‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 9 sur 104 · PATRIOTISME ET AFFAIRES · texte numérisé non relu

PATRIOTISME ET AFFAIRES

Le cosmopolitisme nous apparaît comme l'une des tendances caractéristiques de la vie moderne. Sous la plume des lettrés il devient parfois la forme d'un dilettantisme sceptique; c'est dans le domaine économique qu'il s'épanouit le plus librement. Le mercantilisme et le goût du lucre s'accompagnent presque toujours d'une diminution du sens national. L'argent, qui est la grande force matérielle de notre époque, tend à détruire de plus en plus les patries, les civilisations locales et naturelles, réduisant l'Art à n'être plus que la monotonie du confortable et la Pensée, qu'un produit dont on trafique. Chacun connaît les conclusions attristantes de Y Avenir de l'Intelligence de Maurras. L'argent détermine en outre la formation d'une ploutocratie anon^vme, a^ride de toutes les jouissances dans le parasitisme et de toutes les dominations dans l'irresponsabilité; il a surtout développé depuis un siècle une finance anarchique et déracinée au service de cet éternel sans-patrie : le banquier juif.

Le commerce et l'industrie n'échappent qu'à moitié à ce déracinement. M. Mackenzie-King, dans son livre : Industry and Humanity, insiste avec raison sur cette phase de l'évolution économicjue qui est caractérisée par l'internationalisation de l'industrie et du commerce. Grâce au développement du machinisme qui permet la fabrication en série et en des types uniformes; grâce au progrès des transports maritimes et terrestres qui ont abattu les distances et l^s frontières; grâce à l'organisation universelle du crédit, l'homme d'affaires moderne possède de merveilleux instruments d'expansion mondiale. Toute son am-

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bition se porte "vers la conquête de nouveaux marchés, les plus éloignés comme les plus disparates. Malgré le spectacle des civilisations diverses, son esprit généralisateur plus qu'analytique s'est habitué à ne plus bien distinguer les caractères propres au génie de chaque race. Peu à peu, faute de relief, l'idée de nationalité perd de son emprise dans le monde des commerçants et fait place à une mentalité curieuse, saris grande psj^chologie, qui considère l'humanité sous l'aspect uniforme d'une vaste communauté d'acheteurs et de vendeurs.

En notre pays, d'autres causes encore contribuent à défigurer la vie nationale. Un premier fait s'impose à l'attention des esprits avertis : le manque d'homogénéité de notre finance. Nous sommes en présence d'un groupe d'éléments qui n'ont d'autre lien qu'un intérêt commun transitoire. Pays jeune, où la concentration de la richesse ne s'opère qu'avec lenteur et de façon tout à fait insuffisante, il nous faut recourir, pour une foule d'entreprises, aux capitaux étrangers. De toutes les influences qui contribuent par là même à l'asservissement partiel mais progressif de notre finance, l'influence du capitaliste américain est certes la plus fortement ressentie . . . Irons-nous jusqu'à dire qu'il n'oxiste pas de finance canadienne-française ? ou que ce qui existe, manque de haute envergure et d'originalité puissante? Nous avons, sans doute, des financiers de valeur; ils sont des unités, ils ne forment pas bloc. La dispersion des énergies, notre mal endémique, empêche la naissance d'un mouvement financier autochtone. Dans le commerce et l'industrie, c'est encore le capital anglais ou américain qui alimente pour beaucoup les maisons canadiennes-françaises, soit par le crédit des banques, soit par l'association directe au capital canadienf,"inç.uis. De ce fait la conservation des aspirations de

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race, de la conscience ethnique,, dans les affaires, devient un problème. En réalité, et pour des causes d'une complexité réfractaire à l'analyse, le sens national s'émousse, est dévié, faussé. L'on en est rendu à célébrer comme un acquis de progrès l'établissement en notre province des industries étrangères, comme si ces entreprises n'accroissaient pas notre dépendance. Nous ne donnons pas à ce recul un caractère définitif et irrémédiable, si la réaction se dessine, se précise, prend corps dans ses lignes générales.

De plus en plus, nous sentons la nécessité d'un vrai patriotisme qui préside à l'orientation de notre effort commercial et industriel, à la constitution d'une vie économique originale et forte. Il faut qu'au-dessus des convoitises et des appétits, au-dessus des disputes et des sophismes, se dresse une réalité : une conscience nationale, « ce point fixe, comme dit Barrés, non pas immuable, mais qui s'analyse et qui évolue en ne perdant ni sa tradition ni le sens de sa tradition ».

Les rêveurs socialistes s'efforcent de faire prévaloir sur les droits des patries les droits soi-disant supérieurs d'une humanité idéale. Il y aura toujours une incompatibilité absolue entre cet humanitarisme d'idéologues en faillite et la prospérité des nations. Le patriotisme fait les peuples forts; l'amour de l'humanité les désagrège lentement. Le second ne l'emporte d'ailleurs que dans les civilisations énervées, où le dilettantisme moral a détruit, en les dispersant, les vertus de la race. Il faudra toujours préserver les pays de ce kantisme malsain qui érige en règle collective la discipline des individus et, puisque l'on est d'un pays, se préoccuper d'agir dans l'intérêt de ce pays.

L'homme, en effet, ne se meut pas dans l'absolu ni l'isolement. Il est en relation avec des hommes; cela iin-

plique des devoirs, lesquels sont la limite et la mesure de ses droits. Or, la patrie n'est que la société particulière à laquelle nous appartenons, soit par une longue chaîne de générations, soit en vertu de la loi. Et les individus ont envers la société des obligations précises qu'on peut comprendre toutes sous le nom de patriotisme ou de civisme, tous deux n'étant au fond qu'un même et identique impératif à procurer la grandeur et la prospérité nationales. A cette loi, le financier, l'industriel, le commerçant sont soumis comme les catégories des autres hommes. L'activité économique ne saurait êtrt étrangère à toute préoccupation d'ordre moral, si elle se subordonne, an contraire, à l'intérêt général de la société, si elle n'est qu'une fonction de la vie des peuples. Il importe donc à l'homme d'affaires de se libérer de l'ambiance matérielle qui le sollicite, de s'élever, par delà son négoce, jusqu'à la conception et l'acceptation de principes supérieurs essentiels aux collectivités. Toute collaboration sociale est à base de désintéressement. L'œuvre désintéressée comporte un élément de perfection, un degré d'achèvement, une puissance constructive qui constitue précisément sa valeur en regard de la vie nationale.

Il ne faut pas mêler le patriotisme et les affaires, diton. — Fort bien; mais, pour ne pas les confondre, il faudrait pourtant se garder de les diviser jusqu'à l'indépendance. Le patriotisme est, sans doute, un mobile extérieur à la vie économique, mais combien nécessaire ! Il est un principe essentiel d'unité, un élément de synthèse qui rattache, pour ainsi dire, l'activité économique à l'ensemble des activités nationales. Il situe, en quelque sorte, nos actes dans leur cadre naturel, leur horizon propre, celui du Canada; il fait leur valeur en fonction de ce dernier.

Nous aspirons à créer parmi nous la richesse. Dans la pensée de ceux qui suscitèrent une orientation si nouvelle aux Canadiens-français, la richesse n'est qu'un moyen, et non une fin, un point d'appui, une arme enfin, — par quoi nous nous acheminons vers une supériorité, laquelle répond à nos atavismes de catholiques et de Français, supériorité de l'esprit, celle-là, qui ne s'achète au prix d'aucune servitude. Un patriotisme averti ralliera toutes les énergies autour d'un programme commun de développement économique. Il nous aide en plus à en déterminer les caractères intrinsèques. Nous ne saurions abandonner notre effort aux forces du hasard. L'heure est passée des impulsions aveugles; il s'agit aujourd'hui d'organisation rationnelle et réfléchie. Chose complexe à la vérité, puisqu'il faut non seulement adapter tant bien que mal notre action aux fins poursuivies, mais tenir compte aussi des conditions et des circonstances dans lesquelles elle s'exerce. Étude des qualités profondes de notre race, connaissance des conditions géographiques qui président à son évolution naturelle, voilà bien deux choses indispensables à toute tentative d'organisation. La tradition joue ici un rôle important. Elle nous renseigne sur la psychologie du peuple canadien-français, sur ses aptitudes congénitales, ataviques, ses idéals sociaux et politiques. La science, de son côté, utilise ces éléments psj'chiques, ces faits d'âme qu'elle dirige différemment suivant le milieu physique auxquels ils restent inévitablement soumis. S'inspirer des qualités morales et physiques de notre peuple et des vertus de notre sol, voilà bien une des conditions de tout effort économique sérieux. Nous tenons en raccourci la formule de notre développement économique qui devra être à la fois traditionaliste (ce qui ne veut pas toujours due conservateur), et Kégionaliste, c'est-à-dire décentralisé.

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Traditionaliste, il marquera chez no as le triomphe de la conception française de la vie matérielle des peuples. Donner à notre commerce, à notre industrie, à notre finance une inspiration nettement française, c'est tout ce que nous disons et rien de plus. Il ne s'agit pas, dans le Québec, d'une mauvaise réplique de l'industrie française ni d'une copie servile de ce qui nous vient de la France commerciale ou financière. Nous n'acceptons aucune tutelle, pas plus française qu'américaine. L'industriel de France s'est fait connaître sur tous les marchés par ses qualités de bon goût, son souci artistique constant, sa recherche de l'élégance, du fini, de l'achevé. Il a développé une industrie tellement spécialisée et souple qu'elle reste franchement supérieure à toute autre. L'article français est presque inimitable. Notre industrie est encore à ses débuts; n'importerait-il pas de la pénétrer de ces qualités si françaises, de lui créer ainsi une physionomie tranchée au milieu de l'élément anglo-saxon ? L'habileté reconnue de l'ouvrier canadien-français, habileté que développerait davantage l'enseignement technique, ne rend pas la chose irréalisable. A cette industrie d'inspiration française, corrigée dans certains de ses procédés, nous garderions une allure française par le respect constant de la langue dans le choix des raisons sociales, des marques de commerce, dans la rédaction des annonces, comme aussi bien dans les relations avec nos compatriotes de langue anglaise.

Régionaliste ou décentralisé, notre effort visera à multiplier les centres ou foyers de vit industrielle et commerciale. On a beaucoup parlé, et encore plus écrit, de régionalisme économique. En France, le problème est un de ceux qui retiennent davantage l'opinion publique. Tout essor économique est à base de décentralisation; le régionalisme impératif est l'aboutissant de tout programme cons-

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tructif. Des centres comme les Chutes Shawinigan, les Trois-Rivières, Chicoutimi, etc., sont pour une province des fact( urs de vie intense. On ne saurait trop favoriser les initiatives locales, qui visent à l'utilisation sur place des ressources de la nature. Le développement d'une région ne sautait se faire au détriment de l'enstmble du pays. Il augmente au contraire de tout son afflux de vie la vie du Canada entier.

En résumé, tenir compte des qualités de la race et des données de la science; organiser notre action suivant des vues de décentralisation, favorables partant aux suggestions de notre sol, telle est notre conception d'un développement économique. Xous ne la présentons pas comme la seule vraie; nous la proposons seulement à l'attention de ceux qui ont le souci de nous constituer une vie originale et forte.

Cette conception, nous la trouvons formulée dans les conclusions de Y Enquête sur la Monarchie de Maurras. « Ce que nos ancêtres, dit-il, ont fait par coutume et par sentiment, le poursuivre nous-mêmes, avec l'assurance et la netteté scientifique, par raison et par volonté ».

François Vezina,

de l'École des Hautes Études Commerciales

1 Afin A T^OT\.TîvTT^ Q ■^ns* qu'on le verra par le rapport du secrétaire 1 UUU ADvJI NINC/O de la Ligue des Droits du français, l'Action

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