U HOMME D'AFFAIRES
Il y a eu jusqu'ici quelque chose de solennel dans la marche de l'enquête tenue par des esprits distingués sur l'état de santé moral de la nation, dans le défilé de représentants autorises de nos diverses couches sociales; et l'honneur est périlleux d'y figurer à leur suite. Déjà, plusieurs « témoins » de la race sont venus rendre compte de certaines mr-nife stations de sa vitalité et des vertus profondes qui l'ont soutenue jusqu'à présent dans la carrière. Ainsi, attentivement penchés aux pieds du rostre-, avons-nous entendu s'exprimer augustement les voix essentielles de la nation, celle de l'agriculteur et celle du négociant, le verbe docte du professionnel et la voix ferme de l'ouvrier décrivant les syndicats nationaux et confessionnels qui reprendront demain, qui reprennent déjà, les traditions fécondes des grandes corporations de jadis, mères véritables et protectrices de l'artisan, gardiennes vigilantes de sa vie morale et de la paix heureuse de son foyer. Nos mères incomparables n'ont pas été oubliées, et l'une d'elles a mis toute son âme et son talent délicat, dans une évocation du rôle généreux et primordial tenu ele tout temps chez nous par celles dont le poète a dit :
« Et nos mères nous ont bercés sur leurs genoux Aux doux refrains dolents des ballades normandes ».
(''est donc à une sorte d'inventaire des forces vives de la nation, et des raisons d'espérer qu'on y peut puiser, que celle-ci se trouve convoquée de par la judicieuse initiative de l'Action française. Et le tribunal a voulu dans son impartialité que fût invité aussi à « comparoir » un repré-
sentant de la confrérie assez discutée des « hommes d'affaires », de ces gens pressés et occupés que l'on critique parfois, qu'on louange plus rarement, mais aux services desquels on est assez souvent contraint — et content — de recourir. Au reste, ne pouvait-on sans doute pas oublier que l'homme ne vit pas seulement du pain de la pensée et que, dès le commencement des siècles, il y eut échanges et transactions de diverse nature dont, en certains cas, le souvenir s'est perpétué jusqu'à nous. Ainsi, par exemple, du marché maladroit conclu par Esaii, trop friand de lentilles et dédaigneux à son dol des principes élémentaires de la prudence commerciale. Serait-il trop hardi d'exprimer l'opinion que le fils de Jacob eût trouvé profit à confier le soin de cette opération immobilière à un homme d'affaires favorablement connu sur la place et versé dans cette catégorie de négociations ? Car il y aura toujours parmi nous des pauvres et des inexpérimentés ayant besoin d'être protégés contre les loups de la forêt, et dirigés fermement vers le mieux-être auquel ils tendent, souvent avec plus d'ardeur que d'adresse et de prudence. Or, la société reposant sur la famille et le foyer, la prospérité raisonnable de celui-ci importe à toute la collectivité, et c'est ainsi que, servant chaque jour l'intérêt particulier, l'homme d'affaires de tout temps s'est trouvé servir du même coup les grands intérêts généraux de son pays et de sa race.
Comment donc, l'homme d'affaires canadien- français peut-il servir la cause nationale, dont les besoins sont si grands, et en certains cas si impérieux ? Un coup d'œil sur l'heure présente aidera peut-être à formuler une réponse , au moins approximative, à cette urgente question,
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Il est hors de doute que l'univers entier a été affecté, à divers degrés, par le récent bouleversement, et il ne l'est pas moins que la question économique s'impose avec rigueur à l'attention, chez nous comme ailleurs. Libérées de leur effort intense de production guerrière, les classes laborieuses canadiennes ont éprouvé un moment d'incertitude, de flottement, répercussion directe de ce qui se passait au-dessus d'elles dans les cabinets directoriaux et les conseils d'administration. De part et d'autre on avait désappris les œuvres de paix et oublié la nécessité du labeur plus soutenu qu'intense, plus utile qu'immédiatement rémunérateur; il fallait réapprendre à se conformer aux principes fondamentaux, à la loi ancienne de l'offre et de la demande. Et l'on peut bien dire que pendant que les hommes d'affaires de la nation hésitaient et tâtonnaient ainsi, le pays entier attendait avec angoisse; car tel est le sort des gens d'affaires de s'entendre critiquer souvent pour leur activité, mais davantage encore pour peu qu'ils fassent mine de la suspendre. Rouage essentiel de la machine économique, il arrive souvent que les autres parties de celles-ci soient sur le point de leur refuser toute collaboration jusqu'au moment où ils font mine eux-mêmes d'abandonner la partie; et alors, la paix rentre et pour quelque temps tout ira bien dans la grande usine. Mais c'est là un état de choses que le bon La Fontaine a étudié et disséqué bien avant nous, bien qu'on semble justifié de placer le fabuliste, avec Molière, dans la catégorie des critiques qui n'ont corrigé personne.
Quoi qu'il en fût de tout cela chez nous, au lendemain de la guerre, le flottement ne dura pas longtemps et les gens d'affaires se remirent aux affaires. Imitant leur sœur des champs, l'industrie et le commerce retrouvèrent peu à peu leur essor, la banque respira et remit en circulation les amas d'économie dont elle regorgeait, et l'on vit que
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les artères du corps social se remettaient à battre d'un rythme vigoureux. Une page nouvelle s'ouvrit au grandlivre de la vie nationale, page en marge de laquelle l'historien écrira sans doute plus tard : « Activité nouvelle, élan économique, reprise générale des affaires amenant un certain degré de prospérité individuelle et collective ».
Reprise des affaires N'est-ce pas une autre façon
d'indiquer simplement un retour décisif des gens d'affaires à leur fonction normale et à leurs précédentes occupations ? Et comment pourrait-on mieux « servir » que d'accomplir la fonction pour laquelle on a été créé ? Il y avait « à faire » et l'on s'y mit résolument; il est facile aujourd'hui d'en constater les bons résultats. Et quel spectacle donnonsnous aujourd'hui, si ce n'est celui même d'une vaste armée au travail ? Moissons opulentes soumises aux procédés mécaniques les plus perfectionnés, usines et fabriques obscurcissant l'air de leurs hauts panaches, navires océaniques portant au loin nos produits et revenant chargés de citoyens étrangers venant s'asseoir à notre table, industries à l'éclatante prospérité, banques alignant des bilans marqués d'un encourageant progrès, maisons de placements financiers partout occupées à protéger l'épargne populaire et à la diriger, comme une armée de défense, vers les points stratégiques les plus essentiels et ceux où elle puisse rendre, avec un minimum de risque, un maximum de services à la collectivité. Dans cette esquisse, abrégée volontairement, comment ne pas voir l'homme d'affaires partout à l'œuvre, partout aux prises, ici avec les forces de la nature, là avec la concurrence aux menaces constantes, aux dangers toujours présents, dans ce qu'on a appelé une jungle où chacun n'a pas trop, pour se défendre, de ses armes les mieux fourbies, où il importe d'avoir sans cesse l'œil au guet, l'oreille attentive, le pied sûr et la main ferme ?
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Car dans cette guerre comme dans l'autre la victoire est le prix d'un effort et d'une vigilance qui ne doivent point connaître de repos.
Mais l'homme d'affaires ne se plaint pas de son sort. Il n'en veut pas à sa profession d'exiger le jeu incessant de tous les ressorts de son intelligence, de toutes les ressources de son activité. Elle l'en récompense largement, moins par les avantages matériels, souvent, que par ce qu'on pourrait appeler l'enivrement de la lutte, le plein rendement de toutes les forces qu'il sent en lui et autour de lui, la joie de l'effort, plus grande en bien des cas que l'orgueil du succès obtenu. Ce n'est en somme qu'une variété de l'accomplissement de la loi du travail, laquelle porte sa sanction inévitable, de regrets si on la transgresse, de fierté et de satisfaction dès qu'on lui obéit fidèlement. Et pour peu qu'il ne s'isole pas dans une œuvre égoïste, qu'il invite à participer aux bénéfices moraux et matériels de son effort le plus grand nombre possible de ses concitoyens, l'homme d'affaires se sent grandir à la hauteur des privilégiés de l'existence, et peut goûter profondément la satisfaction de sentir qu'il n'a pas, lui non plus, perdu la (( journée » d'années pendant laquelle il lui est commandé de respirer et de « servir ».
Comme les phases et les événements de la vie, les affaires offrent la particularité de s'enchaîner, de découler les unes des autres, en vertu de lois souvent mal connues mais non moins rigoureuses dans leurs manifestations. Aussi est-il souvent erroné d'attribuer à un financier, à un chef d'industrie ou de maison de commerce, l'absolue responsabilité d'une entreprise ou d'une décision importante; en règle générale elle lui a été suggérée, imposée
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même, soit par des événements fortuits, soit par les conséquences logiques de faits posés antérieurement, ou encore par le souci d'intérêts collectifs dont il a la garde ou la responsabilité. En ces occasions, d'ailleurs fréquentes, le rôle de l'homme d'affaires se rapproche assez de celui du chef militaire, manœuvrant d'ici, de là, des corps d'armée nombreux, selon les dangers créés par la pression de l'ennemi, la connaissance des points faibles de la défense et la prévision des dangers qui pourraient surgir. Et ici encore il n'est pas malaisé de toucher du doigt l'importance du rôle que peut jouer l'homme d'affaires et des services qu'il peut lui être donné de rendre aux siens.
On accordera, je crois, que chez nous présentement, le besoin d'une direction économique prudente et avisée se fait sentir avec une particulière acuité. La race canadiennefrançaise vient de constater la réalité d'un fait qui l'a comblée d'étonnement; et l'on est tenté de dire qu'elle en ressent un peu d'étourdissement, ainsi qu'il arrive, assuret-on, aux personnes dont la fortune, bonne ou mauvaise, a été trop soudaine. Elle a tâté son pécule et constaté qu'elle n'est plus l'indigente personne d'autrefois. Les pièces d'argent qui assurent à la fois l'aisance et l'influence gonflent son bas de laine, et comme elle a eu l'occasion, depuis cette découverte, de se promener sur le pas de sa porte, voisins et passants l'ont saluée avec un respect tout nouveau. Et la race a senti des horizons nouveaux s'ouvrir à ses yeux éblouis, comme devant le chevalier Lohengrin se déroulait la forêt enchantée avec ses nymphes aux cheveux ornés de fleurs. Or en notre cas, que va faire le nouveau chevalier et quelle voie suivra-t-il ? Celle de l'imprudence et du danger, ou celle plus rude de l'effort continu vers les sommets où reposent la force et la sécurité ? Et, pour indiquer nettement les données du problème qui
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se pose à notre race, les millions de l'épargne canadiennefrançaise lui donneront-ils le maximum de bénéfices moraux et matériels dont ils sont susceptibles, ou bien s'ils seront détournés de leur cours naturel pour servir, comme dans le passé, à une inflexible consolidation de notre assujettissement ? La réponse, sans doute, est entre les mains qui détiennent chaque petit pécule; mais tous ces ruisseaux couleront en fin de compte vers les grandes rivières, et c'est là que s'en décidera le cours véritable, selon le plus ou moins de succès qu'auront eu les gardiens des écluses, les conseillers principaux de la race en ces matières, pour peu qu'ils sachent voir plus haut et plus loin que leur propre et égoïste avantage personnel. Au reste, qui n'a pas cette largeur de vues, cette envergure de conception n'est pas doué pour les vraies affaires, celles qui ont leur répercussion sur le sort des peuples et des groupements humains. Et ils ne méritent pas qu'on s'arrête à écouter le « grand petit bruit » qu'ils peuvent faire l'espace d'un instant. Qui ne voit que sa boutique et le gain de sa journée n'exercera jamais d'influence et sera toujours confondu dans la foule anonyme. L'homme d'affaires digne de ce nom doit être capable de faire la place très large dans son esprit et dans sa vie aux intérêts primordiaux jde la colltectivité qu. le renferme et d'où il tire sa force d'action; à cete condition1 seulement mérite-t-il d'ailleurs l'estime et la confiance publiques, garanties indispensables de succès suffisant et de durée appréciable. Mais à ceux-là qui répondent : « Présent » lorsque la race fait appel à ses hommes de bonne volonté, à ceux-là on peut faire confiance pour les tâches de demain et compter sur la sagesse et le désintéressement les directions qu'ils donneront à leurs concitoyens.
Direction et conseils dont l'influence pourra être très grande, en raison du moment décisif de notre histoire que
nous sommes à traverser. Demain dépendra largement de ce que nous accomplirons aujourd'hui; demain seul dira si l'arme puissante qui repose aujourd'hui entre nos mains aura servi à notre libération, ou bien si nous aurons au contraire laissé l'adversaire s'en emparer une fois de plus et s'en servir contre nous, selon le « Vœ victis » ancien des arènes et des champs de bataille. Alors pourrions-nous bon droit verser des larmes amères, car l'occasion était belle et l'arme puissante; déjà nous pouvions jeter sur la Terre promise des regards heureux et déjà possesseurs, sans fausse honte, à la pensée d'améliorer même matériellement notre sort et celui des générations futures. « Les anciens avaient coutume de dire, écrit M. Jacques Bainville dans une œuvre récente, que ce n'est pas une honte d'être pauvre, mais qu'il est honteux de ne pas chercher à sortir de la pauvreté ». Vérité qui s'applique encore pins fortement, cela va de soi, aux groupes humains minoritaires qu'aux individus qui les composent. Au reste, nos classes moyennes ont toujours tendu, obscurément mais laborieusement, vers cette étoile si longtemps inaccessible mais toujours désirée; et ce doit être la grande pensée de l'homme d'affaires influent de soutenir cette aspiration et ce mouvement, de l'élargir encore afin qu'il se répande dans toutes les cellules du corps national et que partout la vie et le mouvement y répondent à l'appel de l'avenir. Combien de dangers seront ainsi évités et combien de bienfaits assurés ! Mais cette pensée a été exprimée avec plus de force encore que je ne le saurais le faire, en dépit d'une conviction basée sur l'expérience, par M. Errol Bouchot te. dans son beau livre sur 1' « Indépendance économique des Canadiens français » : « Qu'adviendrait-il, s'est-il demandé, si par malheur nous avions à subir la loi du vainqueur économique, le plus terrible de tous; si abdiquant virtuelle-
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ment notre influence et nos droits, nos ouvriers devenaient des ilotes, nos agriculteurs des paysans ruinés, nos classes instruites ou prétendues telles, des prolétaires comme le sont déjà les trois quarts de nos médecins, avocats, ainsi que la presque totalité de nos fonctionnaires ? Est-ce quand tout cela serait consommé que nous pourrions prétendre prêcher sur ce continent, comme le firent nos pères, la sainte croisade de la vérité, de la justice et de la liberté » ?
Et plus loin l'éminent économiste canadien-français ajoute encore :
« Nous n'accomplirons nos destinées qu'à la condition d'être de toute manière les forts de notre siècle. Nous n'y arriverons jamais en nous traînant à la remorque de nos compatriotes de langue anglaise; mais par un effort qui nous placera à la tête du progrès économique du continent ».
A mon humble avis, c'est en travaillant de toutes leurs forces à la réalisation de ce fier programme de développement national que les hommes d'affaires canadiens-français sauront le mieux accomplir leur mission essentielle, qui est de veiller à la garde des intérêts de la race, et à la construction méthodique d'une armature économique capable de nous défendre à la fois contre les faiblesses du dedans et les attaques variées qui ne manqueront jamais de nous venir du dehors.
Joseph Versailles
Nous avons le plaisir d'annoncer, pour 1921, une chronique des livres et des publications de langue anglaise au Canada qu'a bien voulu accepter de nous faire M. Louis-D. Durand, avocat aux Trois-Rivières, l'un des esprits les plus avertis de la jeune génération.