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AMÉRICANISATION ET ACTION FRANÇAISE

L'américanisation est à Tordre du jour aux États-Unis. L'on en parle partout et dans certains milieux l'on s'efforce de la mettre en vigueur, de la rendre concrète par certaines lois précises et radicales.

Nous ne croyons pas que le mouvement d'américanisation visant au nivellement des diverses nationalités au pays, principalement par l'unification de langue, par l'abolition des langues étrangères dans toutes les écoles primaires, privées ou autres, et par suite à l'assimilation complète des émigrés et des fils d'émigrés dans un tout amorphe, soit une création de la grande guerre. Mais il est certainement devenu plus agressif, plus audacieux depuis la fin des hostilités.

Aussi antique que la théorie du Melting pot, jusqu'à ces derniers temps il poursuivait son cours d'une façon toute pacifique et avec beaucoup d'efficacité, pensons-nous : par les écoles publiques qui englobent le grand nombre des fils d'émigrés, par les théâtres, la presse, ensemble d'agences, d'influences créant un air ambiant qu'il nous est impossible de ne pas respirer. Et pour ne pas être transformés inévitablement par lui, aussi fatalement que les Juifs de la dispersion étaient absorbés par les courants d'assimilation créés autour d'eux par les mœurs grecques et romaines, il nous faut réagir continuellement et être sans cesse eniévell. La preuve que ce travail d'assimilation produisait officaeement son effet nous est fournie par le grand nom-

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bre d'assimilés, qui ont perdu leur foi ancestrale avec leurs caractères ethniques.

Depuis la guerre, à la suite de certaines découvertes qui révélèrent chez nombre de jeunes Américains une ignorance telle de la langue anglaise qu'ils ne pouvaient comprendre les commandements de leurs officiers. le mouvement devint plus intense et plus radical.

L'on s'alarma de ces constatations, dans certains mi lieux déjà préparés pour la politique nouvelle,1 et l'on résolut de commencer une campagne nationale d'anglicisation à outrance, en faisant appel à la contrainte légale, en prohibant l'enseignement de toute langue autre que l'anglais dans toutes les écoles primaires du pays, paroissiales, privées et publiques, et cela jusqu'au neuvième grade.

Le but est évident si les motifs le sont moins. C'est d'américaniser entièrement la gent écolière; c'est de lui enlever sa mentalité ethnique, de briser toutes ses attaches au pays de ses ancêtres et de cette façon, prétend-on, s'assurer de son attachement à la patrie américaine et de sa loyauté aux institutions du pays.

Jusqu'ici nous avons cherché en vain des raisons qui pussent servir de justification à cette politique. Les jeunes gens d'âge militaire qui, dans les divers camps de notre armée, manifestèrent une ignorance si complète de la langue anglaise, n'étaient sûrement pas les produits de nos écoles privées. Ce ne pouvait être que des jeunes gens arrivés au pays à l'âge post-scolaire et à qui l'avantage avait manqué d'apprendre l'anglais à l'école.

1 Projet de loi Smith-Towner pour la création d'un ministère d'instruction national avec contrôle de l'éducation par tout le pays et dont une des premières conséquences serait l'unification de la langue dans toutes les écoles primaires.

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Et quelque lamentable que fût leur ignorance de la langue du pays, il n'est pas établi que cela nuisît en quoi que ce soit à leur patriotisme, à leur dévouement et à leur fidélité au drapeau.

Et en quoi, demanderons-nous, la connaissance exclusive de la langue anglaise pourrait -elle perfectionner le patriotisme et la valeur civique des fils d'émigrés ?

Que l'on exige et que l'on s'assure que tout le monde sache bien la langue officielle du pays, l'on y a plein droit. C'est un devoir civique pour tout citoyen américain de bien apprendre la langue officielle du pays. De plus l'avancement de ses propres affaires, ses intérêts personnels lui imposent la connaissance de cette langue. Aussi, instruits par l'expérience quotidienne comme par celle du passé, nous n'avons pas à craindre que personne dédaigne de l'apprendre et de la posséder aussi bien que possible.

Que tout en apprenant et en maîtrisant cette langue, chaque fils d'émigré tienne à conserver sa langue maternelle avec toutes les qualités de sa mentalité propre, quels motifs aurions-nous de l'en empêcher ?

Pour nous cela semble une ambition des plus naturelles et des plus précieuses, une chose des plus désirables poulies meilleurs intérêts de tout le pays.

Selon la pensée de notre philosophe Emerson c'est l'espèce d'hommes que le pa3's produit qui fera la grandeur de notre nation. Or, on l'a souvent dit et avec raison : chaque émigré apporte avec lui certaines qualités de race, certains dons naturels dont la préservation et la culture ne peuvent qu'enrichir le patrimoine national de toute la patrie américaine.

Pourquoi donc essayer, par des lois d'ailleurs injustes et injustifiées, de priver le pays de cette variété de talents qui se complètent mutuellement, de cet heureux mélange

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de belles qualités unies inséparablement à la langue et au tempérament de chaque individu et destinées à embellir la physionomie « d'Uncle Sam » ?

Non, ce n'est pas là faire de la bonne américanisation. Mais c'est violer les droits imprescriptibles de la nature elle-même, forfaire aux promesses de liberté qui entraînèrent les émigrés au pa}Ts, exciter le mécontentement, multiplier les causes de discorde déjà assez nombreuses, nuire à la bonne et prudente américanisation.

Et qu'est celle-ci?

Pour nous, Franco-Américains, elle consiste en une juste et sage assimilation des meilleures caractéristiques américaines : esprit d'initiative, énergie et générosité envers les institutions du pays.

Elle commence par la naturalisation. Celle-ci, outre qu'elle est un devoir imposé par notre séjour au pays, est aussi exigée pour augmenter et affermir l'influence politique des nôtres, sauvegarder nos intérêts de groupe ethnique et nos intérêts religieux : écoles, sociétés, presse de langue française. Puis, pour préciser ce que nous avons dit plus haut au sujet de la langue anglaise, nous ajouterons qu'il nous faut l'apprendre aussi bien que possible pour rendre possible et augmenter notre influence politique, assurer notre succès clans les affaires, nous permettre de défendre nos droits partout où ils sont attaqués, et surtout pour remplir le devoir évident pour tous qui résulte de notre condition clans un pays dont la langue omcielle est l'anglais.

Voilà pour nous les obligations imposées par une juste et sage américanisation.

Aller au delà, abandonner notre langue, nos traditions et peut-être notre foi, faire nôtres certaines coutumes, cer-

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taines pratiques incompatibles avec nos croyances et notre code de morale, c'est nous assimiler de la mauvaise façon.

L'assimilation et l'américanisation ont donc pour nous des bornes qu'il serait funeste de franchir; nous-mêmes et le pays tout entier en souffririons.

Et c'est ici que doit intervenir l'Action française. Action française veut dire surtout conservation de la langue maternelle, de la langue française, et avec elle de la foi des ancêtres en sa pureté; conservation de la mentalité française avec ses traits distinctifs de noblesse, d'exquise politesse, de clarté, d'ordre; conservation des traditions françaises au foyer, dans la vie et les relations sociales, par la modestie et la modération dans les modes, la sobriété dans le langage, le goût du beau, du bien, du vrai, de la mesure en toutes choses, par le respect de l'autorité et des justes réclamations d'autrui.

Si l'Action française est tout cela, elle se dresse comme un rempart en face de l'américanisation dans ce que celle-ci a de moins bon et de moins noble.

Voyons cela par le détail. C'est très simple, c'est logique et, pour l'esprit non prévenu, vraiment convaincant- L'Action française est avant tout la sentinelle de la langue française. Et celle-ci, à son .tour, est la gardienne de notre foi. La démonstration n'est plus à faire. Par une conséquence logique et bien ét^ée sur des faits, la langue et la foi nous préservent contre les mariages mixtes et leurs suites, funestes au pays aussi bien qu'à la famille et à l'individu; elles entretiennent et accroissent notre attachement à la patrie américaine, notre fidélité au drapeau, notre dévouement aux meilleures causes. En effet la foi et la doctrine catholique imposent des obligations morales envers la patrie et la loyauté est l'apanage de la culture française.

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Dans le domaine de la vie sociale, elles nous commandent le respect de l'autorité et des droits cKautrui, la justice et l'équité dans les affaires; elles nous fournissent de sains principes de sociologie pour la juste solution des problèmes sociaux.

Dans la vie domestique, elles nous prêchent sans cesse les traditions de famille; elles condamnent le divorce, la grande plaie de notre pays, elles nous mettent en garde contre l'égoïsme et le suicide de la race; elles nous imposent l'obligation d'assurer à nos enfants l'instruction et l'éducation religieuse qui en feront de loyaux citoyens.

Qui ne voit, à la lumière de ces faits, le beau rôle de Y Action française, son influence patriotique, même aux États-Unis, et l'obligation qui s'ensuit, pour tout esprit éclairé, d'encourager les publications ou les mouvements d'Action française f

Seule l'américanisation bien comprise, débarrassée de ses exagérations, fruits de l'esprit de secte, de la bigoterie, du socialisme d'État, peut être profitable à notre patrie américaine.

Et c'est ainsi que la comprennent d'illustres citoyens et de grands hommes d'Église.

Il nous suffira de citer ici Son Éminence le cardinal O'Connell et Sa Grandeur Mgr Rice, de Burlington.

C'est pour nous défendre contre la mauvaise américanisation que l'archevêque de Boston envoya des représentants à la législature du Massachusetts protester contre le bill pour l'abolition de l'enseignement des langues étrangères dans les écoles de l'État. C'est dans le même esprit que récemment, à la dédicace de la nouvelle église francoaméricaine de West Everett, après avoir félicité les Franco- Américains de la conservation de leur foi ancestrale dans sa fermeté et sa vigueur primitive, et de leur générosité en-

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vers leurs œuvres religieuses, il exhorta ses diocésains de langue française à conserver et à cultiver leur langue, leur tempérament, leurs talents naturels et tous les dons de la nature particuliers à leur race.

Les lecteurs de Y Action française se rappellent encore la belle et courageuse lettre de Mgr Rice, 1 véritable plaidoyer protestant contre l'unification des langues dans toutes les écoles du Vermont, plaidoyer qui remporta un plein succès. Ce courageux évêque, Américain éclairé, ne craignit pas de faire ressortir l'inconséquence des promoteurs de l'unilinguisme scolaire et de leurs faux principes sociaux, en leur rappelant le patriotisme et la loyauté des Franco- Américains, les services précieux qu'ils rendaient à la patrie américaine dans la grande guerre, grâce à leur connaissance du français.

Tout cela est bien encourageant pour nous et nous engage à lutter avec force, sans relâche, contre l'assimilation mal comprise, et à profiter de plus en plus des bons effets, des inappréciables secours de Y Action française pour la sauvegarde de notre entité ethnique; notre couleur propre dans la grande mosaïque américaine.

D'ailleurs, que gagneraient les États-Unis à la perte de notre foi, et par suite de nos mœurs; à la perte des principes religieux qui nous protègent présentement contre la marée montante du divorce, et de tous les désordres sociaux causés par la prédication de doctrines areligieuses ; à la perte de nos précieuses qualités de race : goût atavique du beau, de la mesure, de la modestie dans les modes, de la sobriété dans le train de vie, esprit de travail consciencieux, loyal attachement aux institutions du pays, respect des lois, de l'autorité et des droits d'autrui ?

1 Action française, mai 1919.

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Rien, évidemment, et moins que rien : ils y perdraient au contraire plus qu'on ne saurait dire.

C'est notre fidélité à notre foi, à notre langue, à notre tempérament, à la culture et aux traditions françaises, s'alliant avec l'américanisation bien comprise, qui fera de nous de bons citoyens américains.

Américanisation et action française, pour nous Franco- Américains, doivent aller de pair. La paix, le progrès, le bien de notre pays, de notre patrie américaine sont dans cette heureuse combinaison.

Georges Duplessis, ptre.

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