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LE SENS DE LA DIGNITE HUMAINE

La guerre de 1870, l'invasion prussienne qui suivit, et enfin la commune de Pa^is firent naître dans le cœur d'un grand nombre de Français, et plus spécialement d'un Robert, d'an Albert de Mun, d'un René de la Tour-du-Pin, un vif désir de rénovation morale. Et les fruits de leur généreux effort, au premier rang desquels on doit placer les cercles ouvriers, constituent une démonstration éclatante de ce que peut inspirer l'ardeur sociale.

L'amour ele la Patrie, parfois simple et touchant, mais aussi souvent héroïque et sublime, que l'on retrouve chez tous les peuples, à travers tous les âges, fait assez voir également la valeur de la sève que produit en nous l'attachement au sol qui nous a vus naître, avec tout ce qui l'enveloppe : son atmosphère, ses traditions, ses grandeurs et son avenir.

La foi religieuse et la flamme patriotique sont certes, des vertus précieuses, capables d'alimenter et de soutenir les plus nobles et les plus fécondes activités. Mais il y a entre le zèle social et le patriotisme un sentiment humain, qu'il est bon ele nourrir et de développer : le sens ele sa dignité.

On ne songe pas assez à l'exploiter au bénéfice des intérêts généraux de la société. Il est pourtant inspirateur de beauté, de grandeur, d'ordre et d'équilibre. Aus«i allons-nous l'analyser, en faisant voir les conséquences fâcheuses qui résultent de sa déformation et de son absence, en indiquant aussi ses heureux effets.

Avoir le sens de sa dignité, c'est, pour l'individu, avoir conscience ele ce qu'il y a de beau, de grand en soi-même, et s'en souvenir dans tous les actes de sa vie, grands et petits. Comme il n'y a rien de stationnaire en nous, depuis les cellules matérielles qui nous forment jusqu'aux mouvements de notre cœur et de notre volonté, on voit sans peine, qu'avoir le sens de sa dignité, c'est tendre vers une plus grande perfection.

Toute colleethité a donc intérêt à cultiver un tJ sentiment dans les membres qui la composent. Mais, notre peuple a-t-il vraiment besoin de cet aiguillon? Certes oui. Souvent, hélas ! nos gens manquent de fierté ou font preuve d'un sens de l'honneur déformé. Ils acceptent trop facilement notre défaite de 1760 et les conséquences que les vainqueurs en font découler pour les vaincus. Autrement, pourquoi tant d'hommes de formation, de conditions, de milieux fort divers se contenteraient-ils el'un rôle inférieur, même chez eux, en plein Canada français ? Sans doute, la race connaît de vaillants fils, ne craignant ni l'adversaire, ni les combats, mais un grand nombre manquent de ressort moral, au point de marcher la tête baissée, (( en crachant presque sur soi », comme le disait La Bruyère de Phédon, même quand le forum est désert.

Nos compatriotes oublient trop facilement qu'ils forment, en qualité de Canadiens français, une nationalité distincte dans le monde. Il ne tient pourtant qu'à chacun de nous, maître ou serviteur, dont l'ensemble forme la race entière, ele développer les qualités, d'étendre la réputation, l'influence de la collectivité.

Notre manque de fierté, qui se manifeste par une foule d'actions et d'omissions, les unes graves, les autres, simplement ridicules, devitnt tragique à ses heures : quand il nous envahit au point ele nous faire perdre toute confiance en

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nous-mêmes. C'est alors la déroute complète. Cet officier de retour du front, qui avouait en ploin tramway avoir fondu de honte pour sa race parce qu'en France et en Italie, il avait rougi de son langage à lui — et pour cause — en est un exemple topique.

C'est ce déplorable état d'âme, aggravé par l'utilitarisme plat et trivial, qui nous â fait donner à la langue anglaise la place disproportionnée qu'elle occupe dans notre Province. Avec tant soit peu d'envergure d'esprit et de la dignité il eût été si facile de conclure en tout temps qu'un Québec aussi français que possible était une force pour nous. C'est en effet une force pour nous que d'exiger du français dans les services d'utilité publique, au téléphone, dans les magasins. Depuis qu'un effort sérieux a été fait dans ce sens, nos villes ont revêtu, par leurs seules affiches, un caractère plus français, sans compter que nos compatriotes ont trouvé des débouchés nouveaux, les unilingues anglais ne pouvant soutenir la concurrence. Trop longtemps hélas ! nous avons dit et laissé dire naïvement que l'anglais est « la langue des affaires » et qu'il faut à cause de cela, le faire apprendre à nos enfants ! D'abord a-t-on songé qu'à partir du moment où tous les Canadiens français sauraient l'anglais, il n'y aurait plus lieu pour les Anglais d'apprendre le français ? — rappelons-nous donc qu'un pays peut être bilingue, mais qu'un peuple ne l'est pas.

Enfin, il est faux de dire que chez nous, l'angLis est la langue de commerce. La langue commerciale d'un pays c'est la langue de ce pays. Il n'j' a que les peuplades inférieures, dont la civilisation est incomplète, qui peuvent être contraintes de se servir d'une langue étrangère dans une sphère particulière de leur activité. En France, en Angletene, en Italie,. en Espagne, la langue du commerce, c'est la langue du pays.

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Cessons donc de fatiguer le cerveau de nos enfants avec l'étude excessive de la langue anglaise, qui ne doit être chez nous qu'une langue seconde; ne commettons pas l'erreur de saturer les écoliers d'anglais avant de leur faire apprendre le français, si nous voulons qu'ils connaissent au moins une langue comme il faut. D'ailleurs, faire apprendre l'anglais à tous les Canadiens français, c'est travailler directement au déracinement de la race, en faisant tomber les bfcrrièxes det routes vers les villes. Il est pourtant bien nécessaire de garder les nôtres dans leur patrie, sur la terre de nos campagnes.

Enfin pourquoi nous montrer incapables de tirer partie d'une situation nouvelle, qui nous est favorable? N'entend-on pas dire, tous les jours, par les Anglais, qu'il leur faut maintenant parler le français dans le Québec, pour gagner leur vie? Allons-nous reculer devant un terrain conquis, au lieu de travailler à accentuer ce mouvement avantageux ?

Déployons notie activité d'une façon intelligente et conforme à nos besoins ethniques, même dans la poursuite des biens de la fortune. Surveillance et défense de ses intérêts personnels ne doit pas être synonyme de mépris des intérêts de sa race. L'avantage bien compris de la collectivité, c'est le bien des particuliers.

Comment se conduisent les autres peuples ? Nous ne voulons pas proposer ici à l'admiration de personne les nombreuses canailleries ni les promesses tapageuses des politiciens conçues et parfois. . .exécutées, pour atteindre une fin électorale. On se souvient encore de la funèbre menace que M. Lloyd George suspendit sur la tête de l'ancien empereur d'Allemagne au cours des dernières élections anglaises. M. Louis Barthou l'a rappelée réeem ment à la Chambre française en déplorant que les Alliés,

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après avoir inscrit cet argument électoral à leur propre programme, se rendirent à la demande du même ministre anglais pour accorder à l'Allemagne le droit de poursuivre elle-même ses coupables, bien que ce droit lui fût longtemps refusé.

Que font les autres peuples ? avions-nous demandé. Ils voient et défendent systématiquement leur intérêt. Ils y mettent même de l'exagération. Certaines grandes nations, tout en « aidant » les peuples de l'Orient à « réorganiser )) leurs gouvernements et à « rectifier » leurs frontières ne négligent pas complètement leurs propres relations commerciales. On pourrait même en citer quelques-unes qui portent de ce temps-ci un très vif intérêt aux puits de pétrole de la Russie, de la Palestine et de la Mésopotamie.

Sans doute, cela c'est l'excès opposé du nôtre. Mais s'il faut tomber dans un excès, nous préférons, à la vérité, celui-là. Il est en tout cas plus conforme au rôle naturel de la société civile, societutis audoritas civium jura prolegere débet.

I^es peuples, moins toujours les Canadiens français, savent même voir dans les événements étrangers les plus simples, dans les actions les plus ordinaires des autres, le facteur utile ou dangereux à ses intérêts. L'Allemagne impériale n'a-t-elle pas voulu utiliser à son profit le flamingantisme ? Von Bissing profita de l'occupation militaire pour créer l'université flamande de Gand, et il paraît prouvé que la reine Wilhclmine de Hollande eu félicita l'Allemagne. De son côté, la France repousse avec indignation tout ce qui pourrait contribuer à faire de la Hollande, la patrie « culturelle ))' de la Flandre française.

Nous signalons en passant cet épineux problème non pour le résoudre, mais pour en conclure qu'il serait temps, pour nous, de faire preuve de vigilance et de perspicacité,

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si nous n'entendons pas abandonner les positions acquises. Le secours nous est-il déjà venu de l'extérieur? C'est chacun pour soi dans la grande famille des peuples. La division des Alliés à la conférence de la paix, souligne cette vérité assez brutalement.

Si la pensée de la dignité humaine pouvait nous pénétrer davantage, elle aiderait assurément à avoir de la mesure. Et des résultats heureux se feraient bientôt sentir dans toutes les sphères. Ainsi, on comprendrait mieux qu'il est urgent du point de vue architecture, de servir avec méthode et entrain, la cause du beau. Cela comporterait peut-être du même coup une guerre ouverte au mauvais goût. Et il faudrait nous en réjouir. Le laid ne s'étalet-il pas déjà chez nous avec trop de liberté au détriment de notre originalité et de notre réputation.

M. Herriot fait observer qu'en 1913 plus d'un million de touristes ont visité le Mont Blanc, et il ajoute que si trois millions de voj^ageurs, au cours des trois premières années de paix, séjournaient chacun trois jours en France, avec un coefficient de dépense moyenne de cent francs, ce seraient neuf milliards d'or qui rentreraient dans son pays. C'est une vérité évidente. Mais une vérité dont nous devrions chercher à tirer partie. M. Montpetit, qui citait récemment ce raisonnement de M. Herriot, conclut ainsi : (( Et voilà pourquoi, disons-le en passant, nous n'aurions jamais dû raser le sanctuaire de Notre-Dame de Pitié, et pourquoi nos banques devraient s'intéresser au développement de notre industrie hôtelière ».

Puisque nous faisons également appel aujourd'hui au bon goût, à- l'esprit artistique de nos compatriotes, demandons-leur d'abandonner en particulier la mauvaise habitude d'imiter. . . de loin — ce qui est déjà une infériorité — la physionomie extérieure du pays de nos voisins les Yan-

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kces, dont les gratte-ciel des grandes villes et les disgracieu* ses affiches électriques, par exemple, gâtent si complètement l'effet de leurs beaux monuments.

En qualité de latins nous devrions donner à nos villes l'attrait des cités latines de l'Amérique du Sud. Pourquoi ne pas apprendre à profiter de la valeur artistique et économique du bon goût et de l'originalité ? La chose est d'autant plus facile que dans notre atmosphère viciée le bon goût est lui-même une originalité.

Développer le sens de sa dignité, c'est aussi travailler à l'épanouissement du sens de l'honneur. Un tel effort n'est certes pas sans mérite; il est même très précieux du point de vue des intérêts supérieurs d'une collectivité et peut-être, surtout, d'une minorité.

Un vieux planteur et vcndeui de tabac des environs de Montréal, nous apprit, l'an dernier, par quels procédés il avait formé et développé sa nombreuse clientèle : « Je n'ai jamais trompé tant soit peu, dit-il, un seul acheteur. M'arrive-t-il de manquer d'une qualité particulière de tabac, au marché Bon-Secours, où j'écoule ma marchandise depuis plus d'un tiers de siècle, que je le déclare ouvertement. Mais, ce n'est pas assez, poursuivit-il, de ne pas tromper son client, il faut le satisfaire. Aussi dans ce cas, je lui offre invariablement l'envoi par la poste du tabac qu'il demande ».

Ah ! si cette exactitude, ce désir d'obliger l'acheteur étaient les caractéristiques du vendeur canadien-français, quels facteurs économiques, quelles sources de succès et de prospérité ce serait pour nous.

Notre concurrence deviendrait bientôt générale; et elle serait d'autant plus formidable que les Yankees, nos voisins, ont une réputation de très mauvais vendeurs.

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Par malheur, ces procédés commerciaux des États- Unis sont ceux du Canada, et en disant du Canada, nous parlons du pays tout entier, y compris le Québec. Les Canadiens français se trouvent donc, à ce titre, doublement noyés dans les grands touts canadien et nord-américain. Voilà pourquoi nous désirerions si vivement que nos gens tirent de cette ambiance l'avantage économique dont nous parlions plus haut.

Le mal que nous venons de souligner, c'est celui qui menace nos financiers, nos commerçants, nos industriels, ceux qui possèdent l'or et qui s'appliquent à le faire fructifier. Ceux-là sont, hélas ! si souvent placés entre leur intérêt personnel et la cause de la race.-

Mais à côté de ces derniers se trouvent les catholiques sociaux — constituant un puissant facteur, dont nous sommes pratiquement les seuls à bénéficier en Amérique — les membres de nos sociétés patriotiques et charitables, qui se donnent, eux, pour tâche, d'abord de rétablir dans la mesure de leurs forces l'équilibre moral et matériel si constamment rompu, et ensuite de faire fleurir les plus hautes aspirations de la grande famille française du Canada. Il va sans dire que leur concept du devoir et de l'honneur est plus naturellement pur et désintéressé.

Si nous pouvions orienter ces deux groupes vers un même idéal net, précis, et lumineux au point d'élucider clans chaque esprit la question des moyens à prendre clans les cas imprévus, quelle force nous aurions à notre service ! Nous on bénéficierions abondamment . . . tout en étant fort utiles à l'Humanité, dont on a tant parlé depuis la guerre, mais que l'on a si mal servi*1.

Pour tendre vers ce but il faut d'abord mettre de l'unité dans les esprits. Et pour mettre de l'unité dans les esprits, il faut commencer par déraciner la mentalité de vaincu et de

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colonial, qui caractérise encore un trop grand nombre des nôtres. Le sens de sa dignité peut déterminer une bienfaisante réaction, une réaction qui produise la détermination de vouloir, malgré les difficultés, le bien, la grandeur, la prospérité et l'indépendance de l'ensemble de notre groupe ethnique. Ayons-y donc systématiquement recours. Revenons-y souvent. Ne se trouve-t-il pas à quelque degré, ce noble sentiment, au fond de toute âme ? Et associons-le à la ténacité. Ce ne fut pas en vain que les Français ont gardé le deuil de Strasbourg dans leur cœur et jusque sur la place de la Concorde à Paris ! Leur obstination les a conduits à la résurrection de l'Alsace. Il faut suivre cet exemple.

« Victoire égale volonté, soutient le plus grand des capitaines modernes, une bataille gagnée, c'est une bataille où Ton ne veut pas s'avouer vaincu ». C'est le même maréchal Foch qiù assure que « la victoire va toujours à ceux qui la méritent par la plus grande force de volonté et d'intelligence ».

Ces vérités s'appliquent à nous comme aux autres.

Dans la Naissance d'une Race, M. l'abbé Groulx a prouvé l'existence de notre personnalité distincte à ceux qui l'ignorent ou qui la nient. Il est bien permis de faire des vœux pour que notre race, après avoir pris conscience d'ellemême, dirige sa volonté vers le développement, l'épanouissement de ses justes aspirations. Notre patriotisme est certes, tout désigné pour inspirer ce noble élan; mais le sens de la dignité humaine peut le seconder puissamment. Demandons à l'un et à l'autre de ces facteurs, la force si nécessaire dont ils disposent.

Anatole Vanter.

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