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L ENSEIGNEMENT ET LA PROPAGANDE

L'Université de Montréal vient de faire connaître au public le programme très élaboré de sa section d'Enseignement social. Au commencement d'octobre, l'École d'Enseignement Supérieur pour les jeunes filles conférait des certificats d'études préparatoires à l'action sociale. Depuis deux ans, la Loyola School of Sociology chez les catholiques de langue anglaise et l'Université McGill chez les protestants, donnent également des diplômes et des baccalauréats d'études sociales. Il n'est presque plus d'université tant soit peu considérable qui n'ait une chaire attribuée à cet enseignement.

L'on reconnaît, de toute part, qu'il faut à la « reconstruction sociale » une base doctrinale. Il faut un ensemble de principes qui règlent les relations de plus en plus complexes des hommes entre eux, qui inspirent, soutiennent et orientent les œuvres destinées à soulager leurs misères. En ce sens et en fait, l'enseignement social dévie ut un véritable apostolat car il doit s'appuyer à une croyance. Aussi bien les catholiques y trouvent-ils un nouvel argument apologétique et la femme un mo3ren de sauvegarder son honneur menacé et les institutions chrétiennes dont elle a sa large part de responsabilité. Elle se préoccupe donc à bon droit de propagande et d'enseignement social et les œuvres les plus représentatives de la pensée et de la charité catholiques l'y encouragent.

Depuis quelques années des instituts d'enseignement social spécialement destinés aux femmes se sont fondés, par exemple, en Suisse, sous l'égide de l'Œuvre de la Pro-

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tection de la Jeune Fille, en Belgique, sous le patronage de l'Université de Louvain, à Paris, sous celui de l'Institut Catholique. Dès avant la guerre, les catholiques allemands inauguraient une université, en vue de préparer les jeunes filles à la pratique de leurs futurs devoirs de maîtresse de maison et de femme d' œuvres.

A côté des chaires officielles de l'enseignement social, entre les années 1900 et 1910, se sont fondées, dans une dizaine de pays européens, dans l'Amérique du sud et au Canada, des associations, des ligues, des fédérations féminines sociales, aux programmes desquelles, la propagande et l'enseignement tiennent une place prépondérante.

Qu'on me permette de signaler le travail de formation qui s'est ainsi accompli auprès de notre population féminine.

La Fédération Nationale Saint Jean-Baptiste date de 1907. Dès le début, elle s'assigna une tâche éducatrice. A une époque où l'on parlait fort peu chez nous, des conditions du travail féminin, des moyens à prendre pour améliorer le service domestique, pour diminuer le fléau de l'alcoolisme, la Fédération invita le public féminin à venir considérer ces questions en un congrès. Sa Grandeur Monseigneur Bruchési, qui en présidait les réunions, proposa aux congressistes les exemples qui leur étaient donnés depuis près d'une dizaine d'années, par les femmes de la Ligue Patriotique des Françaises.

Ce premier congrès fut suivi de deux autres, en 1909 et en 1917. Mais ce n'était là qu'un mode et un mode trop passager d'enseignement social. De grandes soirées populaires réunissent plus fréquemment les membres de la Fédération et leurs amis. Outre un programme récréatif, il y est donné un rapport de l'œuvre et une conférence appropriée. Les déléguées des œuvres affiliées et des comités sont, de plus, périodiquement convoquées à des

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assemblées générales où l'on traite de questions sociales d'ordre pratique. L'expérience y tient lieu de maître. Les diverses classes sociales s'y rencontrent, y apprennent à se connaître, ce qui, de tous les enseignements sociaux, n'est certes pas le moindre ! Enfin, chaque mois, pendant la saison d'activité, se tiennent deux catégories de véritables séances d'études, l'une pour les personnes du monde qui ont des loisirs et pour les religieuses, l'autre pour les conseillères des associations professionnelles. Conférences théoriques et pratiques, discussion de questions d'actualité donnent une physionomie très animée à ces réunions.

Faut-il mentionner, comme ayant toujours un caractère éducateur, les réunions mensuelles du bureau de direction, où se concertent les directrices de la Fédération et surtout les îéunions, également mensuelles, de chacune des associations professionnelles et des fédérations paroissiales, où nos meilleurs conférenciers et apôtres de la pensée catholique se sont fait entendre.

Enfin, la Bonne Parole cristallise, en une forme durable et concise, l'enseignement qui se donne dans les diverses sections de l'œuvre et porte bien au delà de leurs limites, la propagande qui s'y fait.

Si la Fédération a été établie pour l'action, elle possède à n'en pas douter, les organes propres à orienter cette action, à l'éclairer : elle fut dans l'esprit de ses initiatrices et elle demeure un centre de formation sociale, de formation surtout pratique et immédiatement applicable aux œuvres.

Or un tel enseignement, si peu classique, nullement soutenu par des méthodes, qui doit se plier à toutes les exigences, subir toutes les vicissitudes des circonstances, est plus qu'un autre dépendant de la valeur de ceux qui le donnent, de la valeur personnelle.

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Quels moyens avons-nous d'activer, dans le sens de la formation sociale, le développement de la valeur personnelle de nos femmes canadiennes ?

Deux institutions y ont jusqu'à présent contribué, l'École d'Enseignement Supérieur pour les jeunes filles et les cercles d'Études.

Sans doute, l'enseignement secondaire qui se donne sous le patronage des religieuses de la Congrégation, a pour objet une culture désintéressée. Mais nous verrions précisément, si nous pouvions nous y attarder, à combien de titres la formation classique prépare les femmes à devenir des apôtres des saines et justes doctrines sociales, comment la philosophie affine leur esprit et les met en garde contre d'insidieux sophismes, comment la précision des sciences, auxquelles elles s'initient, les habituent à tenir compte des réalités inéluctables de la vie courante, comment surtout le milieu très religieux où les jeunes filles reçoivent cet enseignement, développe en elles les plus nobles aspirations et les plus conformes à l'expression de l'apostolat social.

Quant au cercle d'étude, c'est une œuvre modeste. Il est composé d'un petit nombre de jeunes filles qui désirent étudier en commun. Quelles que soient ces études, elles stimulent à l'activité intellectuelle qui est toujours un puissant facteur de valeur personnelle. Facilement d'ailleurs et presque inévitablement de nos jours, les esprits s'orientent vers les préoccupations sociales. Le cercle devient aisément un foyer d'apostolat social. Sa souplesse permet qu'il s'adapte à tous les milieux, qu'il utilise' toutes les bonnes volontés et tous les moyens d'enseignement. Maîtres et conférenciers, en effet, ne sont pas toujours disponibles. Le cercle supplée aux uns et aux autres par l'utilisation des aptitudes de chacun de ses membres, par la discussion, par la lecture commentée. Les jeunes filles

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y acquièrent l'habitude du travail personnel, de l'initiative, et même de la parole dont le maniement devient indispensable dans les œuvres. Mais par-dessus tout, le cercle opère cette mise au point, cette adaptation aux conditions de la vie quotidienne, des connaissances et des talents acquis. Ses méthodes et ses visées varient avec les milieux où il se recrute. Pour former dans toutes les classes sociales des élites et des dirigeantes ou simplement des chrétiennes ayant, ce qu'on a justement appelé le sens social, il doit parler à chacune le langage qu'elle comprend. Et c'est justement ce que l'on a pu remarquer à l'occasion de ces « Journées d'Études », lesquelles réunissent depuis bientôt sept ans, les membres de quelques-uns de nos cercles d'études féminins. Voici le cercle Notre-Dame recruté surtout parmi les graduées de l'École d'Enseignement Supérieur, le cercle Jeanne-Mance qui trouve ses plus fidèles adhérentes parmi les retraitantes de la maison saint Joseph, le cercle de la paroisse de l'Enfant- Jésus formé des directrices du patronage, le cercle des associations professionnelles, ou celui des institutrices, le cercle Marguerite Bourgeoys de Sherbrooke, de Notre-Dame du Cap de la Madeleine. De l'un à l'autre, l'on approfondit à des degrés divers, les données théoriques de l'économie sociale ou ses aspects pratiques et particuliers; l'on met plus ou moins d'insistance aux études religieuses, aux questions d'ordre pédagogique ou professionnel.

Nous ne voulons pas exagérer l'importance et les résultats des cercles d'études : il sera toujours difficile de déterminer la part qui leur revient dans la préparation des dévouements qui se consacrent à la propagande et à l'enseignement social dans les œuvres. Mais c'est un fait dont il faut tenir compte qu'un grand nombre de leurs propagandistes par la parole ou par la plume sont ou ont été membres de cercles d'études.

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Les Canadiennes françaises ne sont donc pas prises au dépourvu par le devoir qui les sollicite de se préparer aux œuvres par l'étude. Elles ont sous la main des moyens très propres à cet effet. Encore faudra-t-il qu'elles puissent les utiliser plus parfaitement à l'avenir. Les études qui ont suffi jusqu'à présent, à la direction et au soutien de nos œuvres naissantes, ne suffiront plus aux besoins grandissants qui s'annoncent. A l'enseignement libre par les associations doit s'ajouter l'enseignement officiel universitaire, l'enseignement libre doit pénétrer plus profondément dans le domaine de l'application pratique, par les enquêtes et par les observations réitérées; l'enseignement secondaire doit s'étendre au plus grand nombre possible, sinon à toutes les jeunes filles qui ont les loisirs voulus pour en bénéficier.

Nous n'ignorons pas, cependant, qu'il y a, chez nous, de grandes difficultés à un tel développement intellectuel de nos élites sociales : nous n'avons pas la classe de femmes, économiquement indépendantes, libres de leur temps, qui veuillent et puissent se l'accorder. A l'encontre des femmes d'œuvres françaises que leur milieu, leur situation désignent à la direction et au soutien des œuvres sociales, nos volontaires n'apportent généralement à nos institutions que des loisirs plus ou moins rares et une bonne volonté qui n'éprouve pas toujours la nécessité de s'éclairer.

Faut-il regretter que nous n'ayons pas, comme nos voisins les Américains, la classe de professionnelles que la concurrence force à s'instruire et à se former toujours davantage ? Ce serait assurément un vain regret, car nous n'avons même pas les ressources matérielles qui permettraient de les entretenir, ni la mentalité voulue pour les accepter, du moins en grand nombre. D'ailleurs n'est-ce pas une Américaine elle-même, Mlle Goodwillie, l'organisatrice des œuvres de Boston, qui prétend que les œuvres

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ont besoin du concours des volontaires et que leur progrès en dépend ?

Notre soin doit donc se tourner vers nos volontaires. Comment leur procurer une formation qui les mette, au point de vue technique, sur un pied d'égalité avec les professionnelles; qui en fasse, au point de vue chrétien de vrais apôtres par le désintéressement et la charité ?

Nous devons trouver une solution à ce problème, si nous ne voulons pas que des énergies étrangères à nos croyances, mais mieux outillées que nous pour l'action, et peut-être plus zélées, n'accaparent « les chemins de la charité ».

Saint Paul a qualifié la charité d' « ingénieuse ». Le jour où nous comprendrons bien que l'action sociale est une œuvre de miséricorde, à la fois spirituelle et corporelle, qu'elle est une forme de la charité, au même titre que le soin des malades et des pauvres, nous aurons peut-être tranché le nœud gordien de la situation. Car la charité au XXième siècle comme au premier, saura se faire ingénieuse : elle s'ouvrira les esprits après avoir pénétré les cœurs.

Marie-J. Gérin-Lajoie.

L'abondance des matières nous contraint de renvoyer à notre numéro de décembre, un article de M. Emile Bruchési : Le Mexique et nous, un autre de M. Louis-D.Durand : Est-ce bien le temps?, et une chronique d'art de Louis Deligny, et du même, une note critique sur Chez nos frères les Acadiens de M. l'abbé Emile Dubois. Que nos amis nous aident à porter la revue à 64 pages.

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