L'ANALYSE DE L'EFFORT ET LA PHYSIOLOGIE SUBJECTIVE
à nous n’est cependant pas nous, mêle-t-elle à l’activité le sentiment d’une passivité? problème souvent discuté, qui ne peut être résolu qu’à un point de vue différent de celui où l’on s’est placé communément. Il est bon sans doute d’analyser d’abord l’aggrégat de données en apparence hétérogènes dont est formée la conscience de l'effort musculaire; mais, pour éclairer les obscurités de ce labyrinthe, il faudra ressaisir le sens des résistances corporelles et comprendre le rôle qu’elles jouent dans la croissance de la volonté. Car l’action déplace en quelque sorte le centre de gravité de l’homme, pour le transporter de l'intention idéale dans l'opération totale. Et cet aspect, le plus important, du problème est aussi le plus négligé. Afin de démêler les complications de la physiologie subjective, il est donc essentiel de voir comment la présence mème du corps est liée au progrès du vouloir et quel en est l'intérêt moral.
Pour décrire les origines du sens organique et la conscience de l'effort musculaire, pour rendre compte et des impressions normales et des cas pathologiques si variés, il faut exposer et combiner en trois couples solidaires ces constatations certaines.
1° Il y a une première action afférente de l'organisme qui est inconsciente dans son mode, consciente dans ses résultats. — En effet, l’automatisme qui amène spontanément les images et les désirs au seuil de la pensée distincte, échappe à la pensée qui en recueille les productions : aucun jour n’est ouvert sur l’activité organique d’où dépend, comme on dit aujourd'hui, l'idéation ou l’idéogénie. Alors même qu’on sait, de science, où s’alimente la conscience empirique et comment elle est liée aux fonctions cérébrales, la conscience même n’en ignore pas moins d’où surgissent ses visions intérieures. Aussi, en étudiant les conditions scientifiques et les éléments inconscients de l’action, n’a-t-on pas même eu à poser la question du corps propre à l'agent. Comme le remarque Descartes, on peut feindre d’être sans corps, füt-ce pour penser aux corps. L'origine physiologique de la conscience est inconsciente.
2° Il y a une première action efférente de la pensée qui est perçue seulement dans son essence subjective. — Une fois que le
seuil de la conscience est franchi, la vie intérieure se développe au sein de la réflexion, selon une loi originale de finalité qui n’est pas réductible au simple enchainement des causes efficientes. Les synthèses mentales qui s’opèrent dans la conscience révèlent une nouvelle initiative. Par ce qu'elles ont de conscient, elles constituent une force propre. Le sentiment de la puissance qui réside dans les idées et que dispense la réflexion n’est pas illusoire. Tout, dans la vie intérieure, n’est pas effet; la plus essentielle partie de l'acte subjectif est cause à son tour, elle détermine ses propres conditions. Veut-on, dans le langage physiologique, une traduction symbolique de cette vérité? il est reconnu que les hémisphères cérébraux sont à la fois un appareil fonctionnel terminal et un appareil fonctionnel initial; c’est-à-dire que dans tout circuit de l’activité volontaire il y a, non pas seulement comme dans les réactions automatiques un simple arc, mais un double arc réflexe, l’un aboutissant aux hémisphères, l’autre en partant après une élaboration originale. Il y a donc des phénomènes organiques qui ne sont plus la condition antécédeñte, mais la condition concomitante et conséquente des énergies conscientes.
3’ Il y a une action efférente de la volonté qui demeure inaperçue dans ses effets corporels. — A la série des déterminations internes qui aboutissent à la décision et à la poursuite volontaire d’une fin, correspond, dans le mécanisme cérébral, une suite parallèle de mouvements dépendants. De ces opérations organiques qui rendent possible cette activité subjective, nulle connaissance directe n’est portée à la réflexion. C’est que la synthèse mentale contient en elle et domine par un ascendant tout spontané les forces élémentaires qui ont contribué à la susciter. Et en se déterminant, la volonté entraine ipso facto la détermination de tout ce qui sert à la soutenir. Aussi, dans la mesure où la nature sensible et le corps même sont immanents à la vie réfléchie, la production de l'intention active emporte avec elle les conditions organiques qui y sont liées. Elle n’est pas perçue, parce qu'il n’y a point encore en elle de contrariété ni d’inhibition. Seule jusqu'ici la résolution est consciente; mais l'opération première de la volonté dans les organes qui la permettent échappe à la vue intérieure. — D'ailleurs, pour discerner cette action de la pensée sur ses propres conditions, il faudrait non seulement démêler toute immense complexité des phénomènes objectifs, mais encore pénétrer la nature de cet élément subjectif et synthétique qui, on
if