LE DEPUTE
« Non Serviam. » / « Servir » ! Admirable antithèse!
Deux mots d'ordre, deux écoles, deux armées.
Le premier, c'est le cri de révolte de Lucifer, oubliant dans son orgueil qu'il n'avait rien qu'il n'eût reçu, et refusant, d'obéir à Celui qui lui avait tout donné.
L'autre, c'est la devise, la constitution, la loi de Celui qui, étant Dieu, a voulu se faire homme et le serviteur de tous.
Dès le commencement, l'archange révolté entraînait à sa suite le tiers des esprits célestes. Depuis, il séduit par ses artifices des légions d'hommes; il les éblouit, il les trompe, il les aveugle, par l'orgueil ou l'erreur, la passion ou l'intérêt.
Au moment de consommer son sacrifice, l' Homme- Dieu voulut résumer en une suprême leçon l'ensemble de ses enseignements; il voulut servir. Dans un acte d'humilité héroïque, il s'abaissa jusqu'à laver les pieds de ses apôtres. Et se relevant, il leur dit : « Que celui qui est le plus grand parmi vous soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme celui qui sert. Moi, je me suis fait au milieu de vous le serviteur de tous ... Je vous ai donné l'exemple, afin que comme je vous ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes ».
Et la doctrine chrétienne enseigne au petit enfant et au puissant monarque : « Dieu vous a créés et mis au monde pour le connaître, l'aimer et le servir » ; et cette autre vérité : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît ».
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Los hommes sont divisés on deux camps : le premier comprend l'armée innombrable des victimes du révolté; dans leur orgueil, ils veulent la richesse, les jouissances, la gloire humaine, la puissance. Dans l'autre est l'armée beaucoup plus petite de ceux qui, espérant en une vie meilleure la récompense ultime de leurs bonnes œuvres, cherchent ici-bas à perfectionner leur âme et à faire le bien.
C'est à s'engager dans ce dernier camp que l'Action française invite tout homme de bonne volonté. Quelle que soit sa profession, son art ou métier, il y a sa place marquée, s'il veut servir.
L'agriculteur, l'instituteur, le professionnel, l'artiste, l'étudiant ont déjà reçu un vibrant appel.
Voyons aujourd'hui comment peut et doit servir (( le Député canadien-français ))•.
Bossuet disait un jour au Dauphin : « Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont composées que des actions qui les occupent, et tout semble y être fait pour leur usage. Si l'expérience leur est nécessaire pour acquérir la prudence qui fait bien régner, il n'est rien de plus utile à leur instruction que de joindre aux exemples des siècles passés les expériences qui se font tous les jours. Par le secours de l'histoire, ils forment leur jugement, sans rien hasarder, sur les événements passés ».
Deux siècles de civilisation moderne ont depuis détruit le pouvoir absolu, et changé la forme des régimes. Mais la vérité est immuable comme l'autorité : toutes deux viennent de Dieu.
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Le conseil de Bossuet s'adresse aujourd'hui, avec le même à-propos, aux gouvernements démocratiques et aux députés, à qui sont dévolus en partage lés prérogatives et les devoirs des princes d'alors.
Je tiens donc qu'un député ne peut donner la pleine mesure des services qu'il doit à la nation, s'il ignore les leçons de l'histoire, et surtout celle de son pays.
Le Canadien français serait indigne de son glorieux patrimoine, s'il négligeait de s'instruire des gestes épiques de sa longue lignée d'aïeux. Il est essentiel qu'il apprenne d'eux « que la religion et le gouvernement politique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines; que les empires se succèdent les uns aux autres, mais que la religion, dans ses différents états, se soutient également depuis le commencement du monde ». l
Leurs expériences lui enseigneront que l'état social est nécessaire à l'homme; que partant, la société civile est naturelle, voulue de Dieu, et instituée par lui comme par son premier auteur; que ce qui donne à la société son unité et comme sa forme, ce qui fait d'une multitude en désordre et désagrégée, un corps compact et vivant, c'est l'autorité; en conséquence, que l'autorité sans laquelle il n'est pas de société remonte à Dieu comme à sa première source; qu'elle procède de lui comme tout ordre, toute vérité, toute justice, toute beauté; que sans doute, suivant la forme de gouvernement adoptée, le peuple, en certains cas, désigne le dépositaire de l'autorité; mais que le pouvoir qui vient de Dieu est plus grand que le peuple, alors même qu'il passe par le peuple.
Enfin l'histoire de ses origines lui fera voir que nulle forme de gouvernement n'est imposée par le droit naturel,
1 Bossuet.
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puisqu'il n'en est aucune dont on ne puisse se servir ou abuser; que le régime le plus désirable pour un peuple est celui qui répond le mieux à ses mœurs, à ses traditions, à ses légitimes aspirations, à ses besoins actuels, à son état de civilisation et de culture.
Nulle race n'est plus noble que celle dont nous sommes:
« Les celtes l'ont engendrée; elle tient d'eux le sang, le physique et le tempérament. Les Romains l'ont civilisée; elle tient d'eux les lettres, les arts, la culture, les éléments de son droit social. Les Francs l'ont conquise; elle tient d'eux le régime politique, l'organisation militaire, la loi et la coutume. Enfin du Christianisme, qui seul fait les nations viables, elle tient la moralité, l'émancipation de l'erreur et de la matière, la libre possession du corps et de l'âme, l'idée d'honneur, de charité et d'égalité ». (Lecoy de la Marche).
Oh ! Son histoire, que le député canadien-français veuille bien la médite: !
Elle lui rappellera avec fierté qu'il descend des saints et des héros qui ont glorifié la France — à travers les siècles, sur les rives ele la Seine ou sur tas bords du Saint-Laurent, et lui fera comprendre la juste valeur du précieux héritage qui lui fut gagné par une prodigieuse vaillance et de gigantesques travaux.
Veut-il des apôtres et des martyrs ? elle lui nomme Martial, Denis, Saturnin, Rémi, Martin, Hilaire, Bernard, Brébeuf, Lalemant, Jogues, de Noue», Bressani, Massé.
Veut-il de ce-s humbles bienfaiteurs du peuple, constructeurs d'église, dépositaires de la science e1 de la. foi, artisans et altistes? Rervivez, moines d'occielent,Béné< lie-
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tins, Trappistes, Chartreux, Récollets, Jésuites, avec vos austères vertus et votre éclatant héroïsme.
Veut-il de nobles et saintes femmes ? Voici Geneviève, Clotilde, Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys, Jeanne Mance, Madeleine de Verchères, les Judith s et les Esthers de la loi nouvelle.
Veut -il de grands capitaines et de grands rois? Il a Clovis, Charles Martel, Charlemagne, Roland, du Guesclin, Bayard, Bouillon, Philippe-Auguste, Saint-Louis, Henri IV, Louis XIV, Condé, Turenne, Vauban, Villars, Dollard, Frontenac, Montcalm, Lévis, Bourlamaque, Bougainville, de Salaberry, nobles barons et preux chevaliers écrivant l'histoire avec leur framée victorieuse, à coups d'estoc et de taille, ou par la bouche de leurs canons, et illustrant la France ancienne et la nouvelle, sous l'armure ou sous la dentelle, par leurs vertus romaines et leur esprit gaulois.
Il y a encore tous ces héros de la religion et de la patrie, venus sur cette terre d'Amérique pour y faire germer le Christianisme et la civilisation, qui arrosèrent de leurs sueurs et de leur sang la semence féconde qu'ils y avaient déposée, avec un zèle si ardent et un si pieux enthousiasme.
Il a enfin son admirable clergé, qui, aux heures sombres de son histoire, se constitua son éducateur et son guide, et qui maintenant encore, non seulement offre pour lui, chaque jour, en dix mille endroits de son territoire, l'hostie réparatrice et suppliante, mais continue de se consacrer à lui avec une charité toute sacerdotale.
S'il était donné à Champlain ou à l'un de ses hardis compagnons de surgir tout à coup, « quel prodigieux chan- « gement s'offrirait à sa vue ! Il verrait le Canada jouissant « des douceurs de la paix et de la civilisation. Il verrait « sa pauvre petite colonie devenue un pays plein d'avenir.
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« Il verrait cette poignée de colons français, exposée à tous « les périls, devenue une nation capable de faire respecter « ses droits. Il verrait le rêve de sa vie réalisé : l'évan- « gile connu et pratiqué; la religion florissante; la patrie « marchant à grands pas dans la voie du véritable progrès. « Il verrait enfin d'un bout à l'autre du pays la croix triom- « phante couronner le front de nos églises, de nos chapelles « et de nos institutions de charité, sur les deux rives du (( Saint-Laurent.
« Ce miracle, à quoi le devons-nous ? Ah ! je ne « crains pas de le dire hautement : nous le devons aux souf- « frances, aux pénibles travaux, à la vie et à la mort des « missionnaires et des martyrs de la foi au Canada.
(( Depuis le moment où Jacques-Cartier abordant nos « rivages, prit possession du sol, au nom du roi de France, en « y plantant une croix, le Canada français a grandi dans les « épreuves. Ce sont les épreuves qui ont fait de nous un (( peuple fort, et qui nous ont permis de triompher des obs- « tacles sans nombre semés sur notre route. Soyons donc « les fils dévoués de la religion et de la patrie, ne leur mar- « chandons pas nos travaux, nos efforts, le fruit de notre « intelligence ou de notre industrie, la sueur de nos fronts « et le sang de nos veines. C'est ainsi que nous continue- « rons de grandir et que nous conquerrons un rang de plus « en plus élevé parmi les peuples glorieux, prospères et «respectés.» (Thomas Chap.ais).
Histoire étincelante de ma patrie, voilà ta lumineuse leçon ! Député canadien-français, sois d'abord fidèle à ton immortelle devise : « Je me souviens » !
La mission du député, c'est d'agir. On appelle « actes )) ses décisions, et « statuts » le recueil qui les con-
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tient. Il ne lui suffit pas, pour utilement servir le peuple qui lui demande des lois, de connaître ses traditions et son passé, il lui faut encore bien pénétrer les exigences de l'heure, s'il veut y pourvoir par une saine législation.
Devant sa faiblesse, sa tâche immense, tant d'affaires complexes, son premier mouvement sera sans doute de s'écrier avec Salomon : « O Seigneur, vous avez usé d'une grande miséricorde envers mes pères. Moi, je suis un jeune homme qui ne sait pas entrer ni sortir. Donnez donc à votre serviteur la sagesse et l'intelligence, et un cœur docile, afin qu'il puisse juger et gouverner votre peuple, et discerner entre le bien et le mal. (III, Reg. III, 6-7-9)
Puisse-t-il redire dans la suite avec ce sage roi : « Je désirais le bon sens et il m'a été donné; j'ai évoqué l'esprit de sagesse et il est venu sur moi, je l'ai mis devant moi comme un flambeau, parce que sa lumière ne s'éteint jamais. (Sap. VII, 7-8 et sq.).
Aux enseignements de la sagesse, le député doit joindre une science profonde des hommes et des choses, et surtout des immortels principes qui font du droit véritable la science de vivre honnêtement, « scientia honeste vivendi ».
Il doit se familiariser avec l'économie juridique, les principes fondamentaux de la constitution, ses privilèges et ses garanties, l'ensemble de notre législation publique et privée, administrative et pénale.
Peut-il se permettre d'ignorer le droit des gens, le droit international, public et privé? Comment pourrait-il alors régler nos relations extérieures, connaître, défendre et faire triompher nos légitimes revendications ?
Aucun champ de l'activité humaine ne reste étranger à ses lois; il lui faut donc posséder l'économie politique qui est la science de la production, de la distribution et de la consommation; elle comprend l'économie industrielle et
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agricole, base de la prospérité nationale, et l'économie financière qui règle les moyens d'échange et la mesure de? valeurs.
Toutes ces choses sont à la science du bon gouvernement ce que le petit catéchisme est à la doctrine chrétienne et les mathématiques au génie civil. Ce serait une spéculation oiseuse que de tenter de faire ici un traité politique.
Le député canadien-français trouvera dans la vie et les œuvres de ses devanciers au parlement canadien, de nobles exemples à imiter. Qu'il se rappelle leurs luttes pathétiques, leur patriotisme pur et éclairé, leur indomptable énergie, leur désintéressement souvent héroïque. Qu'il imite les Bédard, les Panet, les Taschereau, les Blanchet, les Viger, les Papineau, les Nelson, les Laf ont aine, les Cartier — pour ne nommer que ceux dont le recul des temps nous permet de juger l'œuvre avec impartialité — , pilotes habiles, chefs intrépides dont le courage nous a gagné petit à petit les libertés politiques et les franchises électorales dont nous jouissons aujourd'hui.
.Si parfois il manque de lumière ou d'inspiration, qu'il s'arrête un instant et qu'il jette un regard rétrospectif. Il verra que depuis 1755, la nationalité canadienne-française a subi les pires assauts et que, seule pour se défendre, elle a résisté victorieusement à ses ennemis, inébranlablement fidèle à la foi, à la langue et aux traditions de ses fondateurs.
Député canadien-français, entends ce cri sorti de l'âme populaire, admirable résumé de ses éternelles revendications : « Notre religion, notre langue et nos lois ».
Le député canadien doit être pour son peuple, non seulement un législateur, un gardien fidèle, mais un guide.
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Mieux placé que ses compatriotes pour découvrir les courants d'opinions, les intérêts et les forces en jeux, c'est à lui à donner la bonne orientation aux aspirations populaires.
Ici encore il serait téméraire de vouloir tracer un programme définitif.
Mais à travers les méandres des exigences politiques, il est deux points de repère qu'il n'est jamais permis de perdre de vue : La langue et la foi.
Nos pères nous les ont transmises intactes, après les avoir défendues pendant plus d'un siècle, au prix de sacrifices toujours très durs et parfois sanglants. Ce sont les anges tutélaires de la race dont elles symbolisent les deux qualités maîtresses : Le patriotisme et la piété.
Elles sont encore les emblèmes de ces deux institutions si essentielles à l'homme que sans elles il ne saurait atteindre ni sa fin prochaine ni sa fin ultime: La patrie et la religion.
DerAiis trois siècles, sur les bords du Saint-Laurent, ces deux admirables sœurs se rendent chaque jour de mutuels services et s'entr'aident pour garder inaltérables, à travers toutes les vicissitudes, l'âme et le caractère de la nation.
Nous devons aux générations futures de les leur transmettre pures de toute atteinte.
Député canadien-français, c'est encore dans un refrain populaire que je trouve ce dernier conseil que je t'adresse comme programme d'avenir : « Catholique et français toujours ».
Thomas Vien,
député de Loibinière.
HOMMAGE A MGR CHIASSON
Le Souverain-Pontife qui a tant à cœur le triomphe de la charité dans le monde vient de donner une nouvelle preuve de sa bienveillance pour notre pays, dans lequel il désire voir se fonder sur des bases solides l'union catholique canadienne. Déjà il a posé dans deux documents, que notre théologien national a commentés avec sa maîtrise incontestée, les principes généraux qui doivent aider à la solution religieuse de nos problèmes de langue et de nationalité. Ce n'est pas en vain que Mgr Paquet nous demandait « d'avoir pleine confiance dans la parole du Pape et dans son esprit de justice ». La réalisation si légitime des désirs de nos frères d'Acadie, qui forment les sept huitièmes de la population du diocèse de Chatham, nous démontre une fois de plus que l'on n'espère jamais en vain, quand il s'agit de l'Église du Christ.
Mgr Patrice-Alexandre Chiasson, évêque de Lydda, et vicaire apostolique du Golfe Saint-Laurent, vient d'être nommé au siège épiscopaJ de Chatham, pour succéder à sa Grandeur Mgr Barry. U Action française, tout en réitérant au Souverain-Pontife l'expression de ses hommages respectueux et de sa vive reconnaissance, dépose aux pieds du nouvel Élu ses chaleureuses félicitations et l'assurance de son dévouement le plus entier. C'est, au surplus, une dette que nous avons contractée envers Sa Grandeur Mgr Chiasson qui ne nous a pas ménagé ses sympathies dans le passé. Aussi bien nous lui souhaitons une longue et fructueuse carrière au milieu des siens, qui par une « revanche de l'histoire », se sont reconstitués et se maintiennent sur cette
terre.de leurs aïeux, où ils avaient été déracinés et semés à tous les vents.
Il n'est pas banal ce tableau de la survivance acadienne, où l'on voit au premier plan deux évêques de leur race — de la nôtre — recueillant l'héritage accumulé des âmes des ancêtres pour conserver au Canada tout entier une réserve si grande d'énergie française et une brillante efflorescence de vie catholique.
Remercions l'Auteur de tout don pour ce grand bienfait. La race acadienne, dans les secrets desseins de la divine Providence, a été martyre. Elle est maintenant à l'honneur pour aider à l'accomplissement des gestes de Dieu, sur cette terre d'Amérique.
Ad multos annos !
Abbé Philippe Perrier.
Lire dans la prochaine livraison, la fin de l'article de l'abbé Paradis, et un article d'Henri d'Arles sur sa prochaine série de conférences.
SI LA CONFEDERATION DISPA- RAISSAIT...
Un choc est possible entre les deux grandes races, anglaise et française, qui se partagent le Canada, choc plus à craindre encore que les dangers que nous font courir les grèves et même le Bolchévisme.
C'est l'opinion émise récemment par le professeur J.-D. Logan, de la Nouvelle-Ecosse, dans un cours qu'il donnait aux étudiants d'Acadia University. Choc, pouvons-nous ajouter, autrement brutal que celui que nous a décrit William H. Moore, dans son livre. The Clash.
Nous souffrons d'un malaise indéfinissable, qui grandit chaque jour et finira par soumettre tous les citoyens réfléchis à la plus rude épreuve qui ait encore été subie. Et par le mot « nous », il faut entendre les citoyens de la province de Québec et toute la population de race latine qui habite le Canada, soit trois millions d'âmes, un large tiers de la population.
Malaise, avons-nous écrit, mais beaucoup, s'ils veulent gratter le fond de leur âme et de leur pensée, y verront, en train de germer, un ferment de mépris, de haine et de colère. Les compliments mielleux apaiseront pour un temps la colère populaire à la façon de l'huile que les navigateurs d'autrefois jetaient en pâture aux flots courroucés; mais, au fond, la blessure reste, saignante et vive.
Quel régime subissent, depuis près de trois ans, trois millions de citoyens de langue française ? Le régime de ceux qui n'ont qu'à payer des taxes et à se taire. Et ceuxlà, répétons-le, forment plus d'un tiers de la population canadienne. Au Congrès de la Paix, aucun délégué de
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langue française, clans la représentation canadienne. Dans les multiples comités d'étude ou dans les nombreuses délégations expédiées à l'étranger, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis ou ailleurs, mépris et ignorance sj'stématiques de tout ce qui est français ou de mentalité française.
Le peuple qui endure toutes ces avanies et tous ces coups de bottes et se laisse patiemment bafouer est mûr pour l'esclavage ou l'assimilation. Esclavage des groupes populaires, des travailleurs qui peinent tout le jour et bouclent à grand'peine leur budget. Et ces groupes populaires, sauf de rares exceptions, s'en vont chercher secours auprès d'associations déjà établies aux États-Unis ou ramifiées à une internationale quelconque, dans laquelle ils deviennent une infime minorité. Et nous voilà en marche vers une rapide assimilation où, malheureusement, un trop grand nombre dans la classe dirigeante ou prétendue telle, se sentiraient glisser avec plaisir.
Voilà où nous en sommes après cinquante ans de Confédération.
Est-ce à la Confédération elle-même qu'il faut attribuer la situation actuelle? L'outil est-il déjà usé, ou biensontce les ouvriers qui sont .devenus inhabiles ?
Jetons rapidement les yeux sur l'histoire de notre cher pays, imparfaitement apprise et trop vite oubliée, et voyons quel esprit animait les Pères de la Confédération.
Avant la conquête, en 1763, le Canada n'était peuplé que de Français. Les rivalités d'alors étaient donc entre gens du même sang et de la même langue. Mais après le traité de Paris, qui fit de notre patrie l'un des beaux joyaux de la Couronne britannique, nos pères durent subir le sort des vaincus. Les anglo-saxons se dirigèrent vers nos plaines et nos rives, et après la Révolution américaine, la population du Canada s'enrichit de ces fameux loyalistes au
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nombre d'environ 25,000, les fauteurs de discorde de toujours, gens qui ne purent s'accommoder d'un régime de liberté et préférèrent rester des coloniaux britanniques.
La majorité était alors française; la minorité cependant, race supérieure, accapara tous les postes importants de la colonie, et poussa même le cynisme jusqu'à installer sur le banc du juge en chef dans la province un repris de justice. Mais c'étaient les vainqueurs en pays conquis. Nos compatriotes durent souffrir toutes ces avanies.
Pour y mettre un terme, le Canada fut séparé en deux portions : le Bas-Canada, peuplé d'une majorité française et le Haut-Canada d'une majorité anglaise. Malgré tout, les querelles renaissaient toujours. Lord Durham vint nous voir et trouva que le seul bon remède à la situation c'était l'union des deux Canadas dans le but ouvertement déclaré d'assimiler les Canadiens français.
En 1763, la question s'agita de réunir sous un même gouvernement toutes les colonies qui restèrent à l'Angleterre après la Révolution américaine. Mais jusqu'en 1855, il n'y eut que des conversations, aucune tentative véritable. C'est alors que Cartier donna plus d'ampleur aux pourparlers en se joignant à Geo. Brown, à Alexandre Galt et à John MacDonald. En 1867, la Confédération était née.
Dans la distribution des portefeuilles, il fallut ménager la géographie, la race, la religion et les partis. Le premier gouvernement compta trois Canadiens de race française. Les Irlandais catholiques eurent leur représentant, ainsi que la minorité anglaise dans Québec.
Soit dit en passant, Ontario fut-il jamais aussi généreux envers la minorité française qui se chiffre à 300,000 âmes aujourd'hui ?
Enfin les partis furent représentés : il y eut six libéraux et six conservateurs; le treizième ministre, note l'historien,
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fut Edward Kenny, de la Nouvelle-Ecosse. Il avait déjà combattu alternativement sous les drapeaux bleu et rouge; c'était un treizième ministre idéal.
Cartier fut l'un des grands artisans de la Confédération; sans lui elle n'aurait jamais existé. Plusieurs de ses concitoj'ens regardaient le projet comme un piège d'infamie. Du .côté anglais, voici l'opinion d'Alexander Galt, ministre des finances dans le premier gouvernement. Il écrivait en 1869 au gouverneur général, Lord Monck :
« I regard the confédération of the British North American Provinces as a measure which must ultimately lead to their séparation from Great Britain. The présent connection is undoubtedly an embarrassment to Great Britain in her relations to the United States and a source of uneasiness to the Dominion, owing to the insecurity which is felt to exist from the possibility of a rupture between the two nations. It cannot be the policy of England, and is certainly not the désire of the people hère, to become annexed to the United States; but I believe the best, and indeed the only way to prevent this, is to teach the Canadian people to look forward to an independent existence as a nation in the future as désirable as possible. Unless such a spirit be cultivated, the idea will become engrained in the public mind, that failing the connection with Great Britain annexation must ensue. »
M. Galt énonce en toutes lettres que la destinée future du Canada doit être l'indépendance. Il n'y a d'autre alternative, d'après lui, que l'annexion.
Sommes-nous arrivés à cette nouvelle étape de notre vie comme nation, et la génération actuelle verra-t-elle cette nouvelle évolution ? Nul ne peut prédire l'avenir. Toutefois l'on peut dire sans crainte de se tromper qu'un changement doit nécessairement s'opérer. La situation actuelle est assez tendue, et le deviendra tellement sous peu d'années, grâce aux charges qui s'accumulent sur les épaules du contribuable, que le moindre incident pourra déclencher le mécanisme qui fera du Canada une annexe des États-Unis,
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ou le pays indépendant dont Alexander Galt parlait dans sa lettre de 1869; ou un Canada morcelé en deux parties : les provinces de l'Est, Québec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle- Ecosse, Ile du Prince-Edouard, d'un côté; de l'autre, Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta et Colombie Britannique. Puisque nous sommes sur le terrain des hypothèses, nous supposons qu'Ontario, bien que protectioniste, s'unirait aux provinces libre-échangistes de l'Ouest.
Les intérêts de la race française au Canada exigent que nous ne perdions pas de temps à étudier cette question si importante de notre avenir politique. Nous devons être prêts à tirer profit des événements qui se préparent.
Le Canada annexé ! Voilà une idée qui n'est pas neuve, puisqu'cn 1774 et en 1775 l'invitation officielle était déjà faite aux Canadiens de secouer le joug anglais et de s'allier aux Etats-Unis. Les Canadiens de Québec n'avaient alors qu'un mot à dire et le sort en était jeté. Mais ce mot-là, ils ne le dirent pas. Ils restèrent fidèles à la foi jurée. En 1812, nouvelle preuve de leur fidélité à l'Angleterre, quand la jeune République américaine agitait sous leurs yeux le drapeau étoile. Mais jamais il ne fut davantage parlé d'annexion aux États-Unis qu'à l'époque même où s'élaborait le projet de confédération des provinces canadiennes. Quelques lignes d'une lettre de Mgr Cooke, évêque des Trois-Rivières,nous permettront denous en rendre compte :
« La grande majorité des députés regardaient ce projet de la Confédération, comme la seule planche de salut que la Providence offrait à notre nationalité, tandis que la minorité le repoussait de toutes ses forces, sans avoir toutefois de plan bien arrêté à mettre à la place, pour arracher le pays de l'impasse où il se trouvait. Un certain nombre des membres de cette minorité laissait entrevoir assez clairement, que l'annexion du Canada aux États-Unis était bien la condition indispensable au salut de notre nation. Quelques-uns auraient préféré laisser les choses comme elles étaient, ou amener tout au plus, quelques modi-
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fications à la constitution qui n'auraient fait que reculer pour quelque temps la crise en l'aggravant. Pour tout homme tant soit peu observateur, il était évident qu'à peu près tous reconnaissaient la nécessité d'un changement de constitution, et que la lutte véritable était entre la Confédération et l'annexion, c'est-à-dire qu'il s'agissait de décider si le Canada allait se préparer à devenir un grand État prospère et libre, en marchant courageusement vers l'accomplissement des destinées que la Providence semble lui réserver ; ou bien si renonçant à la vie de peuple libre et maître chez iui, il allait pour toujours enchaîner son avenir au sort d'une république qui n'a encore vécu qu'à peu près l'âge d'un homme, et qui a déjà traversé plusieurs guerres et notamment la dernière, la plus épouvantable des guerres civiles dont les annales des nations fassent mention; guerre civile qui lui a dévoré plus d'un million de ses enfants, et creusé un abîme où se sont englouties pour des années ses richesses et sa prospérité. »
En 1920 comme en 1867, les Canadiens français sont encore le grand obstacle à toute tentative d'annexion. Le principal motif de leur répugnance a toujours été la crainte de perdre, une fois dans le grand moule américain, leur langue française, leur foi catholique et les droits particuliers reconnus par l'acte de Cession. On pourra nous dire aujourd'hui que ces motifs n'ont pas la même force qu'il y a un siècle. Et dans une certaine mesure, c'est juste. Mais aujourd'hui, comme autrefois, craignons qu'une fois tombés dans le grand tout américain, nous ne soyons encore plus mal partagés. Il nous faudrait entrer dans la confédération américaine avec les seuls droits que la loi reconnaît aux autres Etats, et la constitution américaine ne reconnaît officiellement qu'une langue, la langue anglaise et ne reconnaît aucune religion. Évidemment nos concitoyens de langue anglaise ne se sentent pas la même répulsion. La communauté de langue et de religion les rapproche instinctivement. La littérature américaine, les magazines, les journaux, les modes, les pièces de théâtre, le cinéma, les
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millions des capitalistes, tout les imbibe un peu plus chaque jour de l'idée américaine.
Les Américains ont beau s'en défendre, ils y pensent souvent à l'annexion du Canada. N'est-ce pas le New- York World qui, il y a un an à peine, faisait dire au sénateur Edwards membre du Sénat Canadien, « qu'avant dix ans, l'annexion du Canada aux États-Unis serait un fait accompli ? »
En passant, notons qu'il y avait au Canada, le 27 juin 1918, environ 110,000 hommes âgés de plus de 16 ans, tous sujets américains, et aucune mention n'est faite de ceux qui ont été naturalisés durant ces dernières années. Des chiffres publiés dans le journal La Défense, de Windsor, numéro du 17 avril 1919, sont très éloquents sur ce sujet. De 1910 à 1914, au mois d'août, il est passé dans l'Ouest canadien plus d'un million et demi de sujets américains :
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C'est là une pacifique armée beaucoup plus puissante que celle des Fenians. Remarquons aussi comme les Frenchies de Québec semblent peu attirants pour les colons américains. Les touristes il est vrai, nous viennent voir dans la belle saison. C'est bien suffisant. Le Canada est notre seule patrie à nous : tâchons de nous le répéter chaque jour et nous n'aurons nulle envie de nous jeter dans les bras de l'Oncle Sam.
— Sommes-nous mûrs pour l'Indépendance, cette indépendance future vers laquelle le peuple canadien devrait
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tendre tous ses efforts comme le disait Alexander Galt, en 1869 dans sa lettre au Gouverneur Général. Disons oui pour un moment. Du coup, plusieurs problèmes se trouveraient résolus. Nous avons goûté, depuis trois ans surtout, tous les charmes que récèle le mot autonomie appliqué à une colonie britannique. Nous avons goûté au fameux principe « Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre, » et nous pouvons nous attendre, si nous demeurons colonie anglaise, à voir le tribut de chair et de sang devenir plus lourd à chaque guerre.
Le Canada indépendant veut dire une patrie pour laquelle les Canadiens seront joyeux de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang, quand il s'agira de défendre son intégrité. Et les Canadiens de race française n'auront pour cela de leçon à recevoir de personne. Il leur suffira de se rappeler leurs ancêtres qui se battirent comme des lions pour la défense des fleurs de lys, et qui furent les premiers à se ranger sous la bannière anglaise quand il s'agit de repousser l'envahisseur, en 1812, ou simplement de se tenir prêts comme en 1764, 1775, 1790, 1793 et 1807. Chaque fois que les gouverneurs appelèrent les milices sous les armes pour la défense du sol, il ne fut pas nécessaire de faire patrouiller la province ni d'offrir des primes à la délation.
Un Canada indépendant veut dire un peu plus de conscience nationale chez nos gouvernants et la bouche un peu moins remplie des légendaires bienfaits que nous devons à l'Angleterre, pour nous servir d'une expression d'un excellent Anglais d'Ottawa, M. Ewart, auteur des Kingdom Papers. Cela veut dire que nous aurions un peu plus d'orgueil et de fierté; que tous les Canadiens, à quelque race qu'ils appartiennent, se sentiraient plus solidaires les uns des autres; que nous aurions en un mot l'ambition légitime et naturelle de ceux qui ouvrent négoce pour leur propre
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compte. Les intérêts du Canada passeraient enfin avant ceux de l'Empire. Nous aurions notre représentation à l'étranger par nos consuls et nos agents de commerce, dont le devoir serait de surveiller les intérêts canadiens, jusque là confiés à un agent britannique, qui doit voir aux intérêts de l'Angleterre d'abord.
Mais la guerre nous a-t-elle laissés dans un état financier qui nous permette de nous « mettre en affaires » pour notre propre compte ? La crise économique, dont les grèves sont l'écho infaillible, ne va-t-elle pas accentuer le conflit entre l'Ouest et l'Est canadien ? Notre dette nationale, deux milliards, est telle qu'il faudra ajouter encore au tarif douanier qui fait le désespoir des cultivateurs de l'ouest. Ne voj^ons-nous pas là la menace d'une rupture entre l'Ouest et l'Est ?
Cette possibilité d'une rupture du lien de la Confédération nous amène tout naturellement à une dernière hypothèse : l'Union de Québec avec les provinces maritimes, Nou veau-Bruns wick, Nouvelle-Ecosse, Ile du Prince- Edouard, dont l'ensemble correspondrait au Canada oriental, dont Errol Bouchette nous parle dans son Indépendance économique du Canada français.
Gardons-nous bien de prétendre que c'est là que nous trouverons la solution de toutes nos difficultés, le remède à tous nos maux. D'ailleurs les provinces maritimes n'ont pas été consultées, et peut-être répondraient-elles : Non, tout court, à nos offres d'association.
Québec et les provinces maritimes ont ensemble une population de plus de trois millions. Le recensement de 1911 donne exactement 2,940,667 âmes, et personne ne serait surpris de lire au prochain recensement de 1921 une population de 3,300,000 habitants.
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Le groupe français atteint le chiffre probable de 2,000,000, si l'on en juge d'après 1911, qui nous donne exactement 1,768,815 citoyens de race française, soit pour :
Québec 1,600,000
Nouveau-Brunswick 100,000
Nouvelle- Ecosse 52,000
Ile du Prince-Edouard 15,000
Cette nouvelle confédération des provinces de l'est rapprocherait de nous nos frères acadiens que nous avons trop négligés et rendrait, proportionnellement plus importante l'influence française dans ce coin de l'Amérique du- Nord. Il resterait une minorité fort importante de 1,300, 000 citoyens de langue anglaise mais de sentiment bien plus « canadien » que britannique. Et cette minorité puissante n'aurait aucune crainte à entretenir, advenant une alliance avec Québec ; les gens de l'est n'auront qu'à consulter la minorité anglaise de Québec pour savoir ce que les Canadiens entendent par le mot : Liberté.
Le capital anglais, qui a poussé dans Montréal des racines profondes, grâce au labeur et à l'épargne des Canadiens français, rugira et fera donner contre un pareil projet tous ses gros canons. Et c'est un secret de Polichinelle qu'il a des intelligences dans la citadelle française de Québec.
Une confédération des provinces orientales signifierait aussi l'abandon de nos compatriotes d'Ontario et de l'ouest. Avouons que c'est là le gros obstacle; mais passons outre et soyons égoïstes pour l'instant.
La population anglaise des provinces maritimes est loin de montrer à l'égard de ses concitoyens de race française le fanatisme qui caractérise nos voisins d'Ontario.
Jamais les vents de l'est ne nous ont apporté les bordées d'injures que les vents d'ouest ne cessent de souffler sur
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nous depuis 1867, par exemple. La population acadienne voit son effectif augmenter rapidement chaque ano.ee. Dans le parlement du Nouveau-Brunswick, elle compte douze représentants, et c'est un ministre acadien, M. Yeniot, qui déclarait l'an dernier, en pleine chambre, que jamais les relations entre les deux races n'avaient été plus amicales. Dans l'île du Prince-Edouard, M. Arsenault, un Acadien, était premier ministre il y a à peine quelques mois. Partout nos compatriotes reprennent au soleil la place • que la Providence leur avait réservée, et le grand dérangement de 1755, en retardant leur essor, n'a fait que rendre plus brillant le triomphe de la justice et du droit.
Les ressources naturelles du Canada oriental forment un tout complet. Le plus beau fleuve du monde, le Saint- Laurent, qui traverse tout Québec, arrose des plaines fertiles. Nous avons un débouché vers l'océan Atlantique, qui nous rend indépendants des chemins de fer américains, à qui les Canadiens de l'ouest paient chaque année un lourd tribut.
Les plaines immenses de PUngava recèlent des ressources inépuisables que nos colons n'ont pas encore entamées; nos lacs et nos rivières permettent la culture de tout ce qui peut pousser dans une terre fertile; nos forces hydrauliques, cette houille blanche dont Québec possède la plus forte proportion, soit 10,000,000 c.v., permettront à toutes les industries de s'installer et de nous débarrasser de l'emprise ontarienne. Nos mines encore à peine exploitées, nos forêts, nos pêcheries, notre agriculture resteront toujours la grande source de notre fortune et de notre puissance, si nos gouvernements provinciaux, sortant de leur léthargie, se décident enfin à adopter une politique vraiment nationale et ferment la porte à cette espèce de capitalistes étrangers qui, pour une bouchée de pain, acquièrent
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chez nous des droits centenaires, taillent en plein drap dans nos réserves, font fortune aux dépens des générations futures, et se moquent de nous, une fois leurs goussets remplis.
L'île du Prince-Edouard, surnommée la Province- Jardin, possède un sol des plus fertiles, grâce aux engrais marins qui entourent l'île. De nombreux troupeaux y trouvent des pâturages abondants. La production des fruits augmente chaque jour d'importance. C'est notre Californie.
La Nouvelle-Ecosse est encore mieux partagée. L'agriculture et les pêcheries rivalisent avec les mines de charbon et de fer. Ses jardins sont célèbres, grâce à la fameuse vallée d'Annapolis qui produit des pommes dont la réputation est mondiale.
Le Nouveau-Brunswick jouit des avantages de ses deux voisines et possède, en outre, des forêts inépuisables, qui fournissent le meilleur bois de commerce et abritent en même temps le gibier le plus varié.
Les événements se précipitent. Tôt ou tard, nous serons à la croisée des chemins. Il nous faudra faire un choix. Ne soyons pas pris au dépourvu, et dans ce but, rendons familières à nos esprits ces questions d'importance capitale. Relisons notre histoire; nous y trouverons des exemples admirables d'endurance et de ténacité. Préparons-nous en vue de l'indépendance future de notre patrie;: en cela, nous suivrons les avis de Galt et de sir John MacDonald.
C'est sur le terrain économique qu'il va nous falloir lutter. Il nous faut admettre que sur ce point nous ne nous rendons pas justice à nous-mêmes. Nous devrions être aussi bien outillés e,i commerçants, en industriels et en financiers que nous le sommes en médecins, en notaires et en avocats. Et de ces derniers quelle surabondance !
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Dans l'exploitation des ressources du sol et du soussol nos compatriotes anglais ont pris l'avance sur nous, et l'ont gardée. Et cela s'explique assez aisément. Les colons anglais eurent de leur mère-patrie et chez les Américains tous les capitaux que la France ne nous fournit jamais et préféra* risquer chez les Turcs. Aujourd'hui il y a progrès; les bases sont plus solides, et nous pouvons d'un bon élau reprendre le terrain perdu.
Prenons exemple sur nos concurrents. Ne nous contentons pas de dire : « Maudits Anglais », chaque fois qu'Ontario nous lance un caillou. Agissons. Rappelonsnous que l'industrie ontarienne trouve dans Québec des débouchés magnifiques. Ces gens de la province voisine nous maltraitent, mais ça ne les empêche pas d'empocher notre argent. Encaissons leurs injures, mais efforçonsnous aussi d'encaisser leurs dollars. C'est possible. Dans le seul mois d'avril 1918, avant que la prohibition ne fût en force dans Ontario, une seule maison canadienne-française de Montréal empochait plus d'un million sur la vente du « scotch » aux assoiffés de Toronto.
Organisons-nous. Utilisons nos ressources. Que nos millionnaires et nos gros bourgeois, au lieu de jeter des millions de piastres sur les champs de courses de Buffalo ou dans les puits de pétrole du Texas, souscrivent encore plus généreusement qu'ils ne l'ont fait à nos œuvres universitaires. Qu'ils donnent aux jeunes travailleurs l'occasion d'aller s'outiller à l'étranger. Que nos banquiers et nos financiers fassent donc un bon matin l'inventaire des ressources monétaires de leurs compatriotes. Ils s'apercevront que l'union dans la race n'existe guère dans ce domaine, et qu'apparemment les voûtes anglaises inspirent davantage confiance à nos gens. Peut-être trouveront-ils là matière à réflexion.
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Si nous voulons remplir notre rôle dans la République future, préparons-nous dès maintenant. La moisson sera abondante. Dieu veuille que le Canada français puisse compter au moment propice sur des ouvriers expérimentés.
Emile Bruchesi.
Montréal, août 1920.
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