CANADA ET QUÉBEC
Au cours de 1880 il s'éleva dans les journaux, tant français qu'anglais de la province de Québec, une assez piquante dispute au sujet de l'origine et de l'étymologic de ces deux noms. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois.
En relisant ces articles, écrits avec la meilleure conviction, je ne trouve pas cependant que la question soit réglée sans appel.
Comme ces deux vocables sont nés ici avec notre race, il importe à notre histoire de ne pas se reposer sur des interprétations décevantes, tant qu'un doute fondé aura chance d'une plus claire solution.
C'est pourquoi j'ai cru faire œuvre de patriotisme en apportant mon humble contribution aux recherches qui ont été faites par de plus
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avants que moi, sans doute, mais dans lesquelles, à mon avis, on a laissé ans l'ombre un point de vue qu'il importait de ne pas omettre; je veux dire la psychologie assez spéciale de ces nations sauvages, lesquelles voient, pensent et jugent d'une manière que nous nous imaginons peutêtre semblable à la nôtre, mais qui est loin de l'être.
Le sauvage, placé en face d'un objet nouveau pour lui, le saisit d'un coup d'œil; il le voit, il ne le discute pas : et, comme sa langue a des ressources infinies d'expression, que cette langue est tout entière dans son âme, l'éclair jaillit au contact de l'objet et photographie cet objet dans le vocable : c'est un instantané.
Tel le premier homme voyant défiler sous ses yeux les différents animaux de la création trouve et donne à chacun d'eux le nom véritable qui les distingue et, ajoute la Bible : ipsum est nomen ejus. (Gen. Ch. II, v. 18).
Le sauvage semble avoir hérité de ce privilège de notre premier père.
Observons tout de suite, pour n'en plus parler, que l'ingénieuse interprétation « ACA XADA — rien ici » extorquée à la langue espagnole, doit être pour jamais remisée au musée des vieilles lunes, en compagnie de l'exclamation : « QUEL BEC ! » naïvement prêtée aux marins français de Jacques Cartier. C'est dans la langue sauvage, et là uniquement qu'il faut aller chercher Fétymologie des noms qui nous occupent.
« CANADA.» d'après Charlevoix, Garneau, Ferland et autres historiens de marque, qui tous prétendent l'avoir puisé dans les mémoires de Jacques Cartier, viendrait du mot iroquois « Kanata » qui, encore aujourd'hui, veut dire « amas de cabanes ».
Dionne, s'appuyant sur les auteurs plus haut cités et sur le savant abbé Cuoq, soutient dur comme fer que c'est cela et pas autre chose. J'avoue qu'il y a dans ses arguments de quoi éblouir au premier abord.
Dans la Patrie et l'Événement de 1880 nous arrive un quidam Historiens qui, lui, déclare ex-cathedra que Dionne, Ferland, Cuoq n'y ont vu que du bleu. Lui, Hiqloriciuj, a appris du Père Arnaud que Canada et Québec sont deux mots montagnais, et voici, en substance, comment il le prouve : (?)
Quand Jacques Cartier aborda à Québec, les sauvages de l'endroit, très polis sûrement, s'apercevant que les marins français manifestaient quelque appréhension, leur crièrent :. . . «Nobles étrangers», ne redoutez rieii; débarques. Mais, comme il sied à toute race supérieure, ces
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sauvages n'étaient pas du tout bilingues, et durent s'exprimer dans leur propre idiome, au risque d'être mal compris; pour ces sortes de races c'est une tradition qui a tout l'air de durer encore. Us dirent donc en pur montagnais : « Kanatan » — ■ (étrangers) Kapok — (débarquez).
Et voilà du même coup le Canada et Québec, sans plus de cérémonies, baptisés.
Jusqu'ici rien de bien renversant pour la thèse de M. Dionne.
Mais voici d'autres exégètes. Seront-ils plus heureux?
Il s'agit de Québec seul, pour le moment.
Ferland s'appuie sur deux autorités fort respectables : Mgr Laflèche et l'abbé Bellanger, missionnaire des Micmacs; je pense que le Père Lacombe verse aussi dans cette interprétation. Selon eux, Québec, chez les Cris, signifie: c'est bouché. Il vient de Kepek, participe de Kipao. D'après M. Bellanger, « Kebec », en micmac, veut dire rétrécissement des eaux formé par deux langues de terre ou pointes de terre qui se croisent. Dans le fond, ces deux interprétations reviennent au même concept.
Bouché ou rétréci, voilà ce qui découle de ces deux opinions.
Maintenant, qu'on me permette de présenter la mienne.
Véritablement, en cri comme en algonquin, l'un et l'autre sont pratiquement la même langue, « Kipao » éveille l'idée de boucher, d'intercepter. «Kebec » en micmac aussi bien qu'en algonquin, paraît contenir la racine OB ou OBA qui désigne un détroit. On peut donc s'en donner à cujur joie autour de l'ingénieuse interprétation. Québec, présentant ce double aspect, il n'y aurait pas d'absurdité à prétendre que les sauvages, grands observateurs, auraient, d'après cette double, particularité, surtout la dernière, ( car la première ne leur disait pas grand chose) donné le nom de Québec au site laurentien; mais cette probabilité disparaît si l'on pousse la critique un peu plus avant.
Nous rappelant ce que j'ai dit plus haut de la mentalité excessivement simpliste du sauvage et du don d'observation extraordinaire dont il est doué, demandons-nous tout d'abord quelle est la caractéristique dominante de l'objet «'< soyez assuré que c'est celle-là, et pas une autre, que le sauvage a voulu décrire, et, s'il l'a l'ait, c'est de main de maître, selon son habitude.
Mainicnant, nous les Blancs, ou les Canots de bois, comme ils nous appellent (notez en passant que la structure de dos canots ne leur avait
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pas échappé) nous, qui sommes si perspicaces, qu'est-ce qui nous frappe
quand) remontant le fleuve pour la première ... et les autres fois, nous apercevons Québec ? Est-ce le bouché ou le rétréci ou le majestueux « Cap Diamant » ?
Eh bien ! c'est le PROMONTOIRE qui a aussi frappé le sauvage ■ Le cap était là qui lui bouchait les yeux; il l'a vu et l'a photographié dans son langage : K'ABIK — le roc.
Ne cherchons plus midi à quatorze heures.
Le pays algonquin en abonde de ces bics ou de ces becs. Commençons par la montagne du BIC dans le bas Saint-Laurent . . . jusqu'aux confins de l'Ontario, du Minnesota, du Michigan, de l'illinois. Lisez : MaUawâbika (le roc entre deux embouchures) âbikoba de roc dans le détroit, obâbika (le détroit dans le roc) Kickâbikadjwan (le courant qui tombe du rocher) (une chute), etc., etc.
Quant au KA K\ qui précède le bec, et que nous retrouverons plus loin dans le mot Kanada, il est très important de savoir que cette particule avant un nom ou un participe, a la valeur des déterminatifs français qui, que. ce qui, Ce que et dans certains cas le sens de où ulbi . Ceci est absolument propre aux dialectes algiques, v. g. Ka-akamiong — (où il y a du sable au fond de l'eau) dont les blancs ont fait Yobjectionable « Kaka-meo », nom donné, ou prêté, à une station de chemin de fer dans la région de l'Abitibi.
Je dois également aux oreilles délicates de les rassurer sur la prononciation de la syllabe BIC dans la bouche d'un sauvage. Je vous assure que bien du monde, même les Anglais, s'y trompent.
Vous pouvez aussi bien croire que c'est le son back, beck ou bick, ou quelque chose entre les trois. Mais une chose hors de doute, c'est que le sauvage avait le rocher dans la tête, tout comme Champlain l'avait lui-même quand ce dernier fonda QUÉBEC.
Québec est donc LE PROMONTOIRE.
C.-A.-M. Paradis, pire, m. c N. B. — -Dans un prochain article, je traiterai du mol « Canada »
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