LA PUBLICATION DE LA TRADUCTION DES DISCOLRS PRONONCÉS EN FRANÇAIS
Discours de M. Joseph Archambault, député du comté de Chaiidihj- Verchéres, Chambre des communes, Ottawa, mercredi, 24 mars 1920.
M. Archambault propose une résolution ainsi conçue :
Considérant que la langue française est officielle à la Chambre des commîmes ;
Considérant qu'un grand nombre de discours sont prononcés en français;
Considérant qu'il est important que tous les députés soient tenus au courant de ce qui se dit au Parlement;
Considérant que la très grande majorité des députés de langue anglaise ne comprennent pas le français;
Considérant que les discours prononcés en français ne paraissent pas en anglais dans les Débats de la Chambre, si ce n'est dans les Débats revisés, six ou sept mois après coup, alors que la traduction en français des discours prononcés en anglais paraît le lendemain dans le Hansard.
La Chambre est d'avis que la traduction des discours français devrait se faire immédiatement, et qu'elle devrait paraître dans l'édition non revisée des Débats de la Chambre qui suit immédiatement la séance.
M. Archambault : Monsieur l'Orateur, il m'arrive très rarement d'adresser la parole en français dans cette Chambre. La raison en est fort simple : la majorité de mes collègues ne comprennent pas le français et, comme j'ai l'intention, chaque fois que je me lève, de me faire comprendre par tous les députés, je me sers habituellement de la langue anglaise. C'est un fait regrettable, monsieur l'Orateur, mais il existe néanmoins. Aussi, je forme le vœu, en me levant cet après-midi, que les honorables députés qui ont appuyé avec une générosité très large les résolutions contenues dans les différents traités de paix à l'effet de protéger les minorités bulgares, les minorités tchécho-slovaques et toutes les minorités balkaniques au sujet de la langue de ces minorités, je forme le vœu, dis-je, que ces députés saisissent l'importance des deux langues officielles du Canada et fassent des efforts pour apprendre l'une de ces
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deux langues : le français. Ce serait le moyen le plus sûr d'obtenir l'unité et l'harmonie entre les deux grandes races du Canada.
Je n'ai pas l'intention de retenir la Chambre très longtemps sur le projet de résolution que j'ai fait inscrire au Feuilleton, parce que cette résolution parle par elle-même. L'objet de cette résolution se recommande à l'approbation unanime de la députation, et je ne sache pas de proposition qui soit plus propre à favoriser la bonne entente.
Permettez-moi de lire les considérants. Le premier est celui-ci :
Attendu que la langue française est officielle à la Chambre des Communes :
Personne n'osera nier la vérité de ce premier considérant. L'article 133 de l'acte de l'Amérique britannique du Nord consacre le droit de parler le français dans cette Chambre et rend même cette langue obligatoire dans les procès-verbaux, dans les journaux et dans les rapports de la Chambre.
Le second considérant est celui-ci :
Attendu qu'un grand nombre de discours sont prononcés en français :
J'ai remarqué avec plaisir, cette année, qu'un grand nombre de députés se sont prévalus du droit qu'ils avaient de parler français. Je les félicite et je crois que, lorsque la résolution qui est maintenant en discussion sera adoptée, ils pourront se servir de la langue française d'une façon beaucoup plus satisfaisante, parce que les députés de langue anglaise qui ne comprennent pas notre langue pourront, le lendemain, lire la traduction de leurs discours.
Le troisième considérant est ainsi conçu :
Attendu qu'il est important que tous les députés soient tenus au courant de ce qui se dit au Parlement •
Il est évident qu'afin de bien suivre les affaires publiques qui sont discutées dans cette enceinte, il faut que tous les députés comprennent ce que disent les députés, oppositionnistes ou ministériels.
Voici le quatrième considérant :
Attendu que la très grande majorité des députés de langue anglaise ne comprennent pas le français,
Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus. Il y a un très grand nombre de députés qui non seulement ne comprennent pas le français, mais ne peuvent pas même le lire; et je pourrais ajouter qu'il se passe quelquefois des choses extraordinaires : à l'avant-dernière session, lorsque mon honorable ami de Québec-Est, parlant sur le subside que le Gouvernement accordait à l'agence canadienne à Londres, fit un discours en français, je rencontrai le lendemain un de mes collègues et voici la conver-
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sation qui s'engagea — je me permettrai de répéter ses paroles en anglais parce qu'elles sont significatives. Voici ce qu'il me dit : «Il est malheureux que M. Lapointe n'ait pas parlé en anglais, cet après-midi, il parle si bien et il nous fait toujours si grand plaisir de l'entendre ! Il a parlé en français, et le seul mot que j'aie compris, c'est un mot anglais, le mot « camouflage ». Eh bien, monsieur l'Orateur, il est évident que l'honorable député, qui non seulement ne comprenait pas le discours de M. Lapointe, mais qui faisait cette assertion toute naïve et toute franche que le mot camouflage était un mot anglais, aurait grand besoin que les discours français fussent traduits le lendemain, afin de pouvoir en prendre connaissance.
Permettez-moi, cependant, monsieur l'Orateur, avant de laisser cette question de savoir si la majorité des députés comprennent le français, de féliciter l'honorable premier ministre intérimaire (sir George Foster) du magnifique discours français qu'il a prononcé au début de la session; j'ose espérer que ses collègues suivront son exemple et que nous aurons des discours français venant de l'autre côté de la Chambre, car je n'ignore pas que quelques-uns de ces députés peuvent parler notre belle langue; nous leur promettons dès aujourd'hui l'indulgence pour l'effort qu'ils voudront faire en prononçant des discours français.
J'en viens donc à mes conclusions, qui sont les suivantes :
La Chambre est d'avis que la traduction des discours français devrait se faire immédiatement, et qu'elle devrait paraître dans l'édition non revisée des débats de la Chambre qui suit immédiatement la séance.
Il y a, dans la publication des débats une anomalie que tous les députés n'ont peut-être pas constatée : Quand les discours sont prononcés en anglais nous avons le lendemain une copie des débats donnant le texte du discours en anglais; quand les discours sont prononcés en français, dans cette même copie que nous avons le lendemain, nous avons le texte du discours en français; de sorte que la première édition des débats qui est publiée comprend le texte : les discours y sont imprimés dans la langue dans laquelle ils ont été prononcés. Le lendemain ou le surlendemain, nous avons une deuxième édition des débats de la Chambre et cette deuxième édition comprend tous les discours en français: c'est-àdire que les discours qui ont été prononcés en anglais la veille sont traduits et reproduits dans la seconde édition et les discours qui ont été prononcés en français sont reproduits de nouveau, deux jours après; mais les discours qui ont été prononcés en français et que les membres de cette Chambre, ne parlant pas notre langue, ont intérêt à connaître ne paraissent traduits en anglais que-7 ou 8 mois après, dans l'édition revi-
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sée. Les députés qui ne comprennent pas le français, avant de savoir ce qu'ont dit les députés qui ont parlé en français, sont obligés d'attendre 7 ou 8 mois et de relire ces discours dans l'édition revisée des débats, que nous gardons plutôt comme source de référence et pour fins de consultation.
C'est l'anomalie que je voudrais faire disparaître par ma motion et je tiens à vous faire constater, monsieur l'Orateur, que cette méprise est même assez générale. Le correspondant du journal Le Devoir qui fait des rapports très précis et très consciencieux de ce qui se passe à la Chambre, dans un article publié le 15 mars dernier intitulé : « Les discours français aux Communes », recommandait aux députés de parler en français; il admettait que lorsque nous parlions sur des questions importantes il était peut-être préférable d'adresser la parole en anglais afin que tous les députés puissent comprendre, mais il ajoutait ceci :
Exception faite des grandes occasions où il faut condescendre à parler la langue des Demi-Canadiens, quel inconvénient pourrait-il y avoir à ce qu'on ne fût pas compris ou même écouté de l'autre côté de la table ? Les intéressés pourraient toujours consulter le lendemain la traduction officielle.
Eh bien, tel n'est pas le cas, monsieur l'Orateur : La traduction officielle des discours français ne paraît pas dans le Hansard du lendemain, ni du surlendemain; la traduction officielle ne paraît, comme je l'ai dit tout à l'heure, que dans l'édition des débats revisés, c'est-à-dire six ou sept mois après qu'ils ont été prononcés.
Observez aussi que cette traduction immédiate des discours français serait utile pour le public, car vous avez été sans doute comme moi en mesure de constater que les journaux de langue anglaise dans le pays nous faisaient dire très souvent tout autre chose, de tout autres paroles que celles que nous avions prononcées à la Chambre des communes. J'ai eu l'occasion de relever moi-même des comptes rendus, dans les journaux anglais, de discours prononcés en français à la Chambre et qui avaient très souvent un sens tout autre que ce qui avait été dit.
• C'est pourquoi, monsieur l'Orateur, je propose cette résolution qui est d'abord dans l'intérêt du public, et un encouragement pour ceux qui veulent parler en français; ceci nous engagera à le parler plus souvint parce que nous saurons que la traduction exacte de nos discours sera faite le lendemain et que nous ne serons pas exposés à ce que les paroles que nous prononcerons sur le parquet de cette Chambre soienl dénaturées par des journalistes malveillants pour nous et bienveillants pour l'administration.
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Comment servir
LËTUDIANT
Par une ironie singulière des choses la jeunesse, qui est toujours si impatiente de servir, ne peut se livrer à l'ardeur qui l'anime. Téméraire, elle se lancerait volontiers à l'assaut, avec emportement. Le poids des échecs n'alourdit pas son élan, et la prudence, cet enseignement des défaites, ne tempère pas l'audace de ses désirs; son désintéressement, sa sincérité, sa confiance la rendent exigeante envers les hommes et sont des gages de la pureté de ses intentions. Elle ne ménage personne, n'ayant jamais appris l'opportunisme et la complication des choses sociales, elle sacrifie, sans y penser, son intérêt personnel à des intérêts plus généraux parce que la lutte pour la vie ne lui a pas enseigné Pégoïsme. Le sang afflue à ses veines, les idées généreuses à son intelligence, et devant l'obstacle imposé à sa fougue, elle piétine, elle se cabre, elle se révolte.
Il est bon pourtant que la jeunesse fréquente encore l'austère salle d'étude, se munisse d'un gagne-pain et se rende digne d'une fonction sociale avant de commencer sa carrière. Une tâche précise occupe les puissances de ceux qui ne veulent pas vivre en parasites : elle emploie des efforts qui, autrement, se disperseraient ou se perdraient dans lf vide. De plus, nos facultés accomplissent un travail plus considérable lorsqu'elles sont disciplinées et développées par l'exercice. Les expériences de l'âge détournent encore des entreprises vaines où s'useraient les jeunes énergies et le regard distingue mieux les choses essentielles lorsque le champ de la vision est débarrassé des illusions
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encombrantes. On agit alors dans la vérité de la vie. D'ailleurs, l'allégresse des premiers jours de combat se dissipe vite en face des difficultés. Pour une heure de charge panachée et glorieuse dans la plaine, il y a toujours des mois de tranchées, les pieds boueux, sous le ciel sombre et bas. Et ce serait une inévitable désertion si une volonté bien entraînée n'ordonnait pas aux forces de l'esprit de continuer, sans relai, l'œuvre obscure des préparations.
Bref, avant de servir, l'étudiant doit apprendre à servir. Tel est son devoir le plus absolu et le plus pressant. La société attend de lui la compétence professionnelle, la culture générale et l'énergie dominatrice. En cultivant son intelligence et sa volonté, il se rend digne d'une élite.
Il n'y a pas de moyen de faire jaillir une telle élite du sol à le frapper du pied. Elle n'est pas un produit de l'Université seule. La famille, le collège, le milieu, la concurrence sont des facteurs indispensables dans sa formation. On lui demande tant de choses, produire, stimuler, diriger et instruire que l'enseignement universitaire ne peut suffire à tant d'éducations. Le rôle de l'Université, c'est de fournir, selon le mot d'Etienne Parent, les « établissements éducationnels appropriés à tous les genres d'études que demande la civilisation portée à sa plus haute puissance. » Sa spécialité est de former des spécialistes, de compléter une œuvre commencée par d'autres. Si elle réussit et que chacun devient compétent dans sa profession nous pouvons arriver à un état social où, la division du travail étant observée, notre race sera invulnérable partout. La collaboration de l'étudiant est indispensable ù l'exécution de ce dessein. Il doit d'abord bien choisir le domaine d'activité qui lui convient. L'homme n'est pas ainsi fait qu'il puisse occuper toutes les positions. Ce que nous sommes destinés à faire nous le faisons bien, nous le
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faisons avec amour, avec joie. Un idéal se lève au-dessus de notre travail, conforme à lui et qui plane en avant et nous attire. Il impose, à l'intérieur de notre être, une espèce de discipline inconsciente qui, à toute heure, tourne nos aspirations vers le même but. Il absorbe constamment notre temps, nos désirs, nos pensées, nos rêves et s'efforce d'user notre vie pour se réaliser. D'un autre côté, si nous ne livrons pas le combat de la vie sur notre propre terrain non plus qu'avec nos meilleures armes, nous perdons vite la confiance en nous-mêmes et le goût de la lutte. Celui qui n'aime pas sa profession n'aura pas le courp.ge des études continuelles et incessantes. Les cours des professeurs ne sont qu'un canevas qu'il faut développer par des lectures et le travail personnel. Cette seconde tâche, laissée à l'initiative de chacun, ne sera jamais accomplie si un attrait ne nous y porte. Il est pourtant indispensable de ne la pas négliger : pour servir sa race, à son p'oste, connaître bien le maniement de l'arme qu'on a acceptée.
Mais comme le rappelait avec tant d'autorité M. Antonio Perreault, dans un récent article, le professionnel doit s'occuper des œuvres de l'esprit et l'étudiant se préparer à en produire, à les goûter, à les servir. Il y a peu d'arguments à apporter en faveur de la culture intellectuelle et qui ne persuadent que ceux qui sont déjà convaincus. Elle développe plus complètement l'individu, le rend moins matériel et mois grossier, elle lui donne de la spiritualité et l'affine. Elle exalte ses facultés, lui foi me une sensibilité plus vibrante, sensible aux émotions nobles seulement, aiguise si bien son intelligence qu'elle aperçoit beaucoup plus de rapports entre les choses et voit plus clair, plus juste et plus loin. C'est dire qu'elle rend capable de jouissances émotives très relevées, de pensées originales et solides,
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augmentant ainsi la capacité des individus et leur valeur sociale.
Mais quelle sera cette culture ? Une culture générale française est la condition indispensable de toute œuvre puissante en littérature ou dans les arts. Elle s'adapte parfaitement à notre mentalité de latin. Si nous ne l'acceptons pas, nous serons arrêtés par des difficultés déjà résolues et nous perdrons le bénéfice de pensées, de doctrines et de méthodes qui fortifient l'intelligence, l'éclairent ou facilitent son travail. Nul n'est à même de dédaigner l'agrégat d'expériences sentimentales ou idéologiques déposé dans les livres français et de se payer le luxe de refaire les civilisations.
Cette culture est soumise à deux réserves, cependant. La réserve religieuse, d'abord. Quand les catholiques français la font eux-mêmes, nous ne pouvons l'ignorer pour la seule satisfaction de prouver notre amour pour la France. La littérature française renferme toutes les extrémités et il est vain de vouloir la faire accepter, d'un bloc, à un catholique. Nous en imposer le fanatisme est aussi ridicule que nous en imposer la haine. Et, quelques auteurs français préconisant des idées qui, injectées dans une race saine comme la nôtre, peuvent détruire sa santé morale, nous ne pouvons que gagner immensément à nous en défendre par tous les moyens.
La deuxième réserve est moins obligatoire et se présente ainsi. Un étudiant a lu beaucoup de livres. Il s'est mis en état de penser à hauteur de notre époque, d'agir selon les données actuelles des connaissances humain* s. Il s'est assimilé convenablement les différentes matières. A travers cette culture, il a pris conscience de sa personnalité. Va-t-il battre la semelle sur place, sans d'autres inquiétudes? Une question se pose : quoi penser? Quoi
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penser qui soit utile à ma race et à mon pays? Quelle initiative entreprendre qui lui sera un bienfait ? Est-il tenu de faire d'autres études spéciales, s'il veut que son action ne soit pas vainc ? Est-il une culture qui lance à l'assaut de nos difficultés nos rêves en cohortes? Est -il une autre culture qui lui permette de découvrir encore d'autres idées sociales, politiques, économiques, littéraires, morales ou religieuses? de s'avancer, plus avant encore, seul et s?,ns appuis ? Va-t-il se contenter de remettre sous la meule les idées des auteurs qu'il a lus, ou s'il y mettra en abondance des faits pour en tirer une substance nouvelle ?
Poser ainsi la question, c'est y répondre. L'étudiant qui veut agir et penser pour agir, doit connaître nos traditions afin de ne pas fausser l'orientation de sa race. Il doit connaître cette race elle-même et les événements de son existence. Nos besoins nous sont particuliers ainsi que notre situation. Nous avons nos voisins dont nous subissons l'influence, nos dangers auxquels il faut parer, nos propres destinées qui nous occupent. Pour survivre, nous sommes obligés à une discipline et à une adaptation. Les hommes qui veulent descendre des tours d'ivoire du rêve et laisser, derrière eux, un long sillage, se penchent toujours, chercheurs aux yeux clairs, sur le passé de leur race pour regarder les courants qui se mêlent et se nouent dans la grande mer de l'histoire.
Également, l'hcmnc 'qui ne veul pas érigi i but le subie d ■ branlantes constructions idéologiques ou délayer les pensées générales des autres, n'élève pas de murs impénétrables entre son intelligence et la réalité. L'imagination ne sait pas construire ses brillantes féeries, l'esprit édifier aea palais d'idées spl ndides Lorsqu'ils n'ont pas amassé pendant des jours de rudes et grossiers matériaux. Et ce sont les choses qu'on observe et le milieu que l'on voit qui
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fournissent à notre intelligence cette nourriture quotidienne.
(( Tout est dit, et l'on vient trop tard », a dit La Bruyère. Alors les esthètes veulent réduire l'écrivain au travail de la forme. Ils répandent le bruit qu'il n'y a plus d'idées nouvelles. Mais La Bruyère lui-même a consacré tout son livre à se démentir. Et si nous regardons après lui, que de doctrines et d'idées nouvelles. Taine, Bergson, Auguste Comte, et Faguet et~~ Bourget et Brunetière n'ont-ils fait que répéter les antiques idées? Et Maurice Barrés n'a-t-il revêtu de la splendeur de ses phrases que de vieux mannequins ? Aussi longtemps que le monde évoluera, qu'il y aura un homme vibrant placé en face d'une chose, nous entendrons l'hymne qui n'a pas été chanté. Et tant que l'individu amassera dans sa mémoire les faits s'épanouira la floraison drue et robuste des idées universelles et nouvelles.
Et, pour résumer, nous avons besoin de la culture française pour nous cultiver, nous informer, de la culture canadienne pour agir et pour produire. Il n'y a pas d'antinomie entre elles. Nécessaires toutes deux, elles se limitent cependant. Donner tout son temps à l'une aux dépens de l'autre, c'est rompre l'équilibre de notre formation, nous condamner à la stérilité de notre intelligence et de notre action ou nous interdire un complet développement. Et le jeune homme éprouvera un orgueil admirable à les fondre, dans une juste proportion, au creuset de son âme, à les étreindre, par un effort énergique de sa volonté afin de n'être inférieur à personne dans l'humanité en conservant, tout au fond de son cœur, une préférence pour sa race. Cette double culture est déjà pratiquée par les Canadiens-français et il ne s'agit plus que d'en prendre conscience et de l'organiser
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Et voilà bien de l'ouvrage pour l'étudiant ! Heureusement, il ne s'agit que de continuer un travail commencé au collège ou dans la famille. Ce n'est pas si facile déjà. On peut définir aujourd'hui l'Université de Montréal un établissement où quelques jeunes gens qui ont suivi un cours classique viennent apprendre un métier pour gagner leur vie, le plus tôt possible. Le devoir de la vie est le devoir primordial. Impossible d'y réussir sans la compétence professionnelle qui demande beaucoup de temps. A cette première difficulté viennent souvent s'en ajouter d'autres. L'étudiant est souvent un déraciné. Il est obligé de se former un goût et de se créer des goûts, d'acquérir le sens de certaines délicatesses et de s'affiner. Entouré d'une ambiance bienfaisante, il se frotterait de culture sans le savoir, mais les intellectuels ne sont qu'une minorité dans les salles des diverses facultés, et pour reprendre le terrain perdu, il devrait reléguer le principal au second plan.
La réforme la plus urgente est de rompre le cercle vicieux où nous sommes actuellement enfermés lorsque nous voulons faire répandre le goût des choses intellectuelles par ceux qui ne l'ont pas eux-mêmes. Par la tenue de leurs cours, quelques remarques glissées à propos, les professeurs ont le don de stimuler et de diriger leurs élèves, de leur ouvrir des horizons et de stimuler leurs activités. L'exemple aussi est un puissant encouragement. Ne manquent pas d'utilité non plus, les cercles littéraires ou artistiques. Ils sont indispensables pour enrôler les étudiants qui viennent des collèges de campagne. Ceux-ci ne trouvent que par hasard la protection dont ils ont besoin et se désintéressent des questions qu'ils aimaient à étudier, autrefois. Les élans qui retombent sur eux-mêmes brisent le ressort intime.
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Il est possible, cependant, de retenir l'étudiant et d'> l'intéresser si on le connaît bien. Le Cercle Ville-Marie a obtenu ce genre de succès. Fondé à l'intention des anciens élèves du Séminaire de Montréal, il admet quelquefois des étrangers et c'est une faveur prisée que d'en faire partie. Dire qu'il est dirigé par M. l'abbé Maurault, c'est avouer la raison de son succès. Les membres se réunissent sur l'invitation du directeur, on cause, on y lit quelques travaux, sans formalités d'aucune sorte et tous les assistants sont heureux d'y retourner.
Ces cercles ne doivent pas trait être multipliés, qu'être adaptés ou organisés sur une échelle plus vaste. Tous les étudiants, en effet, ont besoin de continuer leur culture intellectuelle. Laissés à eux-mêmes, ils l'abandonneraient assez souvent. A la sortie du collège, l'ambition se ff.it plus précise, le but à atteindre plus déterminé. Il y a une tendance à ne plus donner à son effort qu'une signification personnelle. Tous les jours, la réalité coupe dans les ailes de l'idéal, qui s'affaisse. Une illusion qui tombe, c'est une force de moins pour poursuivre sa route. Alors, il est bon d'entourer le jeune homme d'une sympathie intelligente, de l'aider de conseils pour lui conserver des désirs plus larges et le souci des forces intellectuelles.
Mais l'intelligence, quelque développée qu'elle soit, n'est pas suffisante, à elle seule, pour imposer un bon usage de la vie. « A ce compte », nous dit Fadettc, « quand nous connaîtrions la vérité, nous serions assurés d'y conformer notre vie. Nous pouvons raisonner admirablement et agir très mal.» Autempsde la jeunesse surtout, il ne suffit pas de bien penser pour se bien conduire. Chaque pas est une nitiative et chaque action, un engagement. Les passions {obscurcissent la lucidité de l'esprit et affaiblissent les resistanees. «La. perte de la, foi coïncide toujours avec l'éveil
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des sens », nous dit Louis Bertrand.» L'accoutumance aux brutalités de l'instinct finit par tuer la délicatesse du sens intérieur. Ce n'est pas la raison qui détourne de Dieu l'adolescent, c'est la chair. L'incrédulité ne fait que fournir des excuses à la vie nouvelle qu'on mène ».
Au milieu des mauvaises suggestions qui montent de sa chair ou de la rue, l'étudiant, pour résister sûrement, a besoin d'un motif qui soit suprême et d'une énergie surhumaine. Pour être conséquent à lui-même, à ses principes, à sa foi, ce n'est pas même assez de sa volonté : tant de choses l'induisent à mal. Pour échapper aux dangers qui l'entourent, conduire sa vie en perfection, éviter les fautes qui seraient des empêchements, plus tard, rien n'est plus indispensable que les principes religieux ou moraux. Et celui-là seul est invincible qui sait vouloir en s'appuyant sur des forces supérieures à lui.
La plupart des hommes ne pensent plus même à se servir de leur volonté comme l'ouvrier qui aurait oublié l'existance d'un outil relégué dans une arrière-boutique. Une passion les entraîne et si elle est puissante, leur donne l'illusion de la volonté. L'illusion ne saurait être complète cependant. La passion est entrecoupée de dépressions, de défaillances, de hauts et de bas tandis que la volonté est plus unie, égale et soutenue. Gelle-ci est soumise à l'intelligence, à la raison, exécute leurs décisions; elle contourne les obstacles, retient les forces à l'assaut, sur un point, les excite sur d'autres, ajourne les poursuites impossibles aujourd'hui; elle exige que l'homme travaille pour des causes qui le dépassent, lui impose des règles de conduite et la collaboration à des œuvres collectives. La passion, au contraire, n'écoute qu'elle-même, tâche aveuglement à sa fin, même à travers la destruction de l'homme qu'elle anime. Elle ne prend conseil que d'elle-même et si des
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obstacles insurmontables viennent à l'arrêter, un jour elle est destructive à l'égal d'un fleuve en débâcle heurtant une digue solide. Elle est encore égoïste et rapporte tout à elle-même, elle est dure, féroce et brutale. Une passion ne limite pas une autre passion. Tour à tour, elles se satisfont, tandis que la volonté maîtresse des unes et des autres, les tient sous son contrôle et les attelle à des ouvrages de son choix. La passion, c'est l'entêtement et la volonté, c'est la ténacité.
L'étudiant qui a le désir de faire donner à ses facultés leur plein rendement est tenu d'exercer constamment sa volonté. « Jamais personne ne s'est donné la peine d'étendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il pourrait aller », nous dit La Rochefoucauld. C'est le devoir des minorités, si elles veulent survivre, de conduire leur esprit plus loin que les peuples qui les entourent. Un tel devoir n'est possible que s'il est basé sur une doctrine religieuse qui établit l'ordre dans notre être et le rend invulnérable contre les accidents de la vie.
Avec le catholicisme, aucun échec ne décourage, aucune souffrance n'abat, aucun abattement n'a de durée. Il donne à ceux qui le pratiquent l'activité inlassable et continue. Il préserve de l'apathie en prescrivant la nécessité des œuvres et de l'action, de la révolte par son explication de la souffrance. Dans l'homme, il maintient l'équilibre, par une surveillance continuelle des désirs et des pensées et offre la meilleure thérapeutique contre toutes les maladies mentales. Nous savons avec lui ce qu'il faut attendre de bonheur sur la terre, nous nous résignons aux inévitables misères sans nous lancer éperdument, à travers les lois et les constructions sociales, à la poursuite d'impossibles âges d'or. De plus, le catholicisme, en habituant l'homme à se bien posséder par de continuelles victoires
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remportées sur soi-même, l'accoutume aussi à bien avoir en mains toutes ses facultés et fait, de tout son être, un instrument souple manié par l'intelligence. Il donne même et renouvelle la confiance en soi-même parce qu'on est assuré d'un secours puissant. Notre religion hiérarchise encore les biens de ce monde, prescrit l'ordre dans lesquels ils doivent être recherchés, nous préserve ainsi du malaise, du trouble, de la série de déboires qui se rencontrent toujours quand nous cherchons une fin là où il ne faut voir qu'un moyen. Le catholicisme est ainsi apte à former des jeunes gens d'une balle tenue morale, loyaux et sains, forts de leur équilibre mental et de la joie pure qui s'élève d'une vie bien ordonnée.
Ensuite, il sera facile à l'étudiant d'éviter le vice qu'il commence à apprendre au sortir du collège : l'opportunisme. L'opportunisme se retourne contre celui qui le pratique. A ne plus oser dire ce que l'on pense, on en vient à ne plus penser pour ne pas entendre le reproche intérieur de la vérité qui demande à s'exprimer. C'est aussi un mépris de soi-même, une petite lâcheté qui en prépare de plus grandes.
Dans l'attente de l'action prochaine, l'étudiant n'a qu'à ramasser toutes ses forces, toutes ses affirmations, tous ses désirs, il n'a qu'à les choisir et à les unifier afin d'en faire une doctrine de vie pour marcher ensuite avec la fierté et l'orgueil de son âme merveilleuse.
Léo-Paul Desrosiers.