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CONSTRUCTION DE L’INDIVIDUALITÉ PAR L'ACTION

conquises. Rapportant à la vie spontanée des aliments déjà digérés et vivifiés, elle opère une sorte de transsubstantiation, dans la mesure où, grâce à elle, la loi de l'esprit pénètre la loi des membres. Aussi les progrès les meilleurs et les plus profonds sont-ils souvent les plus inaperçus, parce qu'ils font vrannent corps avec nous. C’est du détail ordinaire, du train quotidien de la vie qu’il importe de régler diligemment le sens; car, dans les circonstances décisives, nous sommes ce que nous avons été, changeant alors la menue monnaie qu'il faut accumuler pièce par pièce contre les gros billets.

L'individualité humaine est donc une synthèse à la fois organique et psychologique, et cetle synthèse résulte d’une synergie. C’est ainsi que la vie individuelle se détermine, que le caractère se dessine, que la personne recoit sa forme substantielle puisque parfois mème un seul acte suffit à la transformer. En pénétrant par l’action dans ce monde objectif qu'il porte en lui, le sujet lui communique sa propre vie; et, se reprenant pour ainsi dire en sous-œuvre, comme l’on passe le fil en arrière pour arrêter la maille d'un tissu, il rattache les phénomènes encore extérieurs et flottants à la réalité intime de la volonté, il leur donne de participer à la solidité de la réflexion et de la liberté : en sorte que tout acte est, à son origine, une unité indivisible en laquelle se rencontrent l'initiative humaine et la contribution de l'univers. Ainsi les deux formes de phénomènes dont on avait déjà montré la relation scientifique, les faits que la conscience se représente comme objectifs, Iles faits dont la trame compose la vic proprement subjective s'unissent pour constituer une réalité nouvelle. Se complétant mutuellement, la volonté prend corps et accroissement dans l'objet où elle opère; les phénomènes, étrangers encore à la vie intérieure, prennent âme et conscience dans la volonté qui les emploie à l’action. La liberté qui n’était à l’origine qu’une exemption de la nécessité antécédente, üninunilas à necessitale, devient une volonté pleine et maitresse d'elle-même, une volonté qui sait et peut vouloir, une volonté affranchie peu à peu de ce qui l'empêche de voir, de vouloir et de faire, une plus libre liberté, immunitas a servitute, liberum consiliuin.

C’est dans le sentiment indistinct de cette conciliation enrichissante qu'il faut voir le secret du plaisir, fruit de l’action. Il y a plaisir quand un élément étranger s’incorpore à l'organisme, quand l'organisme même participe davantage à la vie subjective,

quand par un mouvement de concentration du dehors au dedans l'énergie centrale et la volonté se trouvent accrues, comprises, obéies. Voilà pourquoi le plaisir s’ajoute à l'acte, non pour le parfaire, mais pour témoigner qu’il est parfait; c’est-à-dire qu’un circuit vient de se fermer, qu’il y a retour ou aboutissement à l’activité. Voilà aussi pourquoi, en même temps qu’il sert de récompense, il sert encore d'encouragement, de force et d’attrait à l’action. Car dans le plaisir, c’est, semble-t-il, la volonté qui se retrouve elle-même; elle se recueille à travers l’objet qu’elle s’assimile, comme si, partout chez elle, elle devait être le lien universel et se rendre soumis et immanent le monde entier qui se résume en notre vie.

Mais ici même se révèle l’inconsistance nécessaire et l’incurable insuffisance de cette vie individuelle, quelque étroitement noué que paraisse en être le développement circulaire. Si l’action concilie les tendances encore incohérentes et procure ce bien-être qui nait d'une harmonie croissante, ce sentiment même est le signe et le principe d'un mouvement renaissant: c’est une fin, mais aussi un recommencement. Le déterminisme de l’action l'emporte toujours au delà. Car, dans l’état passif qui suit l’initiative volontaire, reparaissent les contrariétés parfois douloureuses et l’incompatibilité des désirs ou des affections qui, déjà auparavant, avaient suscité la décision et l'effort. Ce n’est pas d'emblée en effet que l’action unit tout, convertit tout, pacifie tout en nous: l'équilibre qu’elle avait rétabli elle le rompt d'elle-même, par la conscience qu'elle en prend. Les racines coupées repoussent; les besoins satisfaits survivent; la volonté plus forte et plus ample non seulement aspire à rester maitresse du terrain gagné, mais à pousser ses succès : qui n'avance plus recule. On ne démonte pas une machine pendant qu’elle travaille; ainsi, pour que l'unité de l'individu s’entretienne et se confirme, il faut qu’une coopération constante associe ses forces, et que l'équilibre sans cesse menacé soit sans cesse réparé, comme dans une marche qui n’est en effet qu'une chute toujours arrêtée. On a bien discuté sur l’idée de substance : réduite à ce qu’en découvre ici l'analyse, la substance de l’homme c’est l’action, il est ce qu'il fait. ÆEv rà ëcyw rù ôv. Nous ne sommes, nous ne connaissons, nous ne vivons que sub specie aclionis. Non seulement l’action manifeste ce que nous étions déjà, mais encore elle nous fait croître et sortir pour ainsi dire de nous-mêmes; en sorte qu'après avoir étudié le progrès de

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