‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 91 sur 104 · EN MOCASSINS · texte numérisé non relu

EN MOCASSINS

Le livre qu'a publié sous ce joli titre M. l'abbé Arthur Guindon, p. s. s., instruit et plaît.

L'auteur y étudie l'âme des premiers habitants de l'Amérique du Nord. Deux races se partagent ce vaste continent à l'arrivée des Visages-Pâles : la race Huronne- Iroquoise et la race Algonquine. La première est fièrc, énergique, cruelle par entraînement, par politique et par religion. Elle est sédentaire, s'adonne aux arts et est admirablement organisée. Nos démocraties actuelles trouveraient profit à étudier le fonctionnement des Conseils de ces barbares. La race Huronne-Iroquoise est intelligente et forte. La conception d'une vaste confédération qui groupera toutes les tribus nomades du continent, le démontre suffisamment. Et les Hurons-Iroquois mirent à l'exécution de ce plan toute leur âme farouche, tenace. Fêtes publiques, éloquence, guerres concourent à ce grandiose projet. M. l'abbé Guindon ne nous donne-t-il pas ici la clef du mystère des massacres sans .nombre qui ont teint de sang les permières pages de l'histoire de la Nouvelle- France ?

Mais autant la race Huromu -Iroquoise est énergique, intelligente, tenace, et cruelle, autant la race Algonquine est molle, insouciante, superstitieuse et impuissante à s'organiser. L'Algonquin mène une vie nomade. Il va où le poussent les migrations des bêtes à plume ou à poil qui font sa nourriture et son commerce. Il excelle dans les industries domestiques et dans la traite avec les Blancs. Les guerres qu'il dut subir l'ont rendu cruel. Le contact avec les Européens l'a tué moralement et physiquement. Il est sensible aux beautés fie la nature et son imagination

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vive a créé des légendes où l'originalité le dispute au merveilleux et à la poésie.

L'Algonquin : c'est l'être où le cœur domine; l'Iroquois c'est l'être où la raison l'emporte. Tous deux sont les amis intimes de M. l'abbé Guindon. Chaussé de mocassins, il s'est assis à leurs Conseils; il a pris part à leurs excursions de chasse ou de pêche. Psychologue sûr, sinon profond et original, il a pénétré l'âme indienne, et il a mis en relief ses traits caractéristiques : il nous instruit, en vulgarisant les abondants travaux de savants Américanistes.

Il nous plaît, surtout dans la seconde partie de son ouvrage. Il faut lire ses essais, en prose et en vers, sur les mythologies indiennes. Ce sont les pages les plus originales du livre. M. Guindon les a écrites avec son cœur. Et je crois même qu'il les a vécues et chantées, en mocassins, quelque part sur les bords des lacs Windigo, des Deux- Montagnes ou Abitibi.

L'auteur a de l'imagination qui lui fournit de belles conceptions, des images en abondance, des tableaux vrais. Qu'on s'arrête un instant devant quelques-unes des illustrations, compositions de M. Guindon lui-même, qui enrichissent le volume : ou y trouvera de la poésie, du grandiose, du pittoresque, de la vie. Qu'on relise ces strophes sur le Windigo :

Je suis le Windigo, ne crains ni dieux ni diables, Et marche par les bois, la tête dans les deux. J'ai mauvais oeil; mon souffle effarouche les sables; Ma main distraite arrache, en passant, des érables; Et je traîne le vent que fouettent mes cheveux.

M. l'abbé Guindon sait rendre aussi les sentiments délicats et tendres; il sait peindre les choses vaporeuses ou éblouissantes. Je cite la chanson de la Mouche-à-feu, dont le fond est emprunté à une ronde sauvage :

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Fraîche est l'herbette Près du lac bleu; La danse est prête :

Viens, mouche-à-feu.

L'aile embrasée, Fuit le soleil; Sur la rosée Vient le sommeil.

Ouvre ton aile Qu'on ne voit pas; Blanche étincelle, Conduis nos pas.

La nue est sombre, Tranquille est l'eau, Vole dans l'ombre.

Petit flambeau.

L'étoile brille Sur ton corset, Légère fille Du feu-follet.

De lige en tige, Voyage, luis Danse et voltige, Flamme des nuits.

L'auteur airne la nature canadienne, et dans la nature, les paysages pittoresques. Il s'est fait une âme indienne. Il voit des manitous dans les pinières et dans les grottes. Rien de surprenant si ses descriptions sont tourmentées, vaporeuses, mélancoliques, ses lacs, toujours en tempête, ses rochers et ses montagnes, farouches et hantés. A tant cousiner l'âme indienne il aime les longs récits des soirs d'orage au coin du feu des wigwams.

M. l'abbé Guindon écrit une' langue généralement correcte, très vivante, trop abondante. Il annonce un autre volume, en vers, intitulé : Aux temps héroïques. « En mocassins », n'est donc qu'un premier essai.

Emile Dubois, pire

Séminaire de Sainte-Thérèse.

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