VIVRE NOTRE CATHOLICISME
Le catholicisme est une doctrine de vie. Ensemble de vérités à croire et à pratiquer, il n'exige l'adhésion de l'esprit que pour commander la conduite. Intelligence et volonté, il les doit dominer, il les doit guider. Nos pensées comme nos actes ne sauraient échapper à son contrôle. Bien plus, s'il ne marque toute notre existence de son indélébile empreinte, il manque son but.
C'est affirmer sans plus que la religion n'est pas lettre morte dans le monde des croyants. C'est exprimer toute son efficace, c'est avouer sans détour toute l'im.portance pratique de son rôle.
Malheureusement, pour un trop grand nombre, elle ne semble pas avoir si haute autorité. Grands principes sans doute, théories captivantes certes, mais qui ont tout au plus une valeur idéale, voilà à quoi la réduisent beaucoup des nôtres. De l'influence véritable, visible, sur la conduite de chaque jour, peu ou prou. Les pratiques religieuses sont une chose, leur adaptation aux actes quotidiens en est une autre. Et l'on a le spectacle tristement lamentable de ces vies à compartiments étanches, pour ainsi parler, où la foi suit son tracé inéluctablement tout à côté des devoirs professionnels, comme deux parallèles qui ne se rencontrent jamais.
Ce n'est pas le spectre effroyable de l'incroyance. A la bonne heure, chez nous, ce mal est à peu près inconnu. Rendon -en grâces au Seigneur: tous ou presque tous ont la foi. Il est devenu banal de le dire. Et le jour de la Saint- Jean-Baptiste, notre foi est toujours un des thèmes verbeusement développés par les orateurs de circonstances. La
rhétorique chaque année a soin de nous rappeler que nous avons conservé ce précieux trésor, que c'est une de nos gloires. Oui, remercions la rhétorique, elle remplit dignement sa mission. Mais elle la remplirait davantage si un jour elle pouvait nous convaincre que notre foi est bien vivante, que notre foi est chez nos gens l'aliment d'une vie intérieure intense, l'inspiratrice de leurs faits et gestes. Hélas... ce jour paraît encore lointain. Et sans être pessimiste, nous osons croire que très peu vivent franchement leur catholicisme. Ils le ramènent la plupart à un amas de pratiques qui se répètent invariablement, vides de sens, nécessairement ennuyeuses, et finalement abandonnées. Le dogme, au lieu d'être la lumière qui éclaire et qui guide, devient tout au plus une vérité abstraite, incompréhensible, pur ornement de l'intelligence dont s'enorgueillissent les théologiens. Aussi bien ceux dont nous parlons n'ont aucune conviction sérieuse, aucune directive solide, qui s'appuie sur le roc inébranlable d'une croyance éclairée et nourrie. La foi du charbonnier, ils s'en contentent trop facilement.
Voilà un idéal qu'ambitionnent même les plus cultivés. On se pique à bon droit de s'instruire le plus possible. A part la spécialisation que requiert sa profession, on a à cœur d'arriver à cette haute culture générale sans laquelle un homme n'est pas véritablement complet. Étrange aberration tout de même; on semble mettre la formation religieuse en marge de la culture générale. Triste mentalité, si elle est volontaire. Elle dénoterait des tendances dangereuses. Gardons-nous d'exagérer : nous aimons mieux penser qu'elle vient d'une habitude héréditaire qui veut que la connaissance scientifique de la religion soit le partage exclusif des ministres du culte. Et les générations se succèdent, puis elles se transmettent cet héritage comme un
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bien précieux qu'il faut nécessairement conserver intact. C'est pourquoi tant de préjugés, tant d'obstacles s'amoncellent lorsqu'on veut faire la guerre au plus grand mal du siècle: l'ignorance religieuse. Il y a toute une situation acquise, il y a tout un passé établi, fait d'us et de coutumes devenus quasi indéracinables avec les années.
Devant les plus hauts personnages de la cour de Louis XIV, Bourdaloue ne craignait pas de dire : ' 'Quelque spirituel et quelque raffiné que se pique d'être le siècle où nous sommes nés, avouez, mes chers auditeurs, qu'un des abus qui y règne davantage est de se laisser prévenir des erreurs les plus grossières sur ce qui regarde la vraie piété et la sainteté chrétienne. J'en appelle à vos connaissances et je suis convaincu que vous en convenez déjà avec moi".
Notre temps, encore plus ' 'spirituel" et plus ''raffiné" que le dix-septième siècle, n'est pas exempt de ces "erreurs les plus grossières" dont parle l'éminent jésuite français. Vraiment, à notre époque, pas plus ailleurs que dans nos milieux, on dirait que l'ignorance religieuse est en raison directe des progrès; — combien rapides et étonnants, — réalisés dans les différents domaines de l'activité humaine. Et n'allons pas croire que cette absence de science religieuse est circonscrite aux vérités les plus difficiles du dogme catholique, lesquelles après tout semblent être l'apanage de quelques privilégiés; non, elle atteint même les notions les plus élémentaires du petit catéchisme. Le fait suivant en est une des preuves multiples.
Il y a quelques années, dans une de nos grandes villes, en majorité catholique, un personnage huppé, très en vue, bon catholique du reste, que les journaux se plaisaient à appeler savant, déclarait bien candidement à un prêtre qu'il ne pouvait point comprendre pourquoi les protestants ne voulaient pas admettre la présence réelle de Notre-Sei-
gneur au tabernacle de nos autels. Et pour justifier sa surprise, il ajoutait, aussi candidement, que ces Messieurs devaient bien savoir que le hon Dieu est présent partout. Ce petit trait bien authentique illustre admirablement notre avancé.
Avec une intelligence si peu, ou mieux, si mal éclairée, on n'est pas sérieusement pratiquant. La dévotion qui ne plonge pas ses racines dans la vérité passée à l'état d'une conviction ferme, est gravement exposée. Aussi l'expérience de tous les jours nous offre-t-elle de fréquents exemples de pratiques religieuses toutes formalistes, emportées par la première secousse. Spectacle, ridicule par certains côtés, mais plutôt propre à tirer les larmes, que celui de ces bons chrétiens, membres de toutes les associations pieuses, habitués de la grand'messe du dimanche, réputés modèles dans leurs paroisses, qui, à la moindre difficulté, qui, devant la plus futile objection, se relâchent de leur ferveur première et souvent menacent de tout abandonner. Ils sont les amis de leur curé, ils respectent le clergé; oui, mais ils appuieront de leur vote la candidature de concitoyens dont les principes sont loin d'être recommandables, pour ne pas dire dangereux. Ces hons chrétiens feront probablement la communion fréquente, en attendant, comme plusieurs autres, d'imposer par leur vote les biens de l'Église. Industriels charitables, hommes d'œuvres, membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, cela ne les empêche pas de nier pratiquement les enseignements des papes au sujet de la question ouvrière. Libéraux doctrinaires sans s'en apercevoir, souvent ils souhaitent intérieurement que les prêtres restent à la sacristie. Ouvriers intelligents, pères de famille exemplaires, ordinairement soumis à l'autorité, ils comprennent difficilement pourtant la hiérarchie nécessaire
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des classes et ne croient pas d'emblée à l'influence de l'Église, même dans l'ordre temporel.
Et cette mentalité incomplète, déformée, ce manque de lumière, de clarté vraie, qui est la condition essentielle pour agir avec rectitude, crée une sorte de scandale dont se gaudissent ceux qui n'ont pas les mêmes croyances. Et l'on s'en va disant, à bouche que veux-tu, que la doctrine catholique est tout au plus bonne à faire des mécontents, qu'elle est incapable de donner au caractère cette trempe nécessaire aujourd'hui plus que jamais.
Il n'y a donc pas d'harmonie entre la foi et la conduite (luotidienne. Foi faible, chancelante, foi sans appui, vie chrétienne inconsistante, vie chrétienne médiocre, tel est à peu près le bilan de beaucoup de catholiques. Chrétiens de nom, de surface, c'est tout ce qu'ils sont. Chez eux la religion n'est pas vraiment vécue, la morale chrétienne ne passe pas dans leurs actes. Une honnêteté purement extérieure, de pure convenance, qui les sauve des critiques étroites et malveillantes, un vernis extérieur qui leur donne une certaine apparence de vertu, voilà ce dont ils se contentent. Aussi c'est à se demander s'ils vivraient autrement s'ils n'étaient pas catholiques î
Quelle effrayante responsabilité, nous assumons, il ne faudrait cesser de le répéter. Vivant dans un pays mixte, nous coudoyons chaque jour des gens ébranlés dans leurs croyances et dont la conversion au cathol'cisme dépend probablement du bon exemple que nous leur donnerons. Hélas! rien d'étonnant que la grâce divine paraisse si lente à opérer. Elle est à notre merci dans une certaine mesure, elle attend notre généreux concours, et il n'arrive jamais... Qui dira le nombre de ceux qui s'arrêtent sur le chemin de l'Église, mal édifiés par nous qui gaspillons la vérité? Il n'est pas rare d'entendre certaines réflexions, certains pro-
pos qui fout mal au cœur, mais bieu de nature à qualifier notre façon de vivre et de faire, nous, les enfants gâtés, qui abusons de ce que d'autres cherchent à posséder au prix de très grands sacrifices parfois.
Il est passé depuis longtemps dans nos mœurs de parler de notre foi bien vivante, de notre vie religieuse intense. Nous mettons un visible orgueil à nous comparer avec les chrétiens, les catholiques des autres pays, avec ceux de la France surtout. Ces comparaisons, il va sans dire, nous les faisons toujours à notre avantage. Soyons donc un peu plus humbles et sachons enfin reconnaître que la France a une élite qui peut et qui doit nous servir de modèle. Il y a au pays de saint Louis et de Jeanne d'Arc, des chrétiens d'une foi et d'une vertu à toute épreuve. Ils constituent une élite dans tous les domaines, groupes d'entraîneurs qui attirent les masses au bien. La dernière guerre, si féconde pourtant en désordres et en déchéances de toutes sortes, a mis à jour des dévouements sublimes, a fait sortir de l'ombre dont ils aimaient à s'envelopper, des caractères d'une beauté surnaturelle à nulle autre pareille. Et que dire des sacrifices généreusement acceptés lors de la fameuse affaire des cultuelles? Sans doute c'est le clergé français qui a été le premier atteint, mais, par contrecoup, les laïcs eux-mêmes furent conviés à partager le dépouillement de leurs pasteurs. Eût-on jamais dans l'histoire de l'Église plus héroïque exemple de renoncement et de mise en pratique des maximes de la foi ?
Les protestants eux-mêmes nous donnent à l'occasion de précieuses leçons. Certes, il y a chez nos frères séparés beaucoup d'iniUfférence; le rationalisme fait de nombreuses victimes dans leurs rangs. Tout de même, elles ne se comptent pas les âmes convaincues et de bonne foi, qui vivent d'une façon conforme à leurs croyances, qui pefisent
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leur christianisme et en font le leitmotiv de leurs actes. Prenons un cas concret et très actuel, celui de la sanctification du dimanche. Nous ne voudrions pas dire que le jour du Seigneur ;^est toujours ^rigoureusement observé chez les réformés; non, ce ne serait pas la vérité. Cependant, toutes choses égales d'ailleurs, n'est-il point juste d'affirmer que, proportionnellement parlant, le dimanche est moins respecté chez les catholiques que chez les protestants? De notre côté on crie au puritanisme, on crie à l'étroitesse d'esprit. Soyons d'accord, et tout de suite disons qu'il n'est pas question de transplanter dans nos milieux certaines coutumes étranges dont se font une gloire outrancière nos amis méthodistes, presbytériens ou autres. Mais ces exagérations, si exagération il y a, ne nous justifient pas, nous, enfants de l'Église romaine, de manquer avec si peu de sans gêne au précepte dominical. Personne parmi nous ne rejette cette obligation, mais encore ici nous sommes d'une inconséquence qui étonne et désole.
Voilà en raccourci, voilà brièvement décrit le mal dont nous souffrons. Nous sommes des anémiques spirituels.
La foi, Dieu merci, nous la possédons encore. Les pratiques religieuses. Dieu merci, notre peuple, dans sa grosse majorité, y reste toujours fidèle. Nous respectons la morale chrétienne, nous la trouvons très belle, et, pour nous, elle ne cesse d'être la meilleure. Oui, tout cela est vrai. Cependant, foi, pratiques religieuses et morale, notre petite enquête l'a démontré, présentent des fissures, signe de leur caducité, signe de leur faiblesse. C'est le témoignage unanime de ceux qui savent voir et observer : notre foi a besoin d'être ravigotée. Elle est malade, et c'est pourquoi elle ne peut, vis-à-vis de notre conduite journalière, jouer le beau rôle qui lui est normalement dévolue.
Son cas n'est certes pas désespéré. Il y a donc des
remèdes capables de la guérir. Indiquons les principaux.
On l'a diagnostiqué depuis longtemps, le mal contemporain est avant tout un mal d'ordre intellectuel. En effet, ce sont les esprits qui sont particulièrement malades. Sur eux donc doivent se concentrer tous nos efforts.
Ce dont nos intelligences de chrétiens, de catholiques, souffrent le plus, c'est le manque de convictions religieuses solides, lesquelles sont ordinairement les grands moyens de combattre les ennemis de notre foi et de notre vertu. Et, comme la plupart du temps, cette carence de convictions est la résultante nécessaire de l'ignorance; il faut, coûte que coûte, faire pénétrer la vérité, la vérité religieuse, bien entendu, dans les esprits qui en sont de plus en plus avides. Mais, cette ignorance, elle est toujours accompagnée de préjugés qui nous empêchent de voir et de juger les choses telles qu'elles sont. D'où ce défaut de perspective, d'adaptation, cause souvent de faux pas malheureux, d'insuccès regrettables. Aussi bien, tout le travail doit-il se ramener à un travail cV éclaircissement, à un travail de redressement et à un travail à^ ajustement.
Le premier travail est certes de beaucoup le plus important, car si nous voyions toujours bien clair, par contrecoup, nous jugerions sainement. Les études théologiques s'imposent de toute évidence. Non pas qu'il faille faire de chacun de nous un maître en sacrée théologie, ou un théologien de renom, mais bien un catholique instruit des vérités dogmatiques et morales de manière d'abord à savoir que celles-ci s'appuient sur celles-là comme sur leur fondement inébranlable, de manière encore à ''être toujours prêts à répondre à quiconque vous demande raison de l'espérance
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qui est en vous" (I, Pet. III, 15); de manière enfin à ne pas baisser pavillon à la première objection audacieusement lancés par un quidam plus ignorant que nous. Or, pour cela, l'étude du petit catéchisme ne suffit plus. Et, si Mgr Dupanloup revenait en ce monde, il aurait cent fois plus raison d'écrire qu'il ^'est indispensable qu'on sache raisonner ses croyances, qu'on en connaisse les invincibles preuves, qu'on voie le solide terrain sur lequel elles reposent, afin de mépriser tous les sophismes et de tenir inébranlables à l'ancre de son salut".
Nos catholiques instruits ont tous les avantages d'opérer ce travail d'éclaircissement. Les livres et les revues à leur portée qui traitent d'une façon satisfaisante, parce que scientifique, des vérités de notre sainte religion, ne manquent pas, Dieu merci. Nos bibliothèques en sont remplies. Malheureusement, ces endroits où ils pourraient s'instruire à si bon escient, ils ne les fréquentent guère, et, lorsqu'ils y vont, c'est pour se délecter dans des publications plutôt légères, reposantes parfois, cependant pas du tout nourrissantes pour leur intelligence. Et ce qui fait peur, c'est cette insouciance bien constatée chez la plupart de nos catholiques pour les problèmes religieux. Cela encore une fois provient de leur peu de convictions. Et ainsi l'on s'explique comment chez nous il y a, plus qu'on ne le croit généralement, des fervents pratiques du protestantisme, du laicisme et du criticisme. Nous disons à dessein pratiques. En théorie, sans conteste, on rejette ces trois erreurs; mais, dans les habitudes quotidiennes, on en fait bel et bien profession. Et sait-on que protestantisme, naturalisme et criticisme ont tous trois abouti à ce quelque chose de monstrueux qui condense tout le mal : le modernisme f
Il n'est pas besoin d'être observateur sagace et psychologue profond pour s'apercevoir que dans notre pays nous
coudoyons journellement des gens dont la conduite est franchement la négation de l'autorité du Maître surnaturel et divin manifestée dans l'organe extérieur de l'Église catholique; des gens qui, pratiquement, n'admettent pas l'autorité même de Dieu; des gens, pour qui, réellement aucune autorité humaine n'existe et surtout l'autorité de ceux qui enseignent l'accord entre la foi et la raison. Eh bien, ces trois catégories de personnes, non pas imaginaires, très vivantes au contraire, nous pouvons les classer, sans exagération, parmi les adeptes des erreurs mentionnées plus haut.
Si les études théologiques sont nécessaires pour faire admettre par la raison la place que le Maître Créateur doit occuper dans l'ordre surnaturel et le rôle que doit jouer icibas la société que Jésus-Christ a fondée, une bonne formation philosophique ne Test pas moins pour reconquérir à cette même raison, la confiance que lui ont enlevée les doctrines modernes. Et, de fait, c'est la fausse philosophie contemporaine qui a logiquement conduit à la négation de tous les dogmes. Les tenants des faux systèmes contemporains, ''après avoir secoué le joug de l'autorité positive et surnaturelle de Dieu, ont aussi rejeté l'autorité des maîtres qui, dans l'ordre humain de la raison, les devaient toujours retenir dans les lignes du solide bon sens. Ces maîtres s'appelaient de deux noms qui émergent au-dessus de tous les autres, et qui, par là-même, ont été l'objet d'une plus grande hostilité, savoir Aristote et Thomas d'Aquin. L'on sait de quelles railleries et de quels sarcasmes ou de quelle haine on a essayé d'accabler, soit la philosophie d'Aristote, soit la philosophie scolastique, dans le monde de la Renaissance d'abord, au nom d'un faux respect pour le beau langage; puis, dans le monde de la Réforme, au nom d'un faux respect pour la parole de Dieu, seule digne d'occuper un chrétien; enfin, dans ce qu'on appelle aujourd'hui le monde laïque,
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digne fruit de la Renaissance païenne et de la Réforme anticatholique. La philosophie d'Aristote a eu le très grand malheur d'être adaptée, d'ailleurs sans violence, par le génie de Thomas d'Aquin, à l'explication rationnelle, dans la mesure où cette application est possible, des mystères de la foi, tels que l'Église catholique les enseigne. Dès lors elle devenait indigne d'être considérée par la pensée moderne. Son second crime était de n'être, au fond et dans ses lignes essentielles, que la codification scientifique du bon sens. Impossible de déraisonner avec elle. Comment eût-elle pu s'accorder avec les sentiments irréductibles de la raison pure?"
''Mais cela même ne nous indique-t-il pas, de façon très précise, où nous devons aller chercher le remède au mal de la pensée contemporaine ? Puisque ce mal est le divorce d'avec la foi et la dissolution de la raison elle-même, ayant pour cause l'orgueil de l'indiscipline qui n'a plus voulu de l'autorité de l'Église, constituée par Dieu maîtresse de vérité surnaturelle, et de l'autorité des maîtres humains que la sagesse des siècles, où la raison humaine a été la plus ferme, avait si sûrement choisis, si nous voulons que la foi reprenne ses droits — sans lesquels l'homme ne peut atteindre sa fin — et que la raison retrouve sa santé naturelle, n'est-il pas de toute évidence qu'il faut se remettre à l'école de l'Église catholique et à l'école des maîtres de la raison que l'Église elle-même avait daigné reconnaître et approuver". (P. Pègues, Saint Thomas d'Aquin, revue mensuelle, 15 mars 1913, pp. 105, 106).
Cette longue citation que nous empruntons au distingué dominicain nous montre bien où peut conduire une philosophie qui est contraire au bon sens. Elle nous donne aussi la vraie raison de ce mépris dans lequel est tombée la scolastique : c'est son alliance avec les vérités de la foi. Il n'est
pas alors étonnant d'entendre Bucer s'écrier au XVIème siècle: Débarrassez-moi de Thomas d^Aquin, et je me charge de dissiper VÉglise. Motif nouveau pour nous de nous attacher de plus en plus au thomisme, d'en faire la base inébranlable de toutes nos croyances. Attachées à ce ferme rocher, celles-ci résisteront aux bourrasques et aux tempêtes qui en ont fait sombrer tant d'autres.
A part les études spéculatives qui font que notre intelligence éclairée par les motifs de crédibilité adhère aux dogmes fondamentaux du catholicisme, il y a encore ce que nous appellerons volontiers les études expérimentales, lesquelles ressortissent plutôt à tout notre être et concourent à leur façon à cette œuvre d'éclaircissement qui est notre premier devoir : nous avons nommé les études liturgiques et les études mystiques. Trop de catholiques, et pour leur grand détriment, se tiennent en dehors de ce mouvement liturgique et mystique qui s'accentue toujours davantage. Là encore ils trouveraient une source féconde pour alimenter leur foi. Nous assistons aux offices divins souvent sans nous rendre compte des cérémonies qui s'y déroulent. Et naturellement, nous les trouvons longues, ennuyeuses et d'aucun profit. Aussi les désertons-nous petit à petit. Et c'est spectacle lamentable de voir tant de nos églises vides ou presque, pendant que s'y célèbrent les offices liturgiques. Oh î si l'on comprenait que la liturgie est le * 'culte officiel de l'Église, organisé par l'autorité compétente", on se convainquerait vite de la vérité de l'adage connu du pape saint Célestin : . Legrem credendi statuât lex suppUcandi, ce qui veut dire que 'les lois de la prière liturgique corroborent et appuient la loi de la croyance, de sorte que le divin enseignement de l'Église s'affirme sans cesse sur les lèvres des fidèles qui prient en communion avec elle". Ajoutons que la liturgie affine le sens de la sociabilité. Elle nous prouve
que nous ne sommes pas seuls dans l'Église de Dieu et nous préserve de la plaie de l'individualisme. Et ces prières en commun, et ces offices publiques, outre qu'ils édifient, raffermissent les bonnes résolutions, rappellent sans cesse les vérités de nos dogmes; ils les font vivre, pour ainsi parler. N'est-ce pas que la liturgie est on ne peut plus apte à éclairer l'intelligence, et partant, à créer des convictions ?
On doit dire la même chose de la mystique.
La vie mystique, c'est la vie avec Dieu, c'est une 'Vie d'union intime, constante et consciente avec Dieu". (Mgr Waffelaert, la Mystique et la perfection chrétienne). Cette vie, on en parle avec un certain tremblement, avec une certaine crainte révérentielle, comme si elle était l'apanage d'un très petit nombre. C'est pourquoi on la délaisse; c'est pourquoi on ne vit pas d'une façon intense sa foi. Sans entrer dans toutes les discussions, lesquelles n'avancent pas toujours les problèmes qui se posent à son sujet, disons, avec un auteur de grande autorité, que ''la vie mystique, même dans sa plénitude et sa perfection, est à la portée de tous, à tous les âges, quels que soient la profession et l'état de vie, comme cela est démontré jusqu'à l'évidence par toute l'histoire de l'Église et les fastes de la sainteté".
'Tour commencer à vivre la vie mystique, il n'y a que deux choses qui soient nécessaires : en premier lieu l'état de grâce; en second lieu un peu d'amour et de bonne volonté". (Dom S. Louismet, o.s.b. La vie mystique, pp. 51-52). C'est en réalité la vie chrétienne sérieusement comprise et généreusement vécue. C'est ni plus ni moins la vie chrétienne normale, et qui, pour ce motif, doit être embrassée par tous. La vie mystique, elle fait donc voir que le mystère de la Rédemption n'est pas une abstraction quelconque, tout au plus bonne à être l'objet d'étude des théoriciens enthousiastes. Non, elle nous dit que le salut du monde
sur la croix est un fait, avec des conséquences pratiques, qui ont de sérieuses répercussions sur la vie des individus et des peuples. La vie mystique, elle enseigne que Jésus- Christ est le plus grand personnage de l'histoire dont les doctrines doivent être mises en pratique, et cela, au prix de durs sacrifices, d'où la pauvre nature humaine sort ennoblie et agrandie. Elle est donc, elle aussi, la vie mj'stique, une excellente école de convictions religieuses, puisqu'en nous faisant vivre les vérités de la foi elle nous en démontre tout le bien fondé, et nous prouve sans réplique que leur fonction est d'être le principe de nos actes quotidiens.
Et ce serait une grave erreur de penser que ces études théologiques, liturgiques et mystiques ne regardent que le clergé, qu'elles sont du luxe pour les laïques. Non, les fidèles comme les pasteurs sont tenus, pour vivre vraiment leur catholicisme, de se mettre au courant des enseignements de l'Église. Or ces enseignements, ils sont, ou théologiques, ou liturgiques, ou mystiques. La même obligation existe donc et pour les uns et pour les autres. Sans doute, le clergé doit s'en faire une spécialité, parce qu'il est VÉglise enseignante. Tout de même, son devoir est de les communiquer aux laïques, lesquels, d'après le principe général, sont obligés de C07inaUre leur religion le plus parfaiienient possible, afin qu'elle passe dans tous leurs actes.
Après le travail d^ éclaircissement, — le plus important, nous l'avons dit, — vient le travail de redressement et d'ajustement.
Nous sommes en possession de bien des vérités; celles-ci souvent n'occupent pas dans nos esprits la place qui leur revient de droit. Elles vivent chez nous péniblement, parce que entourées, ou mieux enveloppées de préjugés qui sans cesse menacent de les étouffer. Et les fausses maximes de toutes sortes, concernant hommes et choses, nous en
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sommes comme saturés. Les préjugés, ils revendiquent les honneurs dus à la seule vérité; ils s'arrogent des privilèges exorbitants parfois. A certains jours, à certaines époques, nous en sommes littéralement les esclaves. N'allons pas croire qu'ils se logent n'importe où, qu'ils ne font pas de choix. Les têtes les mieux faites subissent très souvent le joug de ces visiteurs plus qu'importuns.
Comment faire la chasse aux préjugés? Comment redresser tant de faux jugements, tant de fausses manières de voir et d'apprécier? Comment redresser tout cela? En éclairant l'intelligence, en ouvrant les fenêtres, en élargissant les horizons... Le préjugé, souvent demi-vérité, vérité tronquée, il n'y a que la vérité totale, il n'y a que la vérité exacte qui puisse en venir à bout.
Quant au travail d'adaptation, d^ ajustement, il suit naturellement les deux autres. En effet, une intelligence bien éclairée, une intelligence bien dressée comprend d'emblée les situations où elle se trouve. Or, nous vivons au vingtième siècle. La vérité n'est certes pas changée, mais les moyens de la propager et de la défendre varient avec les époques. C'est ce que nous devons comprendre. Et pour attirer l'attention des lecteurs sur un seul point, rappelons l'importance que l'Église donne aujourd'hui au journal. La presse est un moyen incomparable de bonne comme de mauvaise propagande. Aussi les papes recommandent-ils la fondation de journaux foncièrement catholiques, qui ont pour mission de défendre la doctrine contenue dans l'Évangile. Et, franchement, est-il sincère catholique, vit-il vraiment sa religion celui qui encourage les journaux neutres, qui critique, qui ne favorise en aucune manière la presse catholique ? Certainement non.
Tels sont en résumé les remèdes principaux aux maladies dont souffre le catholicisme de chez nous. Ils peu-
vent facilement se ramener à un seul : éclairer V intelligence.
Une remarque s'impose ici.
Nous venons de toucher à la grande question des rapports de la science et de la morale. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec quelques-uns : ''Multipliez la science et vous multiplierez la vertu... Rendez l'instruction obligatoire et vous ferez des hommes". Ce serait résoudre à très bon marché dans quelle mesure l'éducation de l'intelligence peut contribuer à l'éducation de la volonté. Et les années, ainsi que l'expérience, se sont chargées de montrer que la confusion entre la science et la morale, confusion commise par Socrate, est une grave erreur. Non, il y a bien des chrétiens fortement croyants et instruits qui sont loin d'être des sants.
''Pourtant, on ne saurait nier que l'enseignement de l'Évangile ne fasse la vertu assez commune et ne développe le sentiment du devoir. Et il demeure toujours vrai que si nous voulons créer chez les jeunes (chez les vieux aussi), un idéal qui inspire leur vie, mettre dans leur âme des idées généreuses et des sentiments purs, les préparer aux actions vaillantes et aux œuvres héroïques, les armer enfin pour défendre plus tard les justes causes, pour soutenir les bons combats, pour dire à l'heure nécessaire les paroles énergiques et vengeresses du droit; si nous voulons, en un mot, former de vrais hommes, d'utiles citoyens et des chrétiens fidèles, il faut nous attacher avant tout à former des âmes convaincues".
"Or, pour avoir des convictions qu'on défend comme on défend un patrimoine, il faut les baser sur des raisons qui ne se jugent que d'après de sérieuses études", (H.-]\I. Lescabettes. Conviction religieuse, Saint-Thomas d^Aquin, revue mensuelle, 15 juin 1913, p. 292).
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Noire catholicisme est soumis à la loi générale : sa vie consiste dans le mouvement. Et tout être qui ne se meut pas, — qui n'agit pas, on dit qu'il est mort. ^'11 en est de même de la foi, dit saint Jacques (II, 17), si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même".
Une religion qui n'est pas véritablement vécue, c'està-dire, qui n'est pas le moteur des actions quotidiennes, est destinée à disparaître dans un bref délai. La plus élémentaire ps3^chologie nous dit assez clairement que pratique et théorie sont au fond inséparables pour douter un instant qu'une religion à l'état abstrait n'en est pas réellement une. Car vivre une doctrine religieuse c'est faire un acte conscient, c'est y penser. Ou encore, vivre son catholicisme c'est rester en contact intime et voulu avec lui, c'est en faire son compagnon de tous les instants, en un mot, vivre sa religion c'est faire la chasse à la dissipation, à la routine qui gâche les meilleures existences. Et l'on voit tout de suite que les vérités dogmatiques et morales finissent nécessairement par être mises au rancart, par être complètement oubliées, lorsque chaque matin on ne les prend pas pour les guides obligés de sa journée. Puis il arrive un moment, et très vite, où l'on se conduit pratiquement comme si elles n'existaient plus.
On recommande avec raison les exercices d'une gymy nastique sage et intelligente comme moj^en excellent de conserver la santé du corps. Que de gens s'anémient faute de mouvement ! Leurs organes s'atrophient, la circulation devient lente; c'est, comme suite, l'intoxication avec tout son cortège de maladies qui presque toujours conduisent à la mort. On dirait que ces gens ont pour objectif la peur de vivre. Parfois à leur insu, ils sont infidèles à la grande loi de
toute existence qui se résume dans la formule bien connue: la lutte pour la vie. Car, inconsciemment ou non, lorsqu'on est indifférent à toutes les suggestions d'une thérapeutique rationnelle et éprouvée par les siècles, on manque au grave devoir de résister aux obstacles qui barrent le chemin.
Même observation pour l'ordre spirituel. Que de catholiques atrophiés, que de catholiques de nom seulement ! Eux aussi, pour ne pas suivre les directions salutaires que leur donne le grand médecin des âmes qu'est l'Église, ne luttent plus, et deviennent des membres morts dont l'amputation est nécessaire. Or, un peuple qui compte par centaines des unités de cette sorte, est sérieusement menacé dans son intégrité morale.
Le peuple canadien-français est chrétien jusque dans la moelle. Mon Dieu, avons-nous beaucoup de mérite à être ainsi ? Nous le sommes beaucoup par atavisme. Mais rester chrétiens, rester catholiques, augmenter, enrichir le patrimoine à nous transmis, combattre toutes les infiltrations étrangères, d'où qu'elles viennent, et qui sont pour nous le vrai danger du moment, voilà qui est méritoire, voilà notre tâche actuelle.
Vivons donc notre catholicisme. C'est encore la meilleure manière de ne pas déchoir; c'est la seule aussi de rester fièrement fidèles au passé et de nous préparer sérieusement à jouer le beau rôle que nous réserve l'avenir.
Arthur Robert, pire