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POUR LA LANGUE FRANÇAISE

Dans les articles parus dans le Devoir, Mgr Ross touche à trois questions d'une extrême importance, la surcharge des programmes — mal endémique, qui sévit un peu partout, aussi bien à l'École primaire que dans les Universités — l'enseignement prématuré et inefficace de l'anglais aux jeunes enfants, enfin l'engouement pour les

matières commerciales.

Sur la première question, les doléances de Mgr Ross sont tout à fait justifiées. Il se plaint qu'après avoir allégé et simplifié le programme, on recommence à le surcharger de nouveau. En déplorant l'encombrement des matières, Mgr Ross rompt en visière avec une erreur dominante qui consiste à sacrifier la formation intellectuelle de l'enfant ou du jeune homme, formation qui devrait toujours tenir la première place dans les préoccupations des réformateurs. C'est une illusion de croire que l'enfant ou le jeune homme au sortir de l'école ou du collège doit posséder des connaissances encyclopédiques. On gave les élèves de notions indigestes, apprises à la course, superficiellement, oubliées aussitôt qu'apprises.

Je me souviens d'avoir assisté à l'élaboration partielle d'un programme universitaire. Il s'agissait d'Anglo- Saxons. Chaque bureau — mathématiques, sciences naturelles, histoire, auteurs classiques - — travaillait comme s'il était seul sans tenir compte des autres. La conséquence ? Il s'ensuivait un programme d'une amplitude insensée.

A une objection, un des professeurs répondait : « Nos questions sont plus difficiles et plus compréhensives que celles faites à McGill ou à Toronto ». — Et l'autre de

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rétorquer : « Les questions m'intéressent moins que les réponses )).

De fait, quand vint le moment de la correction des copies, les réponses faisaient rêver !

Je reste convaincu que c'est une erreur profonde d'accumuler les notions à apprendre. Pour ma part, ayant enseigné, pendant quinze ans, des classes diverses, je crois avoir appris que l'art d'enseigner consiste avant tout en deux choses : simplifier et répéter. Plus le manuel est court, plus l'élève suit; plus il est compliqué, moins l'élève suit. Ceci s'applique à toute matière que doivent absorber de jeunes cerveaux.

Aussi bien, lorsque Mgr Ross soutient qu'après avoir tenté d'élaguer, on revient aux anciens errements, en imposant à de tout jeunes enfants l'enseignement de l'anglais, il a parfaitement raison.

Pourquoi feint-on de se scandaliser pour donner le change ? pourquoi surtout accuse-t-on Mgr Ross d'être contre l'enseignement de l'anglais, lorsqu'il s'agit simplement d'une toute autre question ? Il serait question du chinois ou du japonais que l'opinion de Mgr Ross resterait la même.

Il me semble que c'est un symptôme de faiblesse de la part des adversaires d'accuser Mgr Ross d'être opposé à l'anglais, lorsqu'il a pris grand soin de déclarer le contraire. Les textes si précis ne comportent pas une telle méprise.

J'irai plus loin peut-être que Mgr Ross et je ne demande pas au courageux écrivain de partager entièrement ma manière de voir.

Soyons francs. Dans aucun pays du monde, on n'a encore proposé de mettre sur un pied d'égalité la langue maternelle et une langue seconde. De ce fait universel,

n'est-on pas en droit de conclure que les tenants de cette thèse sont opposés au français ?

Quel moyen plus radical pourrait-on prendre de faire du français un véritable charabia en mêlant et en faisant confondre dès le premier âge, deux vocabulaires dont l'un serait totalement ignoré et l'autre à peine connu ?

S'il faut sacrifier le français à l'anglais, je n'en suis pas. La méthode préconisée de l'enseignement simultané de deux langues, sans l'étude préalable de la langue maternelle ne peut avoir d'autre résultat qu'une ignorance plus grande du français, comme si nous le savions déjà trop bien !

Il me semble que ce qui presse le plus, c'est d'apprendre le français aux enfants, c'est de s'efforcer de faire en sorte qu'ils le sachent mieux.

On n'insistera jamais assez dans les écoles sur la propriété et la précision des termes. Qui donc ignore combien de mots vagues, de périphrases boiteuses sont en usage chez nous ? On dit que la langue française est claire. Et donc, que le petit Canadien français s'exprime avec clarté : il éprouvera un naturel sentiment de fierté qu'apprécient peu ceux qui baragouinent un français quelconque dépourvu d'exactitude. Nous avons là tout un programme : luttons avec le Français de France, pour la richesse et l'élégance du vocabulaire. Toute race qui se respecte veut d'abord être elle-même au lieu de se grimer à la mode étrangère.

Je parle de vocabulaire. Dieu sait que le nôtre n'est pas riche ! C'est à l'école que s'apprend le vocabulaire, et si les enfants ne l'étudient pas à l'école, quand donc et où donc Papprendront-ils ?

Toujours l'on jette à Pencontre de notre thèse qu'il faut être pratique, qu'il faut gagner de l'argent. Ceci

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aussi est une duperie, et la liste des hommes d'affaires qui ont fait fortune sans avoir procédé par la confusion des langues, est assez longue pour nous dispenser d'insister.

D'ailleurs, prenons garde que le miroitement des écus nous fasse oublier notre indigence verbale. Il est pratique peut-être d'empiler des billets de banque, il l'est davantage, à mon sens*, d'avoir assez de mots pour exprimer ses idées.

Est-ce tout ? Notre langue est trop souvent incorrecte, corrompue ou empâtée par la glu de l'anglicisme : elle est contaminée à en mourir. Et pour guérir ce mal honteux, l'on suggère de mener de front le français et l'anglais! Vous allez, de gaîté de cœur, tout brouiller dans le cerveau des tout petits, lorsque la cervelle des gens soitdisant rassis est à l'envers par l'usage d'une langue bâtarde où les mots anglais chevauchent les vocables français. Puisque l'on parle d'étudier les langues, commençons par apprendre le français.

La méthode pédagogique par excellence consiste à procéder du connu à l'inconnu : qu'on se serve du français pour apprendre l'anglais, rien de plus rationnel, mais à condition qu'on sache d'abord le français.

Voici des exemples et concluants :

En Provence, où la langue d'oc s'est conservée, l'on a voulu apprendre aux enfants la langue française.

On s'est servi longtemps de la méthode directe qui consistait à apprendre uniquement le français sans tenir compte du provençal. On s'aperçut, aux résultats négatifs et dérisoires obtenus, qu'on faisait fausse route. On fut assez sage pour en convenir : des aveux furent enregistrés jusqu'en Sorbonne par un homme connu, Michel Bréal.

Dans un article de la Revue Hebdomadaire que j'ai lu et que je n'ai plus sous la main, un écrivain donnait des exemples de rédaction des élèves ? c'était du « petit lièvre )).

Le fameux frère Firmin s'avisa le premier de suivre une autre voie. Il commença par exclure le français et il n'enseigna d'abord que le provençal. Ce n'est qu'après avoir maîtrisé la langue maternelle que les petits Provençaux abordèrent l'étude du français. Ce fut un succès, ce fut même un double succès. On sut le français et on sut le provençal.

La méthode du frère Firmin fit fortune. On l'appliqua en Bretagne. Toujours pour apprendre le français, on commença par enseigner le breton. Succès identique, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Voilà ce qu'on a fini par comprendre en France : pour étudier avec fruit la langue de la France, commencer d'abord par l'autre puisque les enfants ne savaient que celle-là.

Méthode rationnelle qui consiste à procéder du connu à l'inconnu.

Cette méthode fut aussi appliquée dans le pays de Galles, où il s'agissait d'apprendre l'anglais. Ajoutons à l'honneur des Gallois qu'ils tenaient à conserver l'idiome des ancêtres, idiome pour lequel Lloyd George a lutté

quand il était jeune ! Mais depuis Même mis de

côté, ce légitime attachement à la langue de ses pères, qui reste le plus noble patrimoine d'un peuple, il reste que les Anglais comprirent que pour faire parler l'anglais, il fallait d'abord laisser parler le gallois. La chose n'a pas marché toute seule : les Anglais ont eu recours aux amendes — comme en Ontario, — à la prison même, puis, devant l'évidence, ils ont cédé. Je crois bien que la ténacité galloise a un peu aidé à la solution finale.

La même question fut vivement débattue dans le Nouveau-Brunswick où le bon sens a fini par triompher. Pour que les Canadiens et les Acadiens sachent l'anglais on leur permet d'apprendre d'abord le français. S'ils

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appliquent bien la méthode, ils y gagneront de savoir le français et l'anglais, au lieu d'ignorer l'un et l'autre.

Sans rien exagérer, souvenons-nous toutefois qu'un grand nombre de Canadiens ont réussi à maîtriser l'anglais qui ne l'ont appris qu'assez tard. Ce fait corrobore notre thèse.

Laurier ignorait l'anglais à dix-huit ans, Bourassa n'en savait rien à quatorze; Laurier et Bourassa, maîtres de l'anglais et sachant l'un et l'autre le français, ne sont pas des exemples isolés.

Ces considérations, plus longues que je ne projetais, m'empêchent d'examiner une autre question : celle des collèges commerciaux qui déracinent les enfants du sol, les jettent dans les villes. Le mal est-il réel ? Je crois qu'il faut répondre oui.

Quoi qu'il en soit, cette situation à laquelle il s'agit de remédier, n'entame pas le moins du monde la compétence pédagogique des Frères.

Tout comme leurs anciens élèves, nous sommes remplis d'estime à leur égard et nous nous plaisons à rendre hommage à leur esprit de dévouement.

Nous les aimons trop pour confondre les deux questions : leur formation pédagogique et la dépopulation des campagnes.

Théophile Hudon, s..i.

Pour marquer l'intérêt qu'elle porte aux problèmes de l'heure, Y Action française publiera, à partir de janvier, des chroniques de M. Ernest Bilodeau, sur le mouvement économique de chez nous. Le nom seul de M. Bilodeau suffit à sa réclame. Notre distingué chroniqueur débutera en janvier prochain.

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