‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 77 sur 104 · NOS TRADITIONS · texte numérisé non relu

NOS TRADITIONS

C'est de ces vénérables anciennes que je viens vous entretenir.

En abordant ce sujet je me sens pénétré d'un sentiment très doux de vénération et d'amour pareil à celui qu'on éprouve en revo}rant de loin, après une longue absence, le toit de la maison paternelle.

Bah ! dira quelqu'un — et je le plains sincèrement —

ah bah ! nos traditions est-ce qu'on ne peut pas être

franchement catholique tout en se passant d'elles, et serons-nous moins Français pour avoir mis de côté des coutumes surannées qui ont des airs de revenant à la fête de notre vie moderne ?

Ce n'est encore qu'une boutade, de mauvais goût peut-être, mais qu'on pourrait oublier. Le pire est que, petit à petit, l'idée fera son chemin. Un jour on aura remarqué que la présence du crucifix offusque certains visiteurs qui lisent la bible et semblent ignorer le Christ; et, le lendemain, par respect pour Notre Seigneur, on reléguera dans la chambre à coucher la sainte image qui, au temps des ancêtres, avait la place d'honneur au foyer.

On ne s'arrête pas vite en si bonne voie et bientôt on sourira lorsque grand'mère fera naïvement, du bout de son couteau, le signe de la croix sur le pain qu'elle va entamer. Monsieur en aura tant vu qui ne prient plus avant de se mettre à table, qu'il finira bien par faire comme les autres; Madame enverra ses souhaits de bonne année à Noël plutôt qu'au jour de l'an; Jean quittera la ferme pour aller raccommoder des automobiles à Montréal, et Jeanne, pour avoir l'air d'une autre, portera des talons hauts et des collets bas.

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Quant à se signer avant de commencer un travail, à se découvrir au son de l'angélus, à semer des grains bénits dans son champ, à faire le mois de Marie à la grande croix du chemin, vraiment la mode en est passée en beaucoup d'endroits; et ces mille pratiques, qu'inspirait la foi robuste de nos pères, sont de plus en plus mises au rancart avec les chansons de la Bretagne et de la Normandie qu'on a si bien remplacées par les trémolos de nos Apollons modernes.

J'ai lu, dans un vieux manuscrit, qu'un saint vit un jour, dans une vision, une âme damnée. Il y avait des mouches venimeuses qui voltigeaient autour d'elle et qui la tourmentaient, tandis qu'un monstre horrible lui rongeait le sein. Les mouches en tourbillonnant disaient à la victime : Tu as commencé par nous, et le monstre répondait : C'est par moi que tu as fini.

Le saint crut voir là le commentaire vivant de la parole des Saints Livres : « Celui qui néglige les petites choses finit par négliger les grandes ».

Avons-nous jamais réfléchi que cette parole inspirée est vraie dans tous les ordres de choses ?

La vie du corps ne résiste pas longtemps aux infiltrations, dans les veines, du poison le plus anodin; celle de l'âme a besoin, pour subsister, des mille pratiques de la piété; et la vie nationale périt quand on néglige les traditions familiales et les coutumes ancestrales qui lui donnent sa physionomie.

Elle serait longue à faire la liste de ceux qui ont perdu leur nationalité, quelquefois leur religion, pour ne pas s'être assez cramponnés à ce qui leur paraissait des choses insignifiantes et dont la négligence a eu pour eux de si funestes résultats.

Le monstre qui a dévoré tant de mentalités canadiennes françaises a eu souvent de sinistres précurseurs. Appelez-

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les apathie, laisser-aller, coutume, respect humain, naïve admiration pour tout ce qui est étranger, puéril orgueil de parler anglais : en apparence ce n'étaient que des mouches, mais le monstre suivait et il achevait bientôt ce ce que la négligence avait commencé.

Ajoutez à cela la conspiration, dans les provinces anglaises, contre tout ce qui est français et, dans la province française, le zèle intempestif de plusieurs pour tout ce qui est anglais et vous aurez une idée des dangers qui nous menacent, s'il ne se produit pas chez nous une réaction prompte et efficace.

De grâce qu'on cesse de traiter de détails insignifiants et de minuties scrupuleuses ce qui constitue le fond de notre physionomie nationale.

La gracieuse et touchante allégorie du poète me revient ici en mémoire :

Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé.

Le coup dut l'effleurer à peine, Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure Mordant le cristal chaque jour D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé; Personne encore ne s'en doute; N'y touchez pas, il est brisé.

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Comme c'est vrai : les gouttes d'eau qui tombent finissent par percer le plus dur granit et une légère fissure peut entraîner la ruine du plus beau monument.

O âme canadienne-française, garde jalousement la fleur de ta beauté. O mes concitoyens, gare aux coups d'éventail qui font de légères fêlures par où suinte et s'écoule l'eau fraîche de nos traditions nationales.

Je ne prétends pas, certes, que ma nation soit plus grande que les autres, mais je l'aime telle qu'elle est; je trouve qu'elle a des grandeurs et des beautés qui lui sont propres. Et l'expérience est là pour dire bien haut qu'un Canadien qui se fait Anglais sacrifie en pure perte ses allures françaises, car il porte assez gauchement l'uniforme anglais.

Parmi les traditions que je verrais disparaître avec le plus de peine est bien celle qui faisait du jour de l'an la fête de nos familles. Dans plusieurs endroits, c'est Noël qui tend à se substituer au jour de l'an.

Certes, Noël est la fête religieuse la plus touchante de l'année et c'est l'une de celles que l'Eglise entoure de plus de solennité.

En choisissant cette aimable fête pour échanger des vœux et se rassembler au foyer, nos frères de langue anglaise ont fait un choix très judicieux et je suis loin de leur en chercher noise. Mais tout cela n'infirme pas le fait que les Canadiens français ont adopté un autre jour, lui aussi plein de signification, pour leur réunion familiale et leurs vœux de bonne année, et je ne vois pas vraiment pourquoi nous abandonnerions notre tradition et échangerions notre alerte et joyeuse « Bonne année » pour une traduction à peine française de « Merry Christmas and Happy New Year ».

Encore ici nous perdons tout et ne gagnons rien.

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Quel beau jour était autrefois le premier de janvier dans les familles canadiennes. J'entends encore résonner les grelots qui retentissaient joyeusement lorsque les carrioles arrivaient à travers la poudrerie. Je sens le fumet des viandes fraîches qui rôtissaient pour le repas de fête; je vois le sourire accueillant de mon père et de ma mère. Oh ! la joyeuse poignée de mains qui s'échangeait et les baisers bruyants qui retentissaient chaque fois que la porte s'ouvrait pour donner passage à de nouveaux venus, grands et petits, dont on secouait la neige pendant que des figures rougies par le froid émergeaient de la laine et de l'étoffe du pays. Ensuite c'était la solennelle bénédiction du père qui levait les yeux, abaissait les mains et bénissait sur la terre pendant que Dieu bénissait au ciel.

Le matin, avant l'aurore, les plus petits avaient précédé les absents, et quelquefois, j'en ai souvenance, il y eut presque des combats pour obtenir les étrennes de la première bénédiction.

Heureuse coutume, on me dit que tu tends à disparaître. Au moins tu ne m'accuseras pas de t'avoir trahie. Depuis que j'étais enfant, tant que vécut mon père, je t'ai gardée pieusement et, depuis que je suis prêtre, chaque année, avec zèle, je t'ai recommandée à ceux qui dépendaient de moi.

C'était aussi le jour où l'Enfant Jésus apportait des présents aux bons petits enfants. En cet heureux temps le grotesque Santa Claus n'avait pas encore fait son apparition à nos foyers. On pouvait lire un journal sans voir l'image du bonhomme aux cent paquets; et même on passait dans les villes sans être arrêté par la foule en extase devant le gros homme qui vend des jouets.

Encore une fois pourquoi cette transformation dans nos mœurs ? Elles seraient si gracieuses et si éducatrices

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les gravures où l'on verrait l'Enfant Jésus venant du ciel, porté par les anges, pour visiter ses petits frères de la terre. Pauvre Jésus, bientôt il n'y aura plus de place pour lui, ni pour ses anges, auprès de nos petits. Dans leurs livres, ce sont des histoires de chats et de chiens qui ont pris sa place et au jour de l'an le voici détrôné par un bonhomme qui engraisse toujours et qui finira par ne pouvoir plus passer que par les cheminées d'usines.

On m'a bien dit que Santa Claus était originairement le bon saint Nicolas. Mais vraiment, sous l'accoutrement burlesque dans lequel il nous arrive chaque année, ne faudrait-il pas beaucoup de bonne volonté pour reconnaître le moindre saint du paradis ?

En tout cas, au foyer canadien, nous avons meilleur même que saint Nicolas. Et je ne vois pas ce que nous gagnerions à l'échange, surtout si saint Nicolas s'habille à la Santa Claus et vient supplanter l'Enfant Jésus.

J'ai fini mon humble plaidoyer. J'y ai mis tout mon cœur; que d'autres le continuent en y mettant leur talent. La chose en vaut la peine. Que ceux qui en douteraient pensent à l'histoire des mouches et au Vase brisé de Sully Prudhomme.

Je ne crains pas de profaner le texte de saint Paul en l'appliquant ici : « Insistez à temps et à contre temps, reprenez, suppliez, menacez, en toute patience et toujours en instruisant ». (II, Tim. IV, 2.)

A mes chers concitoyens de langue française j'ajoute cette autre exhortation de l'apôtre : « Demeurez fermes et conservez les traditions que vous avez apprises », (II, Thess. II, 14), traditions d'honneur, de probité, de travail, de simplicité. Prenez garde de vous laisser entamer par l'ambition, le sensualisme, le luxe, ces monstres qui ont dévoré tant de nations. Gardez votre langue et votre

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religion. Soyez ce qu'ont été vos ancêtres et léguez à vos enfants un nom toujours français; et, pour qu'il en soit ainsi, ne laissez pas abattre et surtout n'abattez pas vousmêmes les remparts qui nous ont toujours protégés.

Peut-être trouvez-vous que j'exagère, au moins que le danger n'existe pas chez vous. S'il en est ainsi, je vous pardonne volontiers, car j'étais un peu comme vous quand je vivais dans la chère province de Québec.

Depuis que je l'ai quittée, j'ai vu tant de choses que j'ai réfléchi. J'ai vu des parents, — et ils venaient de la province de Québec, — qui parlaient un mauvais anglais et dont les enfants ne comprenaient pas le français; j'ai vu des hommes et des femmes affecter de parler anglais parce qu'ils avaient honte de paraître Français; j'ai vu des mères pleurer parce que leurs fils et leurs filles avaient commencé à se faire Anglais et avaient fini par se faire protestants.

Ensuite, quand je suis retourné dans ma vieille province, plus Français que je n'étais quand je l'avais quittée, j'ai été frappé de voir ce que je n'avais jamais remarqué naguère : des enseignes en langue anglaise, portant des noms français, ma langue négligée dans les écoles au profit de l'anglais, et j'ai bondi dans tout mon être, quand j'ai entendu crier, dans une langue étrangère, sans même qu'on daignât les traduire, les noms les plus français du siècle de François 1er.

Heureusement nous assistons depuis quelque temps à un réveil. Et l'armée grandit toujours de ceux qui veulent, à tout prix, comme au temps des Macchabées, garder nos traditions et nos droits. Qu'il en soit ainsi, c'est mon vœu le plus cher et ma prière la plus ardente.

Êlie-A., év. d'Haileybury

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