‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 10 sur 104 · SES AVANTAGES · texte numérisé non relu

SES AVANTAGES

Plus que jamais l'ouvrier sent le besoin de s'unir à ses frères pour la défense de ses intérêts. La question n'est donc nlus de savoir si l'on fera partie d'une organisation, mais à quelle organisation l'on appartiendra.

Au Canada trois sortes de syndicats ouvrent leurs portes au travailleur et l'invitent à y entrer. Quel seuil va franchir l'ouvrier canadien français? Sera-t-il international, national ou national-catholique ?

Il importe de bien faire son choix. Le désir de servir l'ouvrier a présidé à la naissance de chaque organisation. L'ouvrier cependant devra choisir selon sa mentalité et l'idéal qu'il poursuit.

Disons franchement que seul le syndicat catholique et national convient tout à fait à l'ouvrier canadien français. Cet ouvrier ne respire à l'aise que l'air de chez lui et l'air qu'il a toujours respiré est catholique et... pas international. Sa force dans le passé fut l'attachement à sa foi et au sol canadien. Tout ce qui le déracine met sa vie en danger.

Le syndicat catholique existe. Comme les blés il a germé dans le silence.

Officiellement ignoré jusqu'en ces derniers temps, ' il s'est manifesté aux Trois-Rivières, Télé dernier, comme

1 A la Conférence industrielle nationale, convoquée à Ottawa par le gouvernement du Canada on septembre 1010.

l'action française 65

une puissance d'ordre et d'harmonie. Tous ont admiré alors la manière d'agir de l'ouvrier canadien français, la sûreté de ses démarches, la maturité de ses jugements, la dignité de ses discussions..

De tous côtés on s'est intéressé au mouvement nouveau, les uns lui apportant leur sympathique encouragement, d'autres... mais pourquoi parler des autres? Ils sont la brise qui affermit le blé sur sa tige. Et pendant que l'on discute autour des blés, les blés dans le silence continuent de le\er.

Regardez les champs : Chicoutimi, Québec, les Trois- Rivières, Montréal. . ., comme toujours les blés canadiens promettent de riches et abondantes moissons.

C'est une opinion assez répandue, même parmi les catholiques, que le syndicat ouvrier est une organisation purement économique. Il s'agit, dit-on, de travail plus ou moins prolongé, de salaire plus ou moins élevé. Pourquoi y mêler les questions toujours brûlantes de religion et de race ?

L'Eglise, par sa voix la plus autorisée enseigne que « la question sociale et les controverses qui s'y rattachent relativement à la nature et à la durée du travail, à la fixation du salaire, à la grève, ne sont pas purement économiques, et susceptibles, dès lors, d'être résolues en dehors de l'autorité de l'Église, attendu que bien au contraire, et en toute vérité, la question sociale est avant tout une question morale et religieuse, et que, pour ce motif, il faut surtout la résoudre d'après les règles de. la morale et le jugement de la religion ». Ces paroles sont de Pic X et de Léon XIII. Un catholique n'est pas libre de penser autrement.

Le malaise sérieux dont souffre la société a des causes profondes : la révolte contre l'autorité divine, le mépris des principes éternels.

66 l' action française

Une fois encore Dieu veut amener les peuples à comprendre cette vérité plus vieille que le monde : Si Dieu ne bâtit pas la maison, c'est en vain que les hommes y travaillent; si le Seigneur ne garde pas la cité, en vain la sentinelle veille à ses portes. (Ps. 126).

Les relations sociales pour être harmonieuses doivent être fondées sur la justice et la charité, qui, elles-mêmes, reposent sur Dieu, leur inébranlable fondement. L'ignorance de cette vérité a conduit la société au bouleversement et aux luttes dont on ne voit pas l'issue.

Trop de patrons ont pensé que la force et la puissance sont le droit et ont voulu s'en servir pour anéantir les justes revendications de leurs employés. L'ouvrier à son tour se découvre une force qui peut être irrésistible et il veut en user lui aussi pour dominer.

Le patron débordé par un mouvement qu'il n'a pas su prévoir, par une vague qu'il aurait pu endiguer avec un grain de cette sagesse qu'il a méprisée, cherche partout au monde un coin du pays où ses droits seront respectés.

Ainsi toujours dans l'histoire on voit comme une sorte de vengeance des principes violés.

Mais le même chemin conduit au même terme. Si l'ouvrier pratique ce qu'il reproche au patron et prend le parti de la force contre le droit, sur lui aussi les principes violés un jour se vengeront. Et la guerre sans cesse recommencera.

Pourtant le patron et l'ouvrier sont des frères nés pour s'entendre et s'entr'aider. Le capital devient inutile sans la main d'œuvre; d'autre part il ne serait pas sage, de mettre de côté l'habileté et le capital du patron.

„ Le bon patron et le bon ouvrier font un mariage admirable pour le bien de chacun et le bien général.

l'action française 67

En dehors de l'organisation catholique, avez- vous entendu proclamer ces principes de justice et de charité, cette bonne entente d'où dépend le bonheur de la société?

Le syndicat catholique, plus sûrement que tout autre, tient à fournir à chacun de ses membres « les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qu'il se propose et qui consiste dans l'accroissement le plus grand possible des biens du corps, de l'esprit, de la fortune.» (Léon XIII, Encycl. Rernm novarum).

Il ne s'arrête pas là. 11 se l'appelle que « même dans l'ordre des choses temporelles le chrétien n'a pas le droit de mettre au second rang les intérêts surnaturels ». (Pie X, Encycl. Singulari quadam).

Le catholique l'est partout et toujours. Il ne peut pas être le bon disciple du Christ à l'église et dans l'intimité de sa vie privée et laisser ses convictions religieuses à la porte des salles où il discute des intérêts de sa profession. (( Notre religion, disait avec raison M. Serrarens, vaut plus qu'un paletot qu'on ne met qu'une fois la semaine pour aller à la messe. On est catholique tout à fait ou pas du tout ». !

Le catholique ne peut se laisser dire : « Il faut en entrant ici laisser vos drapeaux religieux ». Non, la religion est une trop noble dame pour qu'on la puisse jamais hnsser à la porte.

La neutralité religieuse est toujours dangereuse. Elle conduit à l'indifférence religieuse. Du reste, a-t-on jamais vu une organisation réellement neutre ? Au cours de la discussion les principes arrivent. A chaque convention ouvrière tenue au Canada on a traité de questions morales

1 Conférence donnée à la salle du Cercle paroissial du Saint-Enfant-Jésus, le 7 décembre 1919.

68 l'action française

touchant l'éducation, la famille. Et la plupart du temps les principes énoncés ne peuvent convenir à des catholiques.

Le syndicat catholique entretient chez l'ouvrier la vraie notion du travail. Il en fait voir la nécessité, le rôle, les joies et les récompenses. Pour l'homme tenu de gagner son pain à la sueur de son front, c'est un élément de bonheur que de comprendre la grandeur, la beauté et la valeur surnaturelle du travail. Le travail est moins pénible s'il est accepté avec amour, comme un devoir dont l'accomplissement est riche de promesses.

Dans l'exécution du travail quotidien il y a des devoirs et des droits. Nul autant que l'Église, ne possède la science du droit et du devoir. Elle l'a apprise de son fondateur. Il est la source de tout droit et le ternit- de tout devoir.

Ajoutons qu'on ne trouvera nulle part au monde l'internationalisme humiliant que nous subissons au Canada. Ailleurs les chefs ouvriers des différentes nations s'entendent pour la défense d'intérêts communs. Mais jamais l'ouvrier fiançais ne consentirait à recevoir des ordres des chefs ouvriers anglais, italiens ou allemands, pas plus que ceux-ci en voudraient recevoir des chefs ouvriers français. Chez nous depuis assez longtemps on a fait disparaître ces scrupules de dignité nationale. Qui ne sait que les ouvriers canadiens appartenant aux unions internationales ne peuvent, en temps de grève, recevoir de bénéfices à moins que la grève ait été approuvée parole bureau central dont le siège est aux États-Unis.

Plus que cela : combien de ces grèves, nées dans les états voisins et mises à mort aux mêmes endroits, n'ont apporté à l'ouvrier canadien que le dégoût d'avoir été trompé avec la misère ou la gêne qui Suit toujours le chômage un peu prolongé ?

l'action française 69

L'ouvrier canadien français est intelligent, on l'admet généralement. Il comprend vite et ses doigts exécutent facilement ce qu'il a compris. Pourquoi alors en face de l'étranger se déclarer incapable de régler ses propres affaires ? La fierté nationale s'oppose à ces humiliations.

Il faut bien se rappeler aussi que l'honneur ne suffit pas aux chefs que nous nous donnons.

Les chiffres ont ici quelque éloquence. Chaque année les syndicats internationaux du Canada envoient à leurs maîtres aux États-Unis, tout près de un million et demi de dollars. Il nous revient en bénéfices en maladie, au décès ou en cas de chômage, environ $400,000. On dépense en frais d'organisation au Canada §200,000. Au delà de $800,000 ne reviennent jamais. Sommes-nous donc si riches que nous puissions faire de tels cadeaux à nos richissimes voisins?

Le syndicat national assurera l'indépendance économique de l'ouvrier canadien français en lui laissant ses deniers qu'il administrera au meilleur de ses intérêts. Quels avantages l'ouvrier pourrait tirer des sommes qu'il envoie là-bas si elles se changeaient ici en pensions de vieillesse, aide en maladie, sanatorium pour tuberculeux ?

Ne parlons pas de cette exploitation étrangère à laquelle ont souvent servi les unions internationales; de ces grèves déclarées sous l'impulsion secrète de patrons qui voulaient écouler à l'extérieur l'abondance de leur marchandise. Ne nous arrêtons pas non plus, pour le moment, à examiner les constitutions de mentalité et d'aspirations souvent différentes des nôtres.

Mais puisque nous sommes en pays d'action fiançiise, remarquons quelle force possède le syndicat catholique et national pour la conservation ou la restauration de la langue française. Le langage de l'ouvrier ordinairement bien

70 l'action française

français à son foyer devient tout autre à l'usine. C'est un mélange de ternies anglais et français fort difficile à comprendre. A cela rien d'étonnant. Dans les conditions actuelles le contraire surprendrait plutôt. Aucune influence française ne vient contrebalancer l'effet du milieu anglais qui agit constamment sur la formation du vocabulaire professionnel.

Au syndicat catholique et national, discussions, délibérations, correspondance, relations avec les patrons, tout se fait dans la langue maternelle des ouvriers. Peu à peu les appellations bien françaises, si belles sur nos lèvres faites pour les prononcer, remplaceront celles qui le sont moins ou pas du tout.

Quand le syndicat aura atteint son plein développement, ce qui ne tardera guère,- il sera en mesure de faire respecter sa langue par les municipalités et les gouvernements.

Le syndicat catholique et national répond donc aux meilleures traditions du Canada français. Il harmonise ce qui a fait sa force dans le passé : l'union du prêtre et de l'ouvrier. Il sauvegarde l'homogénéité du peuple canadien-français, constitué du double élément français et catholique. Il répond enfin au tempérament de l'ouvrier de chez nous, fidèle au travail, respectueux de l'autorité, soucieux de vivre on paix et bonne entente avec ses patrons.

M. Serrarens disait l'autre jour : « Ce que nous avons construit, nous l'avons bâti dans le style hollandais ». Bâtissons, nous aussi, dans un style qui nous soit propre, le style catholique, canadien et français.

L'abbé Edmond Lacroix.

Page 1