REQUETE DES DIRECTEURS DE L'ACTION FRANÇAISE
aux membres du Comité catholique de l'Instruction publique sur l'Enseignement du français.
Eminence,
MesseigneurS;
Messieurs,
Les directeurs de l'Action française vous demandent humblement la permission de vous faire connaître leurs vues sur une question très importante. Ces vues n'ont pas la prétention d'être nouvelles; elles ont été formulées et défendues au Conseil de l'Instruction publique, elles vous sont familières. Nous désirons seulement les appuyer à notre tour, conscients que nous sommes de servir de porte-parole à un fort groupe de citoyens influents et de plus en plus nombreux.
Il s'agit de la place qu'il faut attribuer, dans le programme «le l'enseignement primaire, à l'enseignement respectif du français et de l'anglais. La dernière refonte du programme a fait surgir un problème à la solution duquel nous paraissent attachées les plus graves conséquences.
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Nous voudrions, en peu de mots, vous exprimer, sur ce sujet, notre franche pensée. Nous sommes d'avis que dans les écoles françaises de Québec, il faut, sans hésiter, considérer la langue maternelle comme matière principale dominant toutes les autres, et l'autre comme matière secondaire à laquelle sera consacré beaucoup moins de temps et de soin. Nous croyons, avec les meilleurs pédagogues, que la langue maternelle doit être, dans les premières années d'enseignement, la langue unique; que l'autre ne doit être introduite qu'à l'heure où l'élève pourra l'apprendre sans risquer de déformer ses notions de français par des confusions de sons ou d'orthographes. Nous adhérons pleinement aux conclusions de Mgr F.-X. Ross, chargé du remaniement du programme par le Comité catholique de l'Instruction publique.
Nous partons de ce principe que l'éducation primaire doit avoir pour but de former à nos enfants des cerveaux français, de leur apprendre à penser comme des Français, en un mot de les développer selon le génie de leur race. Or ceci ne s'obtiendra, cela va de soi, que si l'on respecte les prédispositions intellectuelles des petits Canadiens français. Il importe souverainement qu'on apporte tous les soins à leur bien enseigner leur langue. Mais qui ne le voit? Une condition de l'efficacité de cet enseignement, dans un pays saturé d'anglais, n'est-ce pas d'éviter à tout prix, dans l'esprit des enfants, la confusion des deux langues et par conséquent de sacrifier l'une à l'autre, surtout dans les premières années de l'école?
Rien ne sert, à notre modeste avis, de poursuivre la chimère des deux langues également bien apprises et également bien sues. C'est un fait acquis de façon péremptoire : nul ne sait parfaitement deux langues, surtout parmi le peuple et parmi les enfants. Plusieurs peuvent les parler toutes deux d'une façon convenable, mais toujours l'une des deux finit par prédominer. Puisqu'il en est ainsi, nous voulons, nous, et nous sommes persuadés que vous partagez notre ambition, nous voulons assurer, à tout prix, la prédominance de la langue maternelle dans l'esprit de nos enfants, et nous proposons qu'à cette fin elle prenne dans l'enseignement une avance considérable sur l'autre, même au sein des écoles des villes. Trop de causes, en ces milieux, nous inclinent vers l'anglicisation pour que nous n'ayons pas le devoir de nous prémunir contre le péril. Les Canadiens frnçais des villes perfectionnent, pendant toute leur vie, leur connaissance de l'anglais, tandis que la plupart parlent et écrivent un fiançais suspect, souvent plus imparfait, à mesure qu'ils avancent en âge. C'est au point, hélas ! que la majorité
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des hommes du commerce, de l'industrie, de la finance, et un grand nombre d'hommes des professions libérales, en viennent à faire leurs rédactions et leur correspondance d'affaires en anglais plutôt qu'en français. La raison est que l'anglais se lit et s'entend partout, que c'est une langue facile et moins exigeante que le français; qu'elle a des formules brèves et commodes, vagues parfois, mais dont on se contente facilement en Amérique. En quelques mois d'étude sérieuse ou de pratique régulière, tout Canadien français, quelque peu doué, acquiert la connaissance de l'anglais qui lui est nécessaire. Les esprits paresseux préfèrent même' s'en servir que de s'imposer un effort pour respecter les exigences de leur langue maternelle. Les membres du Comité catholique de l'Instruction publique ne croient-ils point que céder à cette tendance trop commune chez les nôtres, serait pousser bientôt l'anglais à la prédominance dans l'enseignement, renoncer comme suite inévitable à la langue de nos ancêtres et à la culture supérieure qu'elle porte avec elle ? Les directeurs suprêmes de notre éducation seront assurément les derniers à entrer dans un tel mouvement.
Nous supplions que l'on ne voie pas là une couleur pessimiste des choses. Actuellement nous avons le témoignage de beaucoup de nos hommes d'affaires les plus en vue qui confessent leur embarras pour parler et écrire quand ils sont en France ou qu'ils correspondent avec des Français. Des maisons françaises ont déclaré que la correspondance française du Canada est souvent sujette à caution, à cause de l'impropriété des termes qu'on y emploie. Un autre malheureux symptôme et qui décourage la bonne volonté des hommes de commerce respectueux de leur langue, c'est, à l'heure actuelle, la rareté des jeunes gens possédant bien leur français commercial. Aussi est-ce avec quelque surprise et une véritable douleur que nous constatons le rôle néfaste qu'ont joué chez nous, au point de vue du français, certains collèges commerciaux. Nous ne croyons pas, qu'il y ait jamais eu, dans la province de Québec, de plus puissant agent d' anglicisât ion et de corruption de notre langue que ces collèges. Nous pourrions citer telle grande école de Montréal où les élèves qui viennent de ces institutions et quelquefois des diplômés possédant fort bien l'anglais, sont incapables de subir l'examen d'entrée pour les matières françaises. Les directeurs de plusieurs collèges commerciaux ont trop facilement cédé, semble-t-il, aux exigeances injustifiables de quelques pères de famille dominés eux-mêmes par des vues exclusivement utilitaires.
Ce que nous redoutons par-dessus tout, et c'est tout le motif de
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cette requête, c'est de voir l'école primaire entrer dans la même voie et favoriser dans nos campagnes, nos villages et nos petites villes, l'œuvre dépiorable accomplie par les collèges commerciaux dans nos grands centres. S'il n'y a pas arrêt sur cette pente, si même il ne se produit une réaction énergique, il est triste de le penser, mais le mal nous paraît inévitable : jamais nous n'aurons au Canada le commerce français, l'industrie française, la finance française; et il nous faudra dire un adieu définitif à l'indépendance économique des Canadiens français.
On ne saurait donc nous reprocher de négliger le point de vue utilitaire en réclamant l'enseignement intense du français. Nous qui ne croyons à aucune infériorité de notre génie ethnique, nous sommes d'avis que nos compatriotes ont un intérêt primordial à marquer du sceau de leur race leurs activités commerciales, industrielles, financières. La preuve en est faite chaque jour : notre langue nous sera de plus en plus utile dans nos relations extérieures; divers signes nous font croire qu'elle occupera également une place de plus en plus considérable dans le commerce canadien. Nous osons dire davantage : nous ne désespérons pas de voir les nôtres se servir un jour, habituellement, de leur propre langue dans les affaires. Déjà le branle est donné et le progrès se fait sentir partout. Des adhésions précieuses et ferventes, parfois même impérieuses, nous arrivent. Il est même très rare aujourd'hui de rencontrer, comme cela se voyait parfois jadis, des pères de famille canadiens-français qui envoient leurs enfants aux écoles anglo-protestantes. L'expérience a prouvé que notre peuple n'avait besoin que d'être éclairé et que le sentiment de sa dignité, de ses devoirs et de ses meilleurs intérêts le ramène de jour en jour vers le culte de sa langue. Vous l'aurez pensé avant nous : ce n'est pas le temps, à l'heure où tel mouvement se dessine, de faire servir l'ôcolc canadienne-française à opérer un recul. Nous vous supplions donc humblement, assurés d'être en communauté de pensée avec vous, de défendre une institution d'où dépend notre survivance, notre qualité de peuple français et apostolique Notre patrimoine est tel qu'il ne peut être sauvé que s'il est défendu dans son intégrité. Nous vous supplions de ne pas abandonner à des maîtres, à des directeurs, à des inspecteurs d'écoles dont L'ampleur ou la tournure d'esprit nous laisse quelque inquiétude, le soin de fixer eux-mêmes la physionomie des écoles où sont élevés nos enfants, de ne pas livrer surtout à la libre interprétation de ces pédagogues, le sort de l'enseignement du français dans notre province. Nous demandons, en un mot, que d'étroites préoccupations utilitaires ne relèguent pas ou second rang les intérêts supérieurs (le notre peuple.
l'action FRANÇAISE NOVEMBRE 1920
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