‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 103 sur 232 · CE BUREAU NATIONAL D^ÊDUCATION · texte numérisé non relu

CE BUREAU NATIONAL D^ÊDUCATION

Il faut lire et garder à portée de la main, l'article de M. C.-J. Magnan sur le Bureau national d'éducation, dans la dernière livraison du Canada français.

C'est un avertissement des plus graves que nul ne saurait mépriser. Il vient à temps, à l'heure même où les tentatives se multiplient pour rapprocher plus que jamais les deux races et les deux fois, dans toutes sortes d'associations sportives, intellectuelles ou autres. Où nous mènent toutes ces bonnes ententes ? Nous savons fort bien que la politique de l'isolement n'est pas une politique. Citoyens d'un même pays, il y a sûrement des terrains où il faut nous unir et coopérer ? Mais faut-il y aller sans discrétion? Faut-il compter comme une victoire, chaque parchemin, chaque bonnet conquis chez le voisin, chacune de nos admissions dans les congrès mixtes? Faut-il surtout poursuivre avec plus de chaleur l'union des races, que l'union dans la race et dans la foi? 11 ne devrait pas être difficile de résoudre toutes ces questions en s'appuyant sur de vrais principes. Si personne ne s'y met, il faudra bien qu'un jour ou l'autre V Action française s'en mêle résolument.

Notre Intégrité Catholique

Que l'on puisse parler d'un art catholique, nul n'a le droit de s'en scandaliser ! Les conclusions de toute œuvre d'art portent sur le fond des choses. L'expression de la vie quelle qu'elle soit, débridée ou étroite, grise ou colorée, comporte une philosophie : matérialiste, panthéistique, chrétienne. In principio erat verhum. La beauté n'échappe pas au problème de la vérité.

L'objet de l'art c'est la beauté. L'artiste, quand il produit, bannit toute préoccupation morale ou immorale, car le souci d'édification ou de scandale porte préjudice à la qualité de l'œuvre. La littérature de cantique n'est pas du domaine de l'art, mais La Garçonne non plus.

Si, selon la définition de Jacques Maritain, l'artiste est un ''intellectuel qui opère", il lui est demandé avant tout "le bien de l'œuvre à faire, la beauté à faire resplendir dans la matière, la chose à créer selon ses lois propres, indépendamment de tout le reste". On exige qu'il soit un ouvrier de la perfection et qu'un barrage idéologique ne vienne pas figer l'intensité de la vie qu'il montre. L'artiste catholique n'a pas le droit de mettre son œuvre sous le signe de la moralité.

Mais il n'en reste pas moins que les matériaux à ouvrer tireront leur valeur de beauté, de la vérité sous-jacente. L'art n'est pas au-dessus du vrai. Il en est l'idéalisation, le perfectionnement. Il a pour matière les vies hautes qu'il monte encore d'un degré. Il est une fiction, non dégradée mais embellie, des traits réels. La pureté du type humain, sa plénitude, se retrouvent, non dans l'exactitude photographique, mais dans ce réalisme supérieur qui tient compte des possibilités de la nature. Comme la tige fait pressentir

la rectitude de l'arbre, ainsi l'homme, même désaccordé d'avec lui-même, fait pressentir dans les harmonies suprêmes de la vérité les harmonies suprêmes de la beauté.

C'est donc à tort que l'art et le vrai nous sont donnés pour d'inconciliables ennemis.

Toute la ''génération du relatif" selon Henri Massis, issue de Renan et de Taine, fut balancée entre l'antiintellectualisme du premier et le mécanisme brutal du second. Le relativisme transcendental et la négation complète chassèrent l'absolu du monde; et la beauté fut chargée de suppléer la vérité et de combler l'abîme que faisait désormais le vide par en haut.

Les grands principes et l'art sont antinomiques, répétait-on à satiété. Ces idées, chez nous, ne se sont pas exprimées avec cette franchise. Nous sommes de si faibles théoriciens. Mais elles formaient l'atmosphère des cénacles.

Le classicisme était la dernière concession de l'esprit moderne, d'ailleurs catalogué dans la catégorie des demiimpuissances par un esprit aussi considérable que Taine. Si le XVIIème siècle ne fut qu'une réaction incomplète contre le pessimisme et l'iconoclasie de la réforme, si l'art n'y eut pas l'ampleur de l'époque médiévale, n'est-ce pas du fait que l'intelligence de l'époque, négligeant la philosophie traditionnelle de Vêtre, altérant et diminuant les réalités métaphysiques qui avaient animé l'esthétique des cathédrales, du plain-chant, de Dante et de Michel-Ange, se complaisait et s'admirait dans le cartésianisme? Et n'est-ce pas par sa trop ''étroite commensuration à la pure raison humaine" ^ que l'art du XVIIème siècle parut à Racine impossible à concilier avec sa foi, et lui fit briser sa

* Jacques Maritain.

plume encore toute chaude des larmes humaines qu'il crut trop émouvantes?

De même, dans la révision des idées du XIXème, on découvre avec stupeur que ses déficiences évidentes du seul point de vue artistique sont d'origine métaphysique, et que ses plus grands ouvriers, s'ils ont bien appliqué les lois propres à leur métier, n'ont pas su observer dans l'ordre spirituel, les hiérarchies qu'ils respectaient dans l'ordre matériel de la langue. Il faut donc revenir au vieux cliché de notre ancienne jeunesse, à ce beau, splendeur du vrai, que nous aimions à qualifier de solennelle ânerie, au nom de la gratuité de l'art.

Terrestrement parlant, quelle est l'esthétique qui, privée des lumières de la grâce, a pu atteindre le beau par les seuls moyens humains? Le classicisme. Mais il est déficitaire en ceci qu'à cause de son profond naturalisme, il est profondément pessimiste, et qu'il laisse inemploj^ées les parties les plus hautes, les plus lumineuses de nos facultés. Pessimisme et renonciation. La sagesse humaine ne s'élève pas beaucoup au-dessus du négatif. Renoncements sans compensations. Mais il suffit qu^ cet art s'appuie sur la vérité pour être grand.

Le sens réel de la vie n'est ni la volupté ni le bonheur; et toute notre ingéniosité doit s'employer à éviter les pièges qui nous sont tendus ou à subir des sanctions implacables. On n'a pas le droit de montrer que la passion est bienfaisante, et que, débridée, elle puisse être un ordre. Lui accorder un magistère, une dignité sacerdotale et prophétique, comme l'enseignait le romantisme, avec fracas et d'une voix d'airain, c'est peut-être mentir avec sincérité; c'est en tout cas une erreur et une privation esthétique, car toute œuvre, si Hbre soit-elle, quand elle couvre un système étendu de causes et d'effets enchaînés et rigoureusement observés,

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contient une leçon morale et est classique. Mais c'est une leçon de renoncement. Elle peint l'homme isolé, livré à l'empire des illusions, ravagé dans son cœur insatiable, dans son esprit inquiet, dans ses sens inassouvissables, mélancolique, misanthrope, se retournant comme un malade sur sa couche aux mille aiguillons. La sensibilité, l'intelligence, la chair sont autant de plaies par où s'échappe la haine de la vie. C'est le théâtre de Sophocle et d'Euripide où l'homme se fiant à son instinct natif, cherche le bien et trouve le mal. Que le vice n'ait rien d'idyllique, que la pente inclinée du sensualisme ne mène pas aux cimes, que le chemin montant de l'expérience ne soit pas jonché de fleurs, que l'acre et morne volupté ne ressemble pas au cours de l'eau vive et pure, que l'excitation génésique n'ait rien d'une révélation métaphysique et que ses balbutiements ou ses violences ne nous soient pas donnés pour l'expression du divin, voilà bien l'enseignement d'un art qui se soumet à l'objet. Phèdre ne peut pas être une pastorale gracieuse ou inoffensive, étant donnée son ivresse fatale. Quand les sortilèges d'un amour criminel retiennent le cœur insoumis, quand oubliant notre qualité d'hommes, croyant à un enrichissement, nous laissons envahir tout le champ de notre conscience par les images fulgurantes d'une chair révoltée, au moment même où la vie semble doublée d'intensité, il est beau d'une beauté classique, tragique et éternelle, que remontant de ce charnier jusqu'à l'esprit, nous voyions se précipiter dans le trou de la mort, cette force sans contrôle. "Le désordre n'est beau, nous dit Pierre Lasserre, que par la compréhension et l'enthousiasme de l'ordre engagés dans la clarté de son expression". La conclusion d'un art mûr, informé et vrai, c'est donc que l'homme, quand il écoute les sirènes intérieures, quand il ouvre la source spontanée de ses appétits, devient l'artisan de son malheur. La vie

nous enseigne que ceux qui veulent y entrer en triomphateurs, dans la barbarie d'une âme débordée d'elle-même, ceux-là n'ont bifurqué, ne se sont purifiés que sur l'impératif des sanctions pénitentielles. Au bout du chemin odorant où les fleurs sentaient bon, où tant de voix enjôleuses déroulaient leurs cadences voluptueuses, ils ont soudain senti sur leur chair, les sommations crucifiantes de la réalité vengeresse, de la Némésis aux yeux sombres et au geste fatal.

Éducation qui suppose tant de recommencements, de reprises, d'élancements et de repliements. Plus le cœur, en contradiction avec la nature, a renouvelé les objets changeants de ses désirs, plus il s'est dépensé en assauts répétés sur les citadelles de la chimère, plus il s'est meurtri; et son amertume accumulée a fini par lasser sa pétulance et son impétuosité. Cette lassitude l'a rangé au service de la raison. Il ne lui reste de stimulant que l'amour d'une loi qui l'a brisé, sagesse païenne, plante amère. Répétons-le, art profondément pessimiste ! Tout ce que le naturalisme nous propose c'est de renoncer sans compensation. Cette philosophie qui nous défend l'intégrité du moi, qui nous demande la démission de nous-même, et de rectifications en rectifications, l'anéantissement du désir, suffisait à l'artiste grec ou romain. Mais le ciel chrétien, quand il manque aux artistes d'aujourd'hui, les rejette dans un fatalisme impuissant. Je songe à Sully-Prudhomme qui cherche dans l'inspiration stoïcienne d'un Marc-Aurèle, à éteindre les pulsations de la vie et voudrait qu'elle ne battît plus qu'au rythme glacé des étoiles : à Moussorgsky en qui la fibre de l'espérance est usée, dont le génie ne rend plus qu'un son gémissant, qui met tout ce qui lui reste d'énergie à se tenir debout et dont les défaillances créatrices viennent précisément de la contemplation du mal radical : à Debussy

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chez qui l'impressionnisme, le sens de l'écoulement des choses ont diminué l'enthousiasme de l'enfantement, pour qui l'homme n'est qu'une succession d'images brillantes ou ternes et dont toute la sagesse qu'on en puisse extraire consiste en un abstentionnisme stoïque ou passif.

Avec le classicisme nous ne sommes qu'au premier palier de la beauté. A la place des creuses idoles de l'idéologie platonique ou de l'imagerie mouvante du relativisme, l'esthétique catholique met à son centre, l'absolu. "La seule chose créée que nous ne pouvons regarder est la seule chose à la clarté de laquelle nous regardons tout", a dit Chesterton, du soleil aussi bien que de l'absolu. Le catholicisme ajoutant à la sagesse païenne l'immense perspective de l'optimisme métaphysique, refait l'unité de nos facultés blessées dans le Christ qui ''tire à lui tout ce qui est dans l'homme" et par qui ''toutes choses sont réconciliées à la hauteur de son cœur". ^ L'art c'est la vie : or le catholicisme la répand d'une façon débordante et ses héros ne meurent que d'expansion, d'irradiation vitale. Comment expliquer que tant d'œuvres catholiques soient d'une pâleur et d'une fadeur déconcertantes et que la religion qui étudie le plus à fond les passions, qui met le mieux à nu, dans ses théologiens et ses confesseurs, la casuistique des nuances, des subtilités du cœur, chez qui la philosophie a l'éclat et la dureté du diamant, soit déparée d'une littérature romanesque pieusarde et rance, qui ferait croire que la plume y est tenue par des êtres nourris de patenôtres et de dévotionnettes ? C'est que le moraliste se substitue à la vie et qu'il cher-

Jacques Maritain.

che à édifier le lecteur, à démontrer quand il faudrait montrer. L'intention morale gâte son œuvre. Les bonnes intentions croient se suffire à elles-mêmes. Un métier inférieur ne se supplée pas par des motifs louables. Il ne faut pas mêler les catégories qui s'excluent, le concret et l'abstrait. Celui-ci n'est que la réduction, en formules, de celui-là.

Du concret, le philosophe extrait les idées générales qui simplifieront et faciliteront l'expression de la vérité. Mais on oublie une chose essentielle : c'est que pour le catholique, le Christ est une réalité avant d'être une idéologie, une présence perçue directement avant d'être une morale. On pourra par la suite en tirer une apologétique, une explication qui satisfasse l'esprit: mais la vie y précède la doctrine. La morale en axiomes n'y fait qu'interpréter le concret, le vécu. L'artiste catholique, quand il peint la nature élevée par la grâce, entre dans un domaine concret de faits et d'actions positives. Lorsque le contact divin se fait réellement sentir, qu'il remplit l'âme et l'esprit et déverse même sur les sens, quelle réalité est plus réelle que celle-là? Quand le Christ vivant, personnel, perçu, éprouvé, s'insère dans le geste de l'homme toujours débile et court par quelque côté, et le transmue en une force méconnaissable; quand, sans voiles et sans intermédiaires, les réalités surnaturelles du sacrifice, du renoncement si déprimantes pour la nature deviennent une source de rebondissement; quand l'âme, les touchant de sa pointe effilée, y sent comme l'écho de son être le plus secret et le plus intime, comment peut-on voir là-dedans, de l'idéologie et de la morale? La surnature est la partie la plus active, la plus vivante de nous-même, l'axe du mouvement. Loin de diminuer la nature, le divin la pare, la couronne, l'achève.

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Dans Tordre des réalités sensibles, le beau n'est susceptible que d'un perfectionnement limité. Dans l'ordre de la surnature, ses possibilités sont illimitées. La seule voie par où quelque chose de neuf, de vivant, entre dans le monde, c'est par celle de la grâce, par la résistance aux forces matérielles. Qu'il lui soit possible d'introduire sur notre planète des éléments de vie inconnus et qui la multiplient, quel art n'en saurait profiter?

Le catholicisme met en liberté ce qu'il y a de meilleur en l'homme. S'il le diminue en grandeur sensible, il le hausse en grandeur spirituelle: et il ne faut pas confondre les valeurs et accorder à l'individualité ce qui est dû à la personnalité. L'homme vraiment libre, le héros par excellence est d'ordre spirituel et sa substance n'est riche que par ses racines métaphysiques. Quand la vie dérive d'un fonds psychologique fertilisé par les réalités immatérielles, elle est renouvelable à l'infini. Quand l'âme décantée aura repris la vraie liberté, elle suscitera des séries d'événements nouveaux. Plongée dans le réseau des forces spirituelles, elle sentira son pouvoir agrandi. Elle sera devenue vraiement créatrice matrice féconde, essence de vie, rayonnement divin; elle dictera ses lois à la matière et l'informera. Dans le sens de l'intervention humaine contre le fatalisme du cosmos, l'élément beauté se purifie et s'élève en proportion du degré de la vérité qui s'y manifeste. ^

3 Dans Madame Bovary, dans le Rouge et le noir, pour prendre deux modèles d'une perfection différente, la logique de la forme et ses fortes assises syntaxiques, l'acuité de l'observation n'en laissent pas moins voir des déficiences artistiques qui sont d'origine philosophique. Emile Baumann, et quoiqu'il écrive bien mal, a un don prodigieux d'exprimer la vie que lui a dispensée sa vision catholique du réel. Son Joh le Prédestiné est une aventure d'un romanesque palpitant. Par contre, un grand artiste catholique, Barbey d'Aurevilly, n'ayant pas toujours su éviter la confusion du concret et de l'abstrait, intervient en moraUste et diminue l'unité spécifique de superbes romans comme La vieille maîtresse, Le Chevalier des Touches, V Ensorcelée, Les diaboliques.

"La civilisation est dans la diminution 'des^traces du péché originel' ', insisterons-nous avec Baudelaire. La pratique des choses surnaturelles ne donnera pas de talent à ceux qui n'en ont pas, et ne les dispensera pas du métier; mais elle développera l'instinct de divination des plus authentiques beautés. Un saint ne sera pas un maître de la beauté parce que saint; mais, toutes choses égales d'ailleurs, celui qui cultivera l'ascétisme de la vérité, apportera dans ses activités esthétiques, une meilleure conscience artistique. Le génie commence l'apprentissage du beau en se renonçant par le vrai. Rien n'est vraiment vivant hors le vrai, rien n'est vraiment beau hors le vivant. Le vrai c'est Vêtre, le beau c'est la forme.

A ce compte, la nature cesserait-elle d'être immorale? En la corrigeant, en l'amendant, ne risque-t-on pas d'être inhumain? Certes non ! Toutes les fièvres qui agitent le cœur de l'homme seront explorées et rien de ce qui le touche ne doit demeurer étranger à l'artiste catholique. Le héros peut connaître jusque dans les atomes de sa pulpe, les blessures du mal. Ce dualisme n'a rien d'étonnant à qui croit au péché originel et la faute doit être décrite. La passion, non seulement n'est pas exclue, mais elle est pleinement exprimée. On la presse jusqu'à la lie et on en montre l'horreur. Mais on lui donne le nom qui lui convient. On appelle fange ce qui est fange, afin que les yeux et l'esprit n'en soient trop accablés. Phèdre-femme et non Phèdrechienne, comme dit Ghéon.

D'ailleurs, les passions ne sont belles que contrariées et, là encore, la vision catholique fournit les éléments les plus pathétiques aux drames de la vie. "Je vois que le catholicisme est la religion qui entretient avec l'inconnu les rela-

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tions les plus dramatiques, les plus passionnées". (Jules Lemaître).

Lorsque la passion ne rencontre pas d'obstacles, elle se perd, s'étend comme une onde molle et paresseuse qui déferle sur une berge plate. Pour composer, il faut des éléments antagonistes. Quand Titus quitte Bérénice par raison d'État, il tient sans doute compte des nécessités de sa situation. Mais en même temps, il fournit à l'art de Racine un vrai ressort dramatique. N'y a-t-il pas plus de pathétique dans la raison d'éternité? Quelle forte psychologie, quelle lutte intérieure, quel entre-deux de perplexités vigoureusement délibérantes, quel jeu dramatique des facultés, quel romanesque pourront se trouver dans une créature ''débarrassée du joug importun de la conséquence", selon l'expression de Renan, désintéressée de sa propre responsabilité, identifiant le mal et le bien, se croyant le jouet du mobilisme universel, subissant le rythme du balancement des contradictoires, sans intervenir pour s'en affranchir et s'abandonnant en des attitudes horizontales d'esclave qui désagrègent sa personnalité ? Le dogme catholique maintient les grands enjeux de la vie. L'Église, parce qu'elle est le temple des définitions, parce que, de l'arsenal de ses doctrines, on tire des règles qui s'appliquent aux moindres de nos actes, parce qu'elle cherche jusque dans la pénombre de l'inconscience, les mobiles obscurs et les motifs inavoués, parce qu'elle mobilise l'homme contre lui-même dans toutes ses démarches et que dans cette lutte, où les événements découlent des caractères, au lieu de les dominer, la défaite ou la victoire se paient d'un prix infini, l'Église, dis-je, a une vision dramatique de l'existence. Là où le sceptique n'a qu'une vie de mollusque larvée, le catholique découvre un sens romanesque, à chacune de ses crises morales.

Encore une fois la vérité est le premier des problèmes, et le primat de la sensibilité en esthétique, substituant le devenir à Vêtre, détruit toute fixité dans le type humain, transcende les psychologies les plus baroques, les individualismes les plus monstrueux. Le ciel des idées de Maurras lui-même, si impérieux que soit son système et qu'il accorde à la raison, n'y suffit pas.

Mais une telle soumission à l'objet n'enlève-t-elle pas toute liberté à l'artiste, et ne le réduit-elle pas aux lieux communs de l'expérience ? Si toutes ses idées sont puisées au répertoire des banalités courantes, que deviendront l'invention, la fantaisie ? C'est la grande querelle que l'on fait à l'art objectif. Précisément, le génie n'invente rien de ce qu'il va dire. Ce qui le distingue du talent, c'est l'intensité et j'oserais dire la virginité de son appréhension du réel. Il l'étreint comme s'il le trouvait dans la fleur de sa première jeunesse. Il le fait sien, le repense, le ressent, en épouse l'intime essence avec le même enthousiasme, la même impulsion que s'il était le premier homme à ouvrir pour la première fois, des yeux charmés sur le monde. Il s'en empare, et l'invente par la jeunesse de son émotion.

Répétons en finissant que si l'on n'a pas le droit de parler de morale en art, on a le devoir de parler de vérité.

Arthur Laurendeau.

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