faut s’attacher./ Pourquoi s’en tenir, comme on le fait d'ordinaire, aux déviations provisoires, aux apparents démentis, aux passagères et superficielles atteintes que la volonté peut infliger aux obligations pratiques” Ne voit-on pas que, quoi qu’on fasse d’ailleurs, on ne s’affranchit pas de tout, et qu’on reste toujours dans un certain ordre? Même la volupté égoïste ne peut toujours s'empêcher d’être féconde. S'il y a dans les conditions antécédentes de l’action un déterminisme qui amène la volonté à se connaître, il se retrouve dans la suite un déterminisme nouveau qui fait porter à la libre décision ses fruits naturels et qui trace le cadre où elle se déploie. Ce qu’on pose ainsi, par cela seul qu’on veut, ne mérite-t-il pas:| d'être étudié? Et peut-être, de ce fäit seul qu’on veut, l'analyse | dégagera-t-elle peu à peu ce qu’on veut.

Car, il ne faut pas l’oublier, l'ambition persivérante de l’homme, c’est d’égaler ses désirs. Dès l’origine de cette recherche, le seul | pacte conclu, ç’a été de n’exiger de la volonté aucune concession, ; de ne recueillir que ses propres aveux, de n’enregistrer que les résultats de son initiative même. Quoi de plus conforme à ce dessein que de faire abstraction, dans l’obligation morale, de tout ce qui semble exiger un effort et un sacrifice, c’est-à-dire de tout ce qu'on peut enfreindre? Ne sera-ce point là vraiment une morale sans obligation, la morale scientifique, celle qui n’a plus à se préoccuper des fantaisies indéterminables de la liberté, et qui exclut cette variable dont il ne saurait y avoir science? Dans ce qui est libre, elle ne s’attachera jamais qu’à ce qui est nécessaire; et c’est pour cela qu’elle sera une science sans cesser d'être une morale.

Sans doute, par son progrès même, l’action volontaire estamenée à rencontrer des résistances, à subir des leçons et des épreuves. Mais il n’en sera d’abord parlé que dans la mesure où nous réussissons à en triompher, à y remédier, à en profiter. Peut-être à force de fermeté, d'intelligence et de bonté l’homme parviendrat-il à satisfaire son aspiration et à conclure sa destinée. Peut-être pourra-t-il faire seul ce qu'il fait, guérir seul ce qu'il souffre, défaire seul ce qu’il a mal fait. Qui sait si les contradictions en

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