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LA SYNTHÈSE ORGANIQUE ET MENTALE

pour en rassembler les éléments comme pour en manifester la vie complète, il faut l’extraire de tous nos membres et la produire à travers tous nos pores.

Ainsi encore un sentiment, une passion ne s’avive qu'en intéressant plus largement et plus profondément l'organisme moral et physique tout ensemble. La mémoire est liée aux fonctions de nutrition ; le mécanisme de la pensée est moteur : il agit par des muscles et sur des muscles. Le réel des états de conscience consiste dans les actes dont ils nous avertissent et qu'ils nous permettent d'éclairer et de produire.

C’est donc une absurdité de prétendre isoler l’éducation du corps de celle de la volonté ou de l'esprit. Autant la pensée qui demeure à l'écart de la pratique militante de la vie demeure vide et chimérique, autant le sport qui n’est que sport détruit l’équilibre naturel et l’intégrité du développement humain. De même que la gymnatisque ferait des monstres en n'’exerçant qu’un membre, de même la culture la plus scientifique de l'esprit et du corps n’aboutirait qu’à une banqueroute pour l’un et pour l’autre, en s’occupant séparément de l’un et de l’autre. Dans le jeu, c’est le jeu plus encore que l'exercice qui est salutaire et qui relève l'énergie abattue. Dans le travail, l'endurance physique est le signe, le prix, le soutien de la vaillance intérieure d’une volonté habituée à passer outre; la rude vie du paysan est moins utile à l'entretien de la nation par les aliments qu'elle lui procure que par la forte sève du tempérament et du caractère que donne à l’homme le contact de la terre; et s’il faut vénérer ces membres actifs qui s’emploient courageusement aux tâches nécessaires, c’est parce que, dans la force, la beauté et la salubrité du labeur corporel, ils expriment et opèrent du même coup l’assainissement moral, la pacification intérieure, la vigueur de la volonté.

Ce n’est donc pas en ménageant nos forces que nous les entretenons le mieux et que nous en obtenons le plus grand service : il n’en faut pas raisonner comme d’une bête de somme, limitée aux mouvements de son instinct, ou comme d’une terre qui s’épuise en nourrissant la plante qu’elle porte. Sans doute, dans la vie animale, toute dépense use et appauvrit l’organisme; et l'épuisement des sens en surexcite la susceptibité et les malsaines exigences; aussi y a-t-il une amertume à sentir que les mouvements de la vie supérieure restent soumis au rythme des fonctions

organiques. Pourtant, à mesure que l’activité volontaire pénètre et domine les puissances du corps, elle en reçoit davantage; elle y trouve écho dans cette raison immanente qui peut provoquer les exigences infinies de la passion, mais qui peut aussi répondre par une inépuisable générosité à l’appel de lhéroïsme. Fausse tactique que de céder à la mollesse, de s’écouter, de se dorloter : c'est en usant notre énergie, en paraissant la sacrifier et la mortifier. que nous la réparons et l’amplifions. Dans ce domaine de l’action volontaire, plus on répand, plus on possède. Caro operando deficit; spiritus operando proficit. Et comme le chirurgien, impassible durant l'opération sanglante parce qu’il agit, n’en pourrait parfois supporter la vue s’il n’était qu’un spectateur passif; comme le soldat qui dans l’ardeur de la lutte ne sent pas qu'il à reçu déjà plusieurs coups mortels; comme le savant ou l’extatique, transporté dans la contemplation à laquelle se suspend sa vie entière, semble un paradoxe physiologique en absorbant toutes les fonctions animales dans l’unité d’une pensée ou d’un sentiment, ainsi n'y a-t-il point de limite assignable à la coopération du corps, à sa force de résistance, à sa puissance morale, parce que l’action l’unit et l’élève à l’intarissable fécondité de la raison et de la liberté. La meilleure hygiène n’est pas de soigner le corps par le corps seul; et dans l’ascétisme même, il'se rencontre un principe de rajeunissement, de santé et de vigueur. Arcum frangit intentio, corpus remissio.

Ainsi donc, si une résolution n’est complète et subsistante qu’en nous prenant et en nous façonnant tout entiers, à son tour l’action, par un progrès de la volonté initiale dans l’organisme, participe à l'intégrité et à la vigueur de l'intention supérieure dont elle procède. Pour employer ici, sans aucune prétention métaphysique, les bons vieux mots malgré les distinctions artificielles qu’ils ont favorisées, c’est par l’action que l’âme prend corps et que le corps prend âme; elle en est le lien substantiel; elle en forme un tout naturel. En nous la transcendance implique l’immanence. Le peuple a donc raison quand tout naïvement il parle matériellement des affections morales, quand pour lui la personne c’est l'unité indistincte d’une vie corporelle et spirituelle à la fois. « Le cœur, la tête », ce ne sont pas seulement des métaphores propres à désigner la générosité du caractère ou la fermeté de l'esprit, c’est l'expression d'une réalité chaque jour éprouvée; qu’on ne s'étonne pas du culte rendu à un cœur aimant. L'incarnation de la pensée

ni nude:

et du sentiment est une vérité humaine, et la vérité n’est humaine qu'en s’incarnant.

Bref l’action, quelle qu’elle soit, ébranle et emporte toute la machine; du moment où l'opération voulue s’accomplit en nous, il y a synergie et concours de fait. C'est une vivante synthèse. Que d'idées et de sentiments nous pouvons mettre dans un acte tout simple et tout rapide, dans une poignée de mains! Or cette unité des actes a pour corollaire forcé la solidarité de la vie phvsique et de la vie morale. L'action fait participer l'organisme matériel à l’intention qui l’anime, comme aussi elle répercute dans nos états de conscience les habitudes du corps; ce corps même, ellé l'associe étroitement aux démarches de la pensée, au point d’en faire un instrument de plus en plus vibrant et docile aux touches secrètes de la volonté. Mais il faut comprendre à présent comment ce déterminisme en apparence brutal, qui paraît exclure tous les actes possibles à l’exception du seul accompli et qui semble condamner la volonté à une rigoureuse sujétion, est au contraire pour elle un moyen de conciliation et d’affranchissement.

Depuis linstant où la libre décision a été prise, elle s’est trouvée tout aussitôt ressaisie par un engrenage qui l’a peu à peu transformée. L'intention en effet a dû, pour demeurer sincère, se jeter à l'exécution; l’exécution à réclamé l'effort; et, dans l'effort indispensable à l’opération volontaire, est apparue encore une nouvelle nécessité : l’action ne peut se produire qu’en suscilant une lutte intestine et qu’en triomphant, dès l’origine, du système antagoniste qui s’est formé contre son initiative. C’est donc forcément sur le tout organique et mental que porte l'opération au moment où elle s’accomplit; et s’il est vrai que cette unité totale et exclusive de l’acte contribue à la mutuelle dépendance du « corps et de l’âme », n'est-ce pas au détriment de la riche variété de la pensée ou de l’infinie puissance de la liberté? Non. En assujettissant la volonté à l’étroite simplicité d'une issue unique, l’action est pour elle la voie de l’expansion et de l'enrichissement.

C’est un sentiment d'éveil et de plus vive netteté qu'apporte un grand effort à faire, une virile décision à soutenir. Tant qu’on n'agit point, on ne se connaît pas. Vivre et penser comme dans

un rêve, comme en un court instant de lucidité entre deux sommeils, sans avoir assez de ressort pour se lever, pour ouvrir les yeux, pour voir et marcher, n’est-ce pas la seule attitude qu'il ait fallu, dès le principe, résolument condamner, parce qu’elle est contraire au mouvement le plus sincère et le plus foncier de notre nature? Or comment connaître tout ce qui s’agite en notre univers intérieur ; comment savoir si l’on a une attention assez nette, une intention assez précise, une ardeur assez vive, une volonté vraie? mais justement on n’a pas besoin de le savoir au préalable. La garantie et le critérium de la sincérité, c’est l’acte, qui tranche les incertitudes et manifeste.les plus intimes secrets qu’on ignore ou qu’on se cache à soi-même. Il nous est donc une révélation sur notre état profond. Manifestant le mal où nous sommes enclins, les défaillances mêmes peuvent servir d'avertissement prémonitoire et réconfortant. Toute chute doit être une promotion. Les actions d'ordinaire avancent sur le bien qu’elles semblent révéler en nous sans qu’il y soit encore acclimalé, et retardent sur le fonds mauvais dont elles paraissent être une manifestation exceptionnelle même quand il est habituel : découverte d'autant plus importante qu'elle est en contradiction avec l’idée feinte de notre mérite. Aussi est-ce en observant ses actes, plus que ses pensées, qu’il faut espérer se voir tel qu’on est et se faire tel qu’on veut. Comme on jette le loch dans l’eau obscure pour mesurer la vitesse du vaisseau, ainsi les actions qui émergent des profondeurs de la vie inconsciente nous doivert servir à étudier les courants qui nous entraînent parfois à notre insu.

En nous donnant nettement conscience de ce que nous voulons et de ce que nous sommes, l’acte nous est un signe et un secours, comme les figures géométriques soutiennent par la représentation matérielle la pensée abstraite. Il nous fournit une définition concrète de l’idée qu’il exprime; et comme toute perception distincte est une sorte d’aliment qui accroit notre force, la vue de ce que nous Ÿaisons nous est un encouragement, parfois un entrainement etune ivresse, comme pour Scævola son acte d'étrange héroïsme. Prole audacior actus. Il y a, peut-on dire, une action de l’action. S'il se rencontre des timides que le seul son de leur voix anéantit, d’autres ne pensent jamais si bien ou ne pensent guère qu’en parlant haut et net. Parfois même c’est un remède utile à ceux qui n’en ont plus d’autres d'agir pour agir, comme des soins, superflus pour le mourant, sont salutaires à ceux qui l'entourent.

Non seulement l’action sert à révéler ce qui, en nous, est le plus fort ou même parfois ce qui est plus fort que nous, mais encore elle constitue souvent, dans l'indifférence et le désarroi des états intérieurs, un centre solide qui devient comme le noyau du caractère. Que de fois nous ne voulons qu'après avoir agi et parce que nous avons agi! L'enfant a une vie alternative de désirs opposés et de mouvements capricieux; il construit et détruit, vite lassé de tout : c’est une anarchie vivante. Pour qu’un système s’organise en lui et que ses forces se groupent en un faisceau, il faut qu'il apprenne à suivre décidément l’une de ses tendances en excluant les autres. L'éducation doit l’aider à cette cristallisation, conime le fil qui plonge dans le bain de sucre candi. Lui céder toujours, Le le gèner et ne le refouler en rien, c’est le défaire sans cesse, c’est lui rendre incompréhensibles ses propres désirs. Il finit par ne plus savoir ce qu’il veut; il désirerait désirer; il s’irrite de n'avoir plus à le faire et de ne le pouvoir plus.

C'est pour obtenir cette unanimité intérieure que l’acte a une efficacité souveraine. Afin de connaitre, dans le trouble des sentiments, la ferme résolution où la volonté s'arrête, qu’on se demande si, avec tout le calme de la réflexion, l’on accomplirait une action bien simple, d’où dépendrait ce qu’on a résolu, en s’abandonnant par exemple à qui l’on veut obéir et se confier par un vœu de soumission ou par un blanc-seing.

Cest parce que l’action manifeste, fixe, confirme et produit même la volonté, q: ‘elle sert de garantie aux promesses et qu’elle est comme la substance des engagements irréparables. Ce qui scelle le contrat, ce qui noue le lien nuptial, ce qui consacre le diacre, c'est une signature, une parole, un pas, toujours un acte qui domine par son unité décisive toutes les divisions intestines, et qui engage à jamais toutes les puissances peut-être encore incertaines ou hésitantes. C’est proprement brûler ses vaisseaux. On peut toujours agir, si peu que ce soit et quelque combattu que l’on se sente. Ce petit principe d'initiative, qui, si on le veut, est invincible, devient comme le levier de notre affranchissement; car appuyé sur la solidité de ce qui est fait, et Comme adossé à la muraille franchie, l'on est passé de la défensive à l’offensive. C'est une conquête que l’action.

Aussi réussit-on, en agissant, à vouloir ce que, semble-t-il, on ne pouvait d’abord vouloir, ce qu’on ne voulait vraiment pas faute de courage et de force, ce qu’on voudrait vouloir. Car en

nous déterminant à vouloir, nous ne suivons pas toujours le.

dernier jugement de l’entendement; mais, en voulant, nous subissons toujours l’influence de toutes nos inclinations et de nos habitudes. À parler juste, nous ne voulons pas vouloir, parce qu’on pourrait dire encore que nous voulons vouloir vouloir, et cela irait à l'infini; nous voulons agir et faire, c’est-à-dire que la volonté ne s'offre à elle-même que sous la figure d’un emploi déterminé. Il faut donc prendre un biais et user d'adresse; et c’est par des actions voulues, que d'ordinaire nous contribuons indirectement à d’autres actions volontaires. Aussi, quoiqu’on ne puisse ni juger ni vouloir toujours ce qu’on veut, est-il toujours loisible d'obtenir qu’on juge ou veuille avec le temps ce qu'on souhaiterait de pouvoir vouloir ou juger aujourd'hui. Dans ce travail de la conversion ou de la perversion insensible, mille industries s’emploient à enfoncer un motif dominant d'action jusqu’au point où nous le retrouvons tout naturellement en nousmêmes. Comme pour François de Borgia qui voulant se guérir de boire laissait tomber chaque jour une nouvelle goutte de cire dans sa coupe, ruses même puériles, petits moyens, promesses alléchantes, menaces, diversions, fuite, tout est de bonne guerre, selon les circonstances, pour gouverner la bête, l’enfant et l’homme que chacun porte en soi. II ne faut pas parler à toutes nos puissances le même langage, pas plus que le chef de la famille ne commande de même aux brutes, aux serviteurs, aux fils, à l'épouse. Mais il faut de toutes requérir le même concours, parce que dans l’action il faut pouvoir se fier à toutes.

Vouloir agir, c’est en effet lâcher la bride à ces forces infinitésimales qui nous dirigent plus que nous ne les dirigeons. Comme dans les affaires d’un État, beaucoup de besogne se fait en nous par des agents qui ne sont point avoués. Et c’est une dure vexation de voir que malgré toute notre circonspection nous sommes menés par des dispositions instantanées qu'il est impossible de calculer sûrement d'avance : après les plus longues délibérations, la décision est toujours l'œuvre d’un moment. Puis, ce point critique une fois franchi, l’acte déroule sans fin et sans retour ses conséquences, quelles que soient les fluctuations qui l'ont précédé. Aussi combien importe-t-il, puisque la volonté se propose non de vouloir mais d'agir, que cet agir même soit déjà une forme sincère du vouloir! C’est pour cela qu’il est prudent de s'exercer d'avance à la lutte, de provoquer au combat ces adver-

saires secrets tandis qu’ils semblent amortis et démasqués, et de s’habituer à les voir tels qu’ils sont, avant l'heure des surprises et des illusions. Il est bon de prévoir, d'analyser et de jouer toutes les passions et les vices, — sauf un, celui-là mème dont on fait le principal ou l’unique aliment de la curiosité, des romans ou des spectacles! -

Ainsi, tandis qu’on se force à former de généreux sentiments ou à affronter des résolutions qui répugnent à la pusillanimité, on les imprime peu à peu jusque dans la machine organique par une sorte d’hypnotisme et de suggestion instante. Mème quand on ne sent pas tout ce qu’on dit ou fait, quand on n’a qu’un désir de vrais désirs, quand les mots et les actes sortent moins de l’abondance du cœur que d’une sèche et dégoûtante contrainte, cela produit effet, cela descend peu à peu dans la réalité de la conscience, cela devient notre vie. [1 semble parfois qu’il y ait défaut de sincérité à demander ce qu’on redoute, et à faire ce qui est encore odieux : mais pourvu que la volonté, en sa haute et impassible extrémité, ratifie l'expression du désir qu’on n’éprouve pas ou la brutalité violente de l’acte auquel elle répugne, c'en est assez; il suffit que cette volonté supérieure trouve, à l’opposé, un écho docile dans ce qu'il y a de plus machinal et de plus brut, pour enserrer peu à peu et réduire toutes les rébellions de la vie moyenne. Nous pouvons contraindre nos membres quand nous ne pouvons fixer nos pensées et nos désirs. Comme, pour assiéger une place, on la cerne de tranchées convergentes, ainsi la volonté qui cherche à atteindre la perfection de son libre mouvement à travers les résistances accumulées, use d’une tactique de double approche : puisqu il est plus aisé de commander aux rouages de la mécanique animale qu'aux dispositions intimes, c’est souvent par l'opération matérielle que s’insinuera au cœur la générosité spontanée du sentiment, et que du cadavre remué la vie remontera à l'esprit.

C’est donc à tort qu'on a parfois opposé deux méthodes de formation humaine, l’une qui des secrètes et intimes affections comme de la seule racine féconde fait pousser le fruit des actes, l’autre qui des actions mêmes comme d’une semence fait germer les dispositions intérieures : ce n’est qu’une seule et même méthode, tout de même que le fruit n’est que la graine. Sans doute il faut d’abord que l'intention ait puisé sa sève dans les plus profonds replis de la vie subjective. Mais on a vu déjà par

quels canaux souterrains coule l’eau qui jaillit à la lumière de la réflexion; et c’est justement à abreuver ces plus lointaines sources que tue l’action voulue.

Car, si l’on attendait que l’harmonie intérieure et que la paix se fit d'ellé-même, on irait tout droit contre le vœu le plus sincère de la volonté. Qui ne fait pas est défait. Il ne suffit donc pas de vouloir simplement quand on peut et comme on peut; car on ne voudrait pas longtemps. Puisque toute action qui s'exécute use nécessairement de contrainte pour rallier et discipliner les forces éparses; puisqu'elle est le signal d’une guerre civile où il y a des morts et des blessés; puisque nous ne marchons qu’en écrasant en nous et sous nos pas des légions de vies, la lutte est déclarée quoi que nous fassions; et si nous ne prenons pas l'offensive contre les ennemis de la volonté, ce sont eux qui se coalisent contre elle. Il faut se battre : celui-là perdra nécessairement la liberté avec la vie, qui fuira le combat. Même chez les meilleurs il y a des trésors de malice, d’impureté et de mesquines passions.

Qu'on ne laisse pas ces puissances hostiles se grouper en habitudes et en systèmes; qu’on les divise par l’attaque; qu’on s’efforce d’unir les forces fidèles contre l’anarchie, avant le temps des coalitions, des complicités et des trahisons. D'avance, tout semble si aisé! on se croit armé. contre les dangereux entrainements. Mais jamais rencontre-t-on juste ce qu’on avait prévu? et c’est l’inattendu qui décide presque toujours de tout. Aussi, pour se garder du vertige de la dernière seconde et des sophismes de la conscience travestie qui prouvent que tel acte est permis ou tel plaisir légitime, il faut s’habituer à prendre l'offensive et à faire plus qu'éviter ce qu’on ne doit pas; il faut pouvoir répondre avec la force de l’expérience antérieure : « Même si c’est légitime, je veux m'en priver. » Contre les mouvements involontaires, ce n’est donc pas assez de vouloir, on serait surpris et la volonté même ferait défection ; ce n’est pas assez de résister, on serait vaincu. Sans l’attendre, il faut agir directement contre l'adversaire, le provoquer et éveiller, par la lutte, des états de conscience nouveaux, afin de le mâter d'avance et de capter jusqu’en son origine la source des entrainements révolutionnaires. Agere contra. L'action voulue est le principe de l’action de plus en plus volontaire et libre.

Et ce n'est jamais œuvre finie ni conquête affermie. Cette vivante construction est sans cesse instable, et comme prête à se

ba

disperser. Toujours donc il faut réchauffer d’un souffle nouveau ces alliés prompts aux défections, et concentrer l’ardeur de l’âme comme en un foyer, afin de fondre ensemble tous les éléments nécessaires à l’acte qui ne peut être coulé que d’un seul bloc. Avoir agi ne dispense pas d'agir : il n’y a point de rentiers dans la vie morale.

Ainsi comprend-on qu’en voulant agir ce soit, à travers un circuit, le progrès de la volonté même qu'on poursuit. Mettant sous la aneule le grain dur de l’action brutalement commandée, l'on obtient la fine et nourrissante pâture de la liberté.

À un regard superficiel, il semblait que la nécessité d’enfermer l'intention dans la lettre étroite d'un acte et d’exclure ainsi toutes les autres issues ouvertes à la belle agilité de la pensée, n’était que gêne et servitude. Mais une vue plus pénétrante n’aperçoit dans cette jalousie accaparante de l’action qu’un instir t secret de la volonté et un dessein de paix, de concorde et d’unité. Elle nous aide doucement, par une insensible infiltration, à vouloir ce que nous voulons vouloir; elle coordonne et discipline toutes les énergies, rallie les tendances contraires en une force composante, et oriente vers la fin voulue tout ce qui peut en nous s’y convertir; elle fait passer à l’acte même ce qui est opposé à la volonté déclarée. N’omettant rien, dans la synthèse qu’elle forme, de tous les éléments de notre vie complexe, elle les enveloppe et les entraîne comme dans un invisible réseau. k

L'acte volontaire, au moment même où il paraît matérialiser et restreindre la volonté, l’élargit au contraire et l’engraisse en quelque sorte : anima operantium impinguabitur. La pratique réussit, sans cesse et sans prétention, à ce prodige où échouent les spéculations abstraites : elle unit, dans une synthèse nouvelle, les tendances opposées qui, victorieuses et vaincues, sont toutes représentées, réformées, transformées dans l'acte accompli, parce qu'il y a solidarité inévitable, solidarité conforme au vœu de la volonté, entre des parties qui ne pourraient être indépendantes qu'en un chimérique état d’indifférence complète ou d’absolu repos. Agir, c'est sans doute refréner certains désirs, meurtrir certains organes, pour en satisfaire et en vivifier d’autres; mais

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