‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 114 sur 232 · TRIBUNE DE NOS LECTEURS · texte numérisé non relu

TRIBUNE DE NOS LECTEURS

Nous avons reçu d'un haut personnage de laLousiane abonné de l'Action française, la lettre suivante:

Messieurs les Directeurs de la Ligue d 'Action française, Montréal, Que.

Messieurs,

Permettrez-vous à un grand ami de la Louisiane de vous entretenir un peu de la condition actuelle de la langue française en ce pays-ci ?

J'exerce actuellement le saint ministère au milieu des Créoles, descendants des Acadiens si brutalement chassés du Canada en 1755 par les Anglais. Or, mes confrères et moi constatons avec peine que le français disparaît et très vite. Vous ne sauriez croire, messieurs, la tristesse, la peine que j 'éprouve à voir ces bonnes gens abandonner leur langue. Cela me fait tellement mal au cœur que j'ai résolu de vous faire connaître cette situation, et même de vous demander si vous ne pourriez pas faire quelque chose pour la cause du français en Louisiane.

Les nombreux et si beaux succès que vous avez remportés au Canada pour la cause de sa "Majesté la Langue Française," me convainquent que vous ne travailleriez pas inutilement ici. Il n'est pas trop tard; car partout en Louisiane, c'est l'exception qui ne parle pas français. Dans une dizaine de paroisses que je connais, dans ce seul diocèse de Lafayette, le ministère se fait exclusivement en français.

Tous peuvent vous répondre et vous entretenir en français, et dans une langue généralement bien correcte.

Tout le danger vient des écoles publiques, où l'on n'enseigne pas, ou presque pas la langue de ces Acadiens. Dans quelques écoles publiques seulement, sur les instances des parents, on donne une heure de français par jour. La jeune génération est déjà toute gangrenée. Aujourd'hui même, en prenant les noms des enfants pour la première communion, une quarantaine m'ont donné un beau nom de famille bien français, tel que Champagne, Martin, Landry, etc., mais affligé d'un prénom anglais comme Russell, Hardling, Edwin, etc. Tous les parents parlent français, les enfants seuls sont atteints, mais gravement, et tous sont unanimes à dire que, sans une réaction sérieuse, toute trace de français aura disparu dans 15 ou 20 ans. Ce qui est pire encore, c'est que nos chers Créoles perdent la foi et la piété qui distinguaient leurs ancêtres, à mesure qu'ils cessent de parler cette chère et belle langue française. Mon curé lui-même me faisait l'aveu aujourd'hui mêm.e que la disparition du français parmi le peuple créole entraîne avec elle la disparition de la foi et de la piété. Ainsi, tout ce qui fait la gloire et la beauté du passé de notre peuple sombrera dans l'oubli de la langue française, si de généreuses et sérieuses initiatives ne viennent nous secourir.

Il nous faut des prêtres patriotes, capables de faire ici ce que l'on fait au Canada. Il faudrait plus: une organisation solide comme la vôtre, des cercles d'étude, des conférences, etc. Pourquoi, me direzvous, ne pas organiser tout cela par vous-même, en votre propre milieu ? Je suis prêt à faire tout mon possible, mais je suis convaincu qu'une influence étrangère et sérieuse comme la vôtre serait l'assurance du succès. En cela, comme en autre chose, une autorité étrangère sera plus écoutée, plus obéie que nous, par cela même qu'elle sera étrangère, et surtout plus apte à traiter la matière, comme l'est votre ligue.

Espérant que la présente vous intéressera à l'avenir du français en Louisiane, je demeure, Messieurs,

Votre tout dévoué. . .

MOT D^ORDRE l'action française

de l'Action française AOUT 1923

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