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POUR LA PETITE HISTOIRE

Ils font une œuvre éminemment patriotique tous les ouvriers de notre petite histoire qui ressuscitent la vie ancienne d'une paroisse ou d'un coin de pays. On s'attache à la petite patrie avant de s'attacher à la grande. Puisque notre peuple paraît manquer de patriotisme et qu'il faut à ce patriotisme des motifs pour ainsi dire tangibles, rien ne les fournira mieux que les souvenirs du petit pays où ont vécu, travaillé et toujours souffert les ancêtres immédiats. Il y a de ces petites histoires particulièrement attachantes et, parmi celles-ci, il faut sûrement compter l'histoire de "La montagne de bois" que vient de nous donner M. l'abbé Clovis Rondeau. En lisant les débuts de cette paroisse lointaine de la Saskatchewan méridionale, on apprendra une fois de plus quelle race de merveilleux pionniers furent partout les nôtres et com- Inen sacrés, en ce pays canadien, doivent être les droits de ces fondateurs.

Il faut également louer le comité des fêtes de Saint-Césaire d'avoir réuni en un magnifique album historique, les souvenirs du grand anniversaire de celte paroisse.

L'un des plus grands ouvriers de notre petite histoire est bien M. Pierre-Georges Roy dont l'œuvre vient de l'enrichir de deux volumes. Nous leur réservons une étude spéciale.

On parle beaucoup d'impérialisme par le temps présent, en particulier, d'impérialisme américain.

Nos voisins du sud, ambitieux et entreprenants, emboîtent le pas aux grandes puissances européennes dans la voie de l'expansion coloniale. Désireux d'asseoir leur hégémonie sur un territoire de plus en plus étendu, ils jettent les yeux sur le Pacifique et les pays du continent am^éricain, du nord, du centre et du sud. En attendant qu'une nouvelle interprétation de la doctrine Monroe leur permette d'aller ''coloniser l'Europe", ils s'emploient activement à s'implanter dans les divers pays qui, par leur situation géographique, leurs conditions économiques et politiques, gravitent dans l'orbite des États-Unis. Ils rêvent d'une vaste fédération englobant les deux Amériques, et dont Washington serait le centre et la tête.

Peut-on vraiment s'en étonner? L'impérialisme est un des caractères de la civilisation contemporaine. La politique d'expansion territoriale des États-Unis 'est une conséquence du prodigieux développement économique de ce pays depuis 50 ans. Dès la fin du 19ème siècle, les ambitions politiques des Yankees s'affirment, alors que le progrès commercial leur donne le désir de jouer un rôle mondial correspondant à leur richesse, à leur population, et leur fait une nécessité d'assurer des marchés privilégiés aux produits de leurs fabriques. Merveilleusement servis par les événements des dernières années, les Américains du nord s'affermissent tous les jours dans leur décision d'étendre leur influence, d'ajouter d'autres étoiles h leur bannière.

Déjà leur politiciuc triomphe en Amérique méridionale,

aux Antilles, et dans le Centre-Amérique. Sauf les trois grandes républiques de l'Argentine, du Brésil et du Chili les autres démocraties hispano-américaines, Bolivie, Pérou, Equateur, etc., nées d'hier à la liberté, glissent rapidement sous leur tutelle, ne conservent plus à l'endroit des Américains du Nord, qu'une liberté théorique. En fait, les États- Unis les gardent à leur merci en détenant dans ces pays ce qui est, en somme, l'élément premier de la liberté d'un peuple : le contrôle des finances publiques, partant de l'administration, des activités politiques. Par divers moyens — la corruption et l'intimidation ne sont pas les moindres — et tous les jours, les Américains consolident là-bas leur position, en se faisant adjuger les contrats pour l'exécution des travaux publics, ou en se faisant concéder dans le voisinage de la mer ou dans les régions les plus riches de l'intérieur, de grandes étendues de territoire qu'ils exploitent, il va sans dire, à leur profit et sans même dissimuler leurs vues.

Un article de Pierre Arthuys, Revue Universelle de janvier, donne à ce sujet d'intéressantes précisions.

Par quel procédé les Américains entendent-ils réaliser leurs ambitieuses visées impérialistes? Simplement en tirant partie de la ' 'situation unique" que la guerre leur a faite. L'Europe affaiblie est impuissante. Partout la crise des dernières années a introduit la gêne, le déséquilibre. De tous les pays du monde, au cours de la dernière décade, excepté peut-être l'Angleterre qui ne s'est pas appauvrie, les Ëtats-Unis sont le seul qui ait multiplié sa fortune. Démesurément riches, aujourd'hui, les Yankees utilisent l'or et l'utiliseront vraisemblablement de plus en plus comme médium de propagande et d'expansion. C'est par le dollar, arme moins bruyante, mais aussi puissante que le canon, qu'ils entendent faire, prévaloir leurs prétentions et implanter le drapeau étoile sur les cinq continents. C'est

par le dollar qu'ils ont pénétré en Amérique méridionale et s'y sont installés en maîtres; c'est par lui, si nous n'y prenons garde, qu'ils forceront nos portes, à moins que ce ne soit déjà fait.

Car les Américains, avec la ténacité et le sans-gêne qui leur sont propres, poursuivent à l'heure actuelle, par le prêt et le contrôle financier, par le trust, la direction politique et l'intervention directe dans les affaires intérieures, comme à Cuba, à Haïti, à Panama, une campagne de conquête et d'accaparement économique d'autant plus effective et dangereuse que pacifique.

Il n'est donc pas sans intérêt de grouper ici quelques chiffres, dont le rapprochement d'ailleurs ne laisse pas d'être suggestif, et d'essayer d'établir dans quelle situation nous sommes, nous du Canada, vis-à-vis de la grande république voisine.

Pour le dire sur l'heure, au point de vue finances publiques, la situation du Canada à l'égard des États-Unis n'est pas mauvaise, en tous les cas, n'est pas encore compromise. Bien qu'endettés, nous sommes loin de la situation extrême où se trouvent le Pérou et la Bolivie par exemple, qui ont donné leurs douanes en garantie d'emprunts respectifs de 50 et de 33 millions de dollars. Notre crédit n'a pas fléchi. Malgré le désarroi de nos finances à Ottawa, nous en restons les maîtres incontestés.

La guerre, malgré tout le mal qu'elle nous a fait, nous a permis d'apprécier les sommes imposantes accumulées chez nous par l'épargne individuelle. L'Angleterre, jusqu'en 1914, notre pourvoyeuse en capital, est forcée de suspendre ses versements. Par ailleurs notre participation sans limite au conflit européen nous oblige à emprunter pour faire face aux dépenses grandissantes. Des appels successifs révèlent les trésors du bas do laino canadien. Mais l'effort des an-

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nées 1918 et 1919, eu égard au chiffre de notre population, est trop grand pour être soutenu. New- York devient subséquemment notre banquier. En six ans, la situation du Canada, par rapport au Royaume-Uni et à la république américaine, change totalement d'aspect.

Cependant qu'avant 1914, l'Angleterre absorbait 68% de nos émissions fédérales, provinciales, municipales et d'utilités publiques, elle n'en prend plus en 1921 que 4%. En revanche, les États-Unis nous en achètent aujourd'hui plus de 50%, alors qu'ils n'en prenaient qu'en moyenne 5% jusqu'en 1918. L'Angleterre recule, et les États-Unis avancent rapidement. Au cours des mêmes années se produit l'effort canadien. N'achetant en 1914 qu'à peu près 11% de nos propres obligations, nous nous en réservons en 1918 près de 95% (exactement 94.87%). Toutefois, cette proportion, la presque totalité, tombe en 1919, à 76.89% et en 1920, à 32.82%. La part des États- Unis pour les mêmes années monte de 5% en 1918, à 22.54% en 1919, pour atteindre en 1920, 67.18%. En 1922, le Canada et les États-Unis se partagent pratiquement moitié pour moitié nos 492 millions d'obligations et de titres. L'Angleterre est éliminée.

Canada $39,296,462 832,999,860 727,446,361 250,194,984

États-Unis 3,634,000 53,994,548 33,310,000 242,212,493

Royaume-Uni. . . . 188,070,128 185,990,650 14,600,000

Total 231,000,580 272,935,067 775,356,361 492,497,477

A la fin de 1921, en titres d'origine canadienne, les États-Unis détenaient 555 millions de dollars, le Royaume- Uni, 158 millions et le Canada, 945 millions.

Pour pourvoir aux intérêts sur la dette, au remboursement des obligations échues et pour combler les déficits

annuels des chemins de fer, de la marine marchande, etc., le gouvernement central puise sur le marché canadien ce qu'il en peut tirer, et se tourne vers New- York pour compléter les sommes dont il a besoin. L'Angleterre s'efforcera sans doute de reprendre d'ici quelques années, le terrain perdu. Mais les Américains sont de rudes concurrents. Laissés à nos seules ressources, nous pouvons difficilement rivaliser avec eux. Les emprunts répétés des pouvoirs publics, s'ils constituent un placement sûr pour l'épargne canadienne, sont aussi de nature à restreindre le crédit et à gêner le développement industriel et commercial du pays.

Il est à prévoir toutefois, qu'avec la restauration de l'équilibre économique, l'ère des déficits touchera à son terme à Ottawa. Pour le moment, au point de vue finance publique, nous sommes en assez bonne posture vis-à-vis des États-Unis. A moins que nous nous engagions de nouveau dans quelque aventure hors de proportion avec nos moyens, nous n'aurons pas à subir ici la présence d'un contrôleur yankee aux finances ou aux douanes.

Mais précisément, c'est sans doute la dernière chose à laquelle songent les financiers de Wall Street de déléguer chez nous un mandataire chargé de surveiller notre gestion des capitaux qu'ils nous prêtent. Le procédé serait par trop maladroit. Sauf le charitable avertissement d'une de leurs feuilles en 1921, concernant le tort que notre politique ferroviaire peut nous causer sur le marché de New- York, les Américains ont encore pleine confiance en notre solvabilité. L'accès du pays leur est facile. Il est une autre porte par où ils s'efforcent, non sans grand succès, de pénétrer au Canada, pour y étendre leur influence et s'y installer tout à leur aise : le commerce et l'industrie.

L'invasion américaine dans l'industrie et le commerce canadiens progresse avec une rapidité déconcertante. Il

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suffit de jeter un coup d'œil autour de nous pour le constater. Systématiquement, et tous les jours, nos voisins nous refoulent et prennent notre place dans tous les domaines de l'activité économique. Pour consolider les positions acquises, agrandir leur champ d'action, ils lancent ici des entreprises nouvelles, en alimentent d'autres de leurs capitaux, ou achètent, tout simplement, celles de nos institutions les plus florissantes qui leur font concurrence sur notre propre marché.

D'après un article de Harvey H. Fisk, paru dans les Annals of PoUtical and Social Science, mai 1923, le capital américain placé au Canada aurait passé de trois-quarts de milliard en 1915 à 2>^ milliards en 1922, 1}^ milliard étant engagé dans l'industrie seulement. Or, au commencement de 1920, la somme totale des capitaux engagés dans les entreprises industrielles canadiennes s'élevait à 3,230 millions de dollars. C'est donc près de la moitié des fonds dont elle a besoin que les Américains fournissent à notre industrie. L'afflux du capital se traduit par la multiplication chez nous des succursales de fabriques et de comptoirs américains. Au cours des quatre dernières années, environ 700 maisons en ont établi, et d'autres attendent le moment favorable, ou cherchent un endroit avantageux pour s'y installer à leur tour.

Toujours d'après M. Fisk, la fabrication au Canada des accessoires de véhicules-moteurs, des abrasifs artificiels, des remèdes brevetés, était en 1919, presque entièrement aux mains des Américains. 61% du capital engagé dans la construction des autovéhicules, et 40% des fonds nécessaires aux industries des viandes en conserve, du lait condensé, du caoutchouc, des peintures et vernis, du cuivre, des appareils électriques, du raffinage du pétrole étaient d'origine américaine. En 1920, les Américains ont placé ici dans la fabri-

cation du papier, $250,000,000 ou 80% du capital actuellement engagé dans cette industrie, la plus grande du Canada. D'où l'on peut déduire dans quelles proportions les limites à bois en exploitation dans notre pays à l'heure actuelle, le sont au profit de nos voisins. Ceux-ci, paraît-il, se proposent de développer encore davantage dans un avenir rapproché les magnifiques pouvoirs hydrauliques du Canada.

Le but des Yankees est de faire contrepoids le plus vite possible à l'influence du capital anglais dans le développement économique de notre pays.

En même temps que s'accélère l'envahissement de l'industrie canadienne par le capital américain, les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis se développent dans d'énormes proportions. Il est vrai qu'il faut tenir compte ici des conditions anormales qui ont prévalu au cours de la dernière décade ; mais cela ne change rien à notre état de sujétion économique vis-à-vis de la république voisine. Nous en dépendons dans une très large mesure pour notre approvisionnement, tant en produits fabriqués qu'en produits naturels, le combustible par exemple.

Nos exportations aux États-Unis qui se chiffraient en 1915 à $173 millions, s'élèvent en 1921 à -1542 millions pour retomber à $292 milHons en 1922, alors que nos importations du même pays montent de $297 miUions en 1915, à $856 minions en 1921 et à $516 millions en 1922. La balance de notre commerce avec la république voisine nous est chaque année défavorable. L'excédent de nos exportations vers l'Angleterre et les autres pays du monde ne suffit pas, ou suffit à peine, à compenser le déficit de nos exportations aux États-Unis. La proportion de nos importations des États-Unis, de 1915 à 1922, par rapport au chiffre total de nos achats, annuels varie de 69 à 82%, tandis que la pro-

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portion de nos exportations vers le même pays, comparée à nos exportations totales, ne dépasse pas 45%.

Si maintenant, au déficit de notre balance commerciale, nous ajoutons les sommes que nous versons aux Américains, sous forme d'intérêts, de dividendes, etc., nous aurons établi par quel solde débiteur se ferme notre compte annuel avec la république voisine.

Il est naturel qu'un pays comme le nôtre, en voie de formation, peu peuplé, possédant un territoire immense à mettre en valeur, dépende, dans une certaine mesure, de l'extérieur pour son approvisionnement en objets manufacturés, et qu'il doive, pour assurer son essor, parfaire son outillage, développer ses ressources naturelles, faire appel au capital étranger. Mais encore, ce pays ne doit-il pas, sous prétexte de perfectionner son organisme économique, compromettre sa liberté en se laissant délibérément glisser sous la dépendance de l'un de ses créanciers.

Les notes qui précèdent, bien qu'elles ne présentent qu'un aspect du problème, indiquent déjà suffisamment l'état de sujétion dans lequel se trouve le Canada à l'égard de la république américaine.

Il y a plus. L'attraction qu'exerce sur nous le voisinage des États-Unis et qui se manifeste par l'exode ininterrompu des nôtres vers la frontière, l'engouement d'un grand nombre d'entre nous pour tout ce qui est étranger, l'infiltration lente, mais continue, des mœurs et des habitudes américaines dans notre vie courante, et, faut-il le dire, l'inexplicable inertie de la masse du peuple canadien en face des problèmes d'intérêt national, inertie que la grande presse, par son mutisme, ne se fait pas faute d'entretenir, autant d'indices qui laissent présumer quelle molle résistance nous pourrions opposer à la vague d'américanisme en train de déferler sur le Canada.

L'afflux croissant du capital américain dans notre industrie et nos finances publiques, Ténorme développement des échanges commerciaux entre le Canada et les États- Unis depuis quelques années, mis en regard des ambitions politiques que nos voisins ne craignent pas d'afficher, et qu'ils s'efforcent de réaliser ailleurs, devraient suffire à éveiller chez nous, l'attention de ceux qui détiennent dans leurs mains l'orientation du pays.

'T'influence accompagne l'argent", ''le drapeau suit le commerce". Les Américains le savent; nous ne semblons guère nous en douter.

Il serait temps d'éclairer sur ce point l'opinion populaire, d'user d'un peu plus de prévoyance dans le trafic de nos richesses naturelles, d'amender notre politique de concessions sans recours, de canaliser le flot montant de l'or étranger, en particulier de l'or américain, si nous ne voulons pas être réduits bientôt au rôle de serviteurs dans notre propre maison. Nous avons assez longtemps cédé le fonds et le revenu; songeons maintenant à réserver au moins ce qui nous reste du premier, si nous devons, pour un temps encore, sacrifier le second.

Es. MiNVILLE, de l'Association des licenciés en Sciences commerciales.

Bibliographie : Monetary Times Annual, 1922; Canada Anrmal Review, 1922; Annuaire statistique du Canada; Annaîs of Academy oj Political and Social Science, mai 1923; Revue Unir selle, janvier 1923, a politique du dollar.

11 est des faits, qu'il importe de ne pas se cacher, si navrants soient-ils et quelque pénible témoignage qu'ils apportent contre nous.

L'un de ces faits, c'est que nos revendications pour la défense de la langue française et de notre intégrité ethnique sont loin de grouper derrière elles la masse unanime de nos compatriotes.

Le plus grand péril et le pire malheur, ce n'est pas que les infiltrations étrangères cherchent à nous pénétrer de toutes parts; c'est que nous nous laissions pénétrer volontairement et quelquefois avec contentement. Il en est parmi nous qui appellent bienfaisance ce que nous appelons malfaisance. Pendant que nous peinons à fermer les écluses, eux ne les trouvent pas assez larges. J'en appelle à votre expérience, chers jeunes gens: vous savez comme il est facile de se faire une réputation de mauvaise tête, parmi nos propres compatriotes, en menant des campagnes comme les vôtres, pour la simple exécution des traités et des constitutions. Nous ne comptons plus ceux de nos orateurs et de nos écrivains qui reviennent périodiquement nous prêcher la tolérance , qui nous la prêchent comme ils le feraient aux majorités fanatiques de l'Ontario et de l'Ouest, à nous, Canadiens français, qui cédons sur tous les terrains, qui

^ Nous publions, sous ce titre, Les causes de notre mal, la dernière partie du discours prononcé par l'un de nos directeurs, l'abbé Lucien Pineault, au récent congrès de l'A.C.J.C. à Sherbrooke. Notre ami a cherché les causes qui nous font si facilement pénétrables aux infiltrations étrangères. Il n'en faut pas accuser uniquement la conquête; les causes du mal sont d'abord en nous; puisque les congrès doivent servir à autre chose qu'à débiter des poncifs de bonne entente, notre ami a tenu à s'exprimer franchement.

avons poussé la tolérance pratique jusqu'à frôler le suicide national.

Après les amères déconvenues qui ont suivi les banquets de la bonne entente, il y a quelques années à peine, nous avions pourtant promis d'être moins prodigues de naïvetés, de cesser ce métier de dupes, où nous étions en train de sacrifier le reste de notre dignité. Moins de quatre ans ont passé et nous sommes déjà fatigués de rester dignes. Par amour de la paix à tout prix, nous acceptons de nouveau les mains toujours vides qu'on nous tend, pour permettre peut-être, aux magnats financiers de Toronto, d'enchaîner le Québec français à la politique protectionniste. Ceux qui osent protester ou simplement rester défiants, ne sont plus que des esprits étroits, des extrémistes, des ennemis de la paix canadienne.

Des Canadiens français existent, hélas, qui s'arrangeraient volontiers de la disparition de leur race et de leur langue. C'est le tout petit nombre, nous dit-on. Pas si petit que l'on pense. Ils sont rares aujourd'hui, les théoriciens, qui naguère encore regrettaient qu'on eût gaspillé tant d'argent, tant de travail et tant d'années à rester français, quand il eût été si facile de devenir la première race du Canada, disaient-ils, en ajoutant à nos magnifiques qualités, celles de l'Anglais. Ces théoriciens n'oseraient plus aujourd'hui énoncer tout haut leur doctr ne. En revanche nous avons contre nous la masse trop nombreuse de ceux que l'on appelle les ''snobs" qui croient atteindre la dernière perfection en copiant les modes, les jeux, les manières, les coutumes des Anglo- Saxons, qui donnent à leurs petits enfants des nourrices et des bonnes anglaises; qui les poussent plus tard, vers les maisons d'éducation anglaise ou à mentalité anglicisée; qui par leur déplorable anglomanie, entraîneraient, s'ils

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le pouvaient, certains de nos couvents, comme ils l'ont tenté sans fruit auprès de nos collèges, vers d'irréparables déformations.

De ces misères, de ces trahisons, nous avons été plus ou mo'ns complices, par des complaisances trop ouvertes, par des applaudissements trop facilement accordés. Y at-il si longtemps que ceux de nos étudiants canadiensfrançais, gradués des universités ou des collèges angloprotestants, étaient signalés à l'admiration de leurs compatriotes dans les grands journaux, alors que les premiers de Laval ou de Montréal, champions de la culture française, obtenaient la mention collective du fait divers ? Y a-t-il si longtemps que, dans une grande institution française, l'auditoire applaudissait à tout rompre l'une de nos grandes filles qui sortait première du cours anglais, alors que les graduées du cours français se faisaient applaudir du bout des doigts ?

Je n'insiste pas; ces faits comme ceux que vient d'évoquer le brillant rapport de M. Martineau, attestent la même vérité: les causes des infiltrations ne sont pas uniquement en dehors de nous; elles sont aussi en nous: elles sont même principalement là.

Mais, quelles sont-elles ces causes?

Quand, pour les bien saisir, l'analyse les scrute dans leurs diverses manifestations, quels mots viennent-elles nous livrer ? Et puisqu'elles sont d'ordre psychologique, à quels concepts, à quels sentiments se réduisent-elles en définitive ?

Il semble tout d'abord que ce soit uniquement de l'apathie.

Pour tout le monde il est plus facile de se laisser aller que de réagir; et la réaction énergique, persévérante, semble bien l'un des mouvements les moins naturels à

notre peuple, l'un de ceux qu'il n'accomplit qu'avec répugnance et lenteur.

La réaction dont nous bénéficions aujourd'hui a commencé vers 1900.

Je ne vous demande pas ce qu'il a fallu d'efforts, de persévérant enthousiasme de la part de nos chefs, de sottises et de provocations de la part de nos adversaires, pour nous y maintenir depuis vingt ans; je vous demande de vous rappeler ce qu'il a fallu d'ébranlements et de secousses pour la déclencher.

Ni l'affaire des biens des Jésuites, ni l'affaire Riel, qui avaient pourtant suscité dans la province les émotions des grands jours; ni les campagnes orangistes contre les écoles catholiques de l'Ontario, qui avaient duré dix ans; ni le brutal étranglement de nos frères de l'Ouest et du Manitoba, violation la plus grave du pacte de 1867 et premier glas de la confédération, aucune de ces commotions n'avait réussi à nous agiter jusqu'au fond de l'âme et pour des passions moins politiques que nationales. Pour qu'enfin le réveil se fît tout de bon, avec la promesse de durer, il fallut le choc du Transvaal, cette révolution si profonde dans notre politique extérieure; il fallut le prestige d'un homme qui ressuscita soudainement l'une des plus grandes voix du passé, qui nous enseigna à placer l'intérêt du pays au-dessus de la religion des partis; il fallut qu'à l'appel des chefs, une jeunesse accourût, qui revenait d'un pèlerinage à travers les cimetières de notre première histoire; plus heureuse que d'autres, elle avait médité longuement devant le souvenir des héros , devant l'image des sublimes aïeules, devant les grands Français qui ont fait notre race. L'âme pleine de toutes les forces du passé, portant en elle une foi invincible à nos destinées apostoliques, elle crut que le passé méritait un avenir; elle

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entra dans notre vie publique, armée de foi et d'études, munie des puissances de l'association, bien décidée à changer quelque chose, décidée surtout à tuer le sommeil, dût-elle mettre un clairon sur toutes les hauteurs de notre pays!

Voilà tout ce qu'il a fallu pour secouer un peu notre apathie: c'est qu'en effet l'apathie s'aggrave chez nous d'autres forces d'inertie, et en particulier d'un manque de confiance en notre culture.

Bien loin d'être persuadés que l'intelligence française possède des dons qui ne la font inférieure à aucune autre; qu'à côté de son idéalisme, elle détient un sens pratique, un besoin d'ordre et de clarté, qui lui permettent de suffire à toutes les besognes de la vie, nous nous sommes fait, au contraire, cette humiliante conviction que l'intelligence anglo-saxonne, avec ses méthodes et son réalisme, sont les seules garanties de supériorité dans les grandes affaires, les hautes entreprises, et qu'il n'y a de succès en Amérique que sous l'égide de la culture anglaise. C'est pourquoi tant de nos marchands, de nos industriels et de nos hommes de finance se croiraient voués à l'insuccès infaillible, ruinés d'avance, s'ils osaient s'afficher devant le public sous une enseigne française; c'est pourquoi nos gens vont porter leurs épargnes aux banques anglaises plutôt qu'aux banques canadiennes-françaises.

De ce manque de foi en notre culture, procède aussi la déplorable aberration qui fait crier à tant de réformateurs sans pédagogie: ''De l'anglais, de l'anglais dans nos écoles; nous avons besoin de plus d'anglais."

Le directeur de l'Action française signalait dans une de ses conférences , ce trait de moeurs, qui, hélas, est d'un réalisme bien authentique: ''Quand le petit enfant d'école peut lire ses premières phrases françaises, disait-il, sa mère est seule trop souvent à lui sourire; mais quand le pauvre

petit peut enfin, un de ces jours, prononcer ses premiers mots d'anglais, "horse, cat, mice, how are youV^ c'est toute la visite, c'est toute la parenté que l'on convie autour de la jeune merveille; et il faut entendre les oncles et les tantes s'écrier avec des airs pâmés: "Ah le cher petit, comme il est avancé pour son âge!"

Nous, de l'Action française, n'avons-nous pas contristé d'excellents amis, lorsqu'il y a quelques années, dans un mémoire au Conseil de l'instruction publique, nous avons demandé non pas, comme on nous l'a fait dire, que l'enseignement de l'anglais fût supprimé de certains de nos programmes, mais que, par exemple, la mentalité française de notre jeunesse ne fût pas irrémédiablement compromise, sous le fallacieux prétexte de la mieux former à l'industrie, au commerce et à la finance ? Notre doctrine soutenait alors comme aujourd'hui que s'il est utile de savoir l'anglais, il est encore plus utile, même du point de vue de la préparation aux affaires, de se former selon les disciplines de sa race. Car nous croyions en ce temps-là et nous croyons encore que le pire défaitisme c'est de croire à la nécessité absolue de l'éducation anglaise pour conquérir certains succès. Le jour où nous serons convaincus que notre éducation, d'essence française, ne suffit plus aux exigences de toutes les professions, à toutes les nécessités de la vie, ce jour-là nous aurons perdu quelques-unes de nos meilleures raisons de défendre plus longtemps l'autonomie scolaire de la province de Québec; nous ne pourrons plus, sans étroitesse d'esprit nous opposer à un bureau fédéral d'éducation.

Apathie, manque de confiance en notre culture, ces déficits de notre constitution morale en supposent un autre qu'il faut bien avouer et qui est notre manque de fierté.

Mesdames, messieurs, l'histoire nous dit que nos ancêtres furent souvent des gens trop fiers. Il y a longtemps,

n'est-il pas vrai, que nous ne méritons plus ce reproche? Croyez vous que si les Canadiens français avaient pour deux sous de fierté, ils accepteraient longtemps d'être rabroués, comme ils le sont trop souvent, dans les ministères à Ottawa, aux bureaux des douanes, par les compagnies d'utilité publique, sur les convois des chemins de fer, et cela de la part de fonctionnaires qui ne sont après tout que des serviteurs du public et dont la première politesse devrait être de parler français dans une province française comme la province de Québec et dans un pays bilingue par a composition ethnique et sa charte politique ?

Vous êtes-vous jamais demandé ce que feraient à Ottawa soixante-cinq députés anglais, ce que ferait le Board of Trade de Montréal, si un jour on venait leur dire, que le tour des Canadiens français est venu d'être servis en français; que désormais aux bureaux des douanes, les employés ne parleront plus anglais; qu'il n'y aura plus de connaissements ni de récépissés en langue anglaise; que sur les wagons-réfectoires des chemins de fer de l'Etat, les menus ne soient plus rédigés qu'en français; que les garçons de table seront des jeunes unilingues venus en droite ligne de l'une ou l'autre des concessions de Saint-Donat ou des rangs éloignés de la Beauce; qu'à Ottawa les livres bleus seront d'abord imprimés en français; que ces messieurs voudront bien avoir la patience d'attendre une couple d'années la version anglaise et que si ce régime ne leur va pas, il leur restera toujours la ressource de se mettre à l'étude du français.

Vous êtes-vous demandé ce qui adviendrait?

M. Cahan, le grand avocat écossais de Montréal, nous l'a dit un jour, lorsque parlant à une assemblée de protestation contre le règlement XVII, il prononça ces paroles: ''Si l'on vous moleste ainsi. Canadiens français.

si Ton vous traite avec ce sans-gêne, c'est que vous ne savez pas vous défendre; c'est que vos ennemis ont trop fini par croire qu'ils peuvent tout se permettre contre vous. EssayQz donc, ajoutait-il, d'imposer quelque chose comme le règlement XVII à la minorité anglaise de la province de Québec. En moins de vingt-quatre heures, une fumée bleue se lèvera au-dessus de Westmount, signal d'un soulèvement prêt à courir de l'Atlantique au Pacifique, pour dresser subitement contre vous la formidable solidarité anglo-saxonne."

Comme nous sommes loin de cette fierté superbe et de cette volonté de réaction! D'où vient cette différence entre les deux races? Serait-ce parce que nous sommes une minorité au Canada? Mais il est d'autres minorités en ce pays. Il y a par exemple, la minorité irlandaise, bien plus faible que la nôtre. Lui a-t-on jamais reproché de manquer de courage et d'audace ?

L'excuse ne vaudrait pas, du moins dans cette province, où nous sommes l'immense majorité; où nous sommes chez nous plus qu'ailleurs et où cependant nous acceptons les mêmes traitements et pratiquons les mêmes abdications. Lorsque dans telle institution d'enseignement on compte cinquante personnes de langue française sur un personnel de quatre-vingt et de cent élèves de la même langue sur une communauté de cent cinquante; et que cependant la langue de la maison, la langue usuelle est l'anglais, est-ce encore la faute de la majorité?

N'y a-t-il pas de quoi rêver quand les fondateurs de V Action française nous racontent qu'il leur a fallu livrer une bataille de plus d'un an pour déterminer nos compatriotes de Montréal à parler français au téléphone et à se faire répondre dans leur langue? Pourtant ce fut ainsi. Ceux qui ne parlaient pas anglais se résignaient à ne pas se servir du

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téléphone ou à se faire insulter indéfiniment par la petite unilingue à l'autre bout de l'appareil. Et cela se passait encore, il n'y a pas dix ans, dans une ville où vivaient 400,- 000 Canadiens français, et qui enduraient ce régime depuis plus de trente ans.

Lorsque nous avons demandé le timbre et la monnaie bilingues, c'est-à-dire cette chose si simple dans un pays bilingue : deux mots de français sur les pièces officielles qui vont afficher à travers le monde entier, la dualité ethnique de notre État, l'opposition nous est-elle venue du seul côté anglais? Non. Des compatriotes se sont trouvés pour nous faire le reproche de réduire nos problêmes à une politique de deux sous. Cependant, là-bas, à l'autre bout de l'Afrique, un petit peuple, qui est un vaincu d'hier, a voulu maintenir les droits de sa langue sur les timbres et sur la monnaie de son État; il en a donné cette raison à ses vainqueurs qu'il ne pouvait accepter l'ostracisme qu'on lui proposait sans consentir à sa déchéance politique et nationale. Et pendant que le petit peuple boer revendiquait cet honneur pour un modeste idiome parlé par dix millions à peine d'habitants, il se trouve qu'un autre peuple, dont la défaite date déjà de cent soixante ans, qui vit sous l'égide d'une constitution bilingue, n'aura pas le courage de faire reconnaître, sur les pièces officielles de son État, les droits de la première langue du monde ?

Mesdames, Messieurs, il me semble que cette analyse nous éclaire suffisamment: la cause première, la cause profonde de tout le mal, de toutes nos abdications, du plus grand nombre des infiltrations étrangères, c'est le manque de fierté.

Ce mal, voulons-nous l'atteindre dans sa racine ? C'est dans nos âmes qu'il faut courageusement descendre, et ce sont nos âmes (ju'il faut réformer et guérir. Continuons,

sans cloute, ce qu'on a appelé la lutte des détails; redisons avec le vaillant archevêque de Saint-Boniface, Mgr Béliveau: ''S'il n'y a pas assez de français au Canada, c'est à nous d'en mettre !" La lutte pour le détail, pour remettre du français partout où il en doit exister, implique par ellemême une conscience de notre droit et de notre dignité; elle délivre notre peuple de l'hypnotisme de l'anglais; elle rend à notre pays sa physionomie française, qui nous fait notre meilleure publicité devant l'étranger. Mais si nous voulons que notre pays soit français, ayons d'abord une âme française; ayons la fierté de notre sang et de notre culture.

Enrôlez, mes jeunes amis, le plus que vous pourrez de notre jeunesse dans vos cercles d'études, ces cénacles d'où l'on sort, portant au front, avec une foi de confirmé plus vaillante, la confirmation du patriotisme. Vous fêterez bientôt vos vingt ans d'histoire; qu'en mesurant le chemin parcouru, vous ayez la noble ambition de faire votre avenir aussi beau que fut votre passé.

Que partout nos écoles soient des écoles de volonté et de fierté. Notre foi, qui a brisé l'esclavage, qui a restauré la notion du droit, n'enseigne pas l'abdication des droits légitimes.

Notre petite race française, tenue sur les fonts du baptême par des saints comme Champlain, Maisonneuve, François de Laval, par des héros, comme nos grands martyrs; notre petite race française a accompli dans le passé et continue aujourd'hui, à travers le monde, une œuvre apostolique, qui sera peut-être sans parallèle dans l'histoire. Dans la mesure où les maîtres de notre jeunesse le voudront, la noblesse de cette mission pénétrera de plus en plus l'esprit de tous les petits Canadiens français, non pas pour y allumer une pensée d'orgueil, mais pour y faire germer,

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avec l'amour légitime de la race qui a fait ces grandes choses, la volonté de la maintenir au service de Dieu.

Puis, ne soyons pas le seul peuple du monde à dédaigner la culture française intégrale. Partout, sauf peut-être en quelques provinces du Canada, on s'honore de parler français. L'évêque de Springfield, Mass., conjurait tout récemment les jeunes Franco- Américains du collège de Worcester de ne pas laisser perdre par leur faute ce que les autres travaillent à acquérir au prix de tant de labeurs. Ne laissons pas périr ce qui est la meilleure substance de nos âmes, ce qui nous a coûté les durs sacrifices de nos pères!

Que les tenants de la paix quand même ne s'effraient pas. Nous ne prêchons pas la haine des races. Le droit naturel, civil et ecclésiastique nous le défend; et nous n'y sommes nullement tentés par tempérament. Ayons seulement le respect de nous-mêmes. Etre éveillé, actif, être fier, ne veut pas dire être arrogant, être provocateur. Ni fantoches, ni serviles, mais simplement debout, comme des hommes. Debout !

Lucien Pineault, ptre

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