LE BILINGUISME, PRINCIPE D'UTILITÉ
Principe d'éducation et d'instruction, le bilinguisme, tel que les Canadiens français d'Ontario l'entendent, a aussi une portée utilitaire qui n'est certes pas à dédaigner.
A ce point de vue, à moins que l'on ne soit prêt à tout renier, famille, nom, origine, nationalité, pour endosser la redingote anglaise, l'on doit admettre que dans l'Ontario, la connaissance du français est pour nos compatriotes une condition indispensable de succès. On pourrait établir la valeur relative de la connaissance de l'une et l'autre langue pour les Canadiens français de ce côté-ci de l'Outaouais, en affirmant que l'anglais leur est très utile alors que la connaissance du français leur est absolument nécessaire.
L'expérience de chaque jour prouve cette assertion. Pour ne parler que des salariés de patrons anglais, il serait intéressant de comparer le nombre de Canadiens français qui doivent leur position à leur connaissance de leur langue maternelle et le nombre de ceux qui ne la doivent qu'à la seule connaissance de l'anglais. L'exemple n'est pas commun du patron de langue anglaise qui ayant à choisir entre un Canadien français sachant bien l'anglais et un de ses congénères également qualifié, n'accorde pas la préférence à son compatriote. Les nôtres agiraient assurément de même en cas analogue, sans que personne en soit scandalisé. Mais si le Canadien français possède, en plus de sa compétence et de sa maîtrise de la langue anglaise, la connaissance du français, il a tout de suite un précieux avantage sur son compétiteur uniJingue. C'est là une vérité que personne ne saurait nier. La conna ssance de sa langue maternelle donne au Canadien frança s d'Ontario une facilité d'emploi, une sphère d'influence d'autant plus considérable et rémunératrice que l'élément anglais ne lui
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fait pas concurrence sur ce point. Cette sphère d'influence ne peut que s'élargir s'il sait en conserver ouvertes les avenues, par sa volonté inébranlable de rester français, de cultiver la vie française dans toute sa perfection, en luimême et autour de lui, et de travailler constamment à la défendre où elle est attaquée, à maintenir partout l'intégrité de ses droits et de son honneur!
Nous n'insistons pas sur les motifs de fierté et de solidarité nationales, sur les raisons morales et religieuses et sur le devoir patriotique qui sont encore à la base de la résistance des Canadiens français d'Ontario, comme autant de contreforts qui les soutiennent dans la mêlée, les persuadent que leur cause ne peut être perdue et leur inspirent les magnanimes sacrifices qu'ils s'imposent tous les jours.
Il paraît opportun de le déclarer avec plus de force que jamais: il n'y a absolum.ent rien de changé ni dans les lois et règlements de la province à l'égard des écoles fréquentées par les enfants canadiens-français, ni dans l'interprétation de ces lois et règlements par les officiers du Département de l'Instruction publique, ni généralement dans l'attitude de ceux qui se sont faits les auxiliaires conscients de la persécution contre nos compatriotes et leurs écoles. Si quelques adoucissements s'étaient produits, nos compatriotes auraient assurément eu la loyauté de les signaler au public. Doit-il se produire des changemxents pour le mieux ou le pire ? Ils se feront, à coup sûr, un devoir d'en faire part à ceux qui avec eux, ont porté le poids de la lutte. S'ils ont gagné du terrain, beaucoup peut-être, c'est qu'ils l'ont arraché pouce par pouce à l'adversaire. C'est qu'ayant foi à la justice de leur cause, ils ont su imposer leur droit en toutes circonstances, avec une énergique et constante détermination.
La famille, l'école, l'église restent le théâtre où se joue
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quotidiennement dans notre province comme dans les autres provinces à majorité anglaise du pays, le sort de la langue française et de la civilisation qu'elle représente. Quant à la loi à laquelle les Canadiens français d'Ontario résistent, le Règlement XVII, on ne saurait trop se pénétrer de la vérité qu'il ne s'agit nullement dans cette ordonnance, de plus ou moins de français ou de plus ou moins d'anglais. Le règlement XVII a un objet plus vaste et plus haut que sa lettre mêm.e ne cache, du reste, que par son obscurité. La persécution a des intentions plus perverses. L'un et l'autre visent à atrophier jusqu'à l'étouffement la vie et l'expansion des Franco-L-ntariens. Ce but avoué d'ailleurs par les plus hautes sommités du camp adverse ne fait aujourd'hui de doute à personne.
Dans cette situation, nos compatriotes d'Ontario ne peuvent que garder l'attitude qu'ils ont tenue jusqu'ici; ils ne peuvent que se maintenir dans leurs positions. Et grâce à Dieu, ils peuvent attendre...
Dans leurs berceaux, ils ont des réserves inépuisables; dans leurs écoles qu'ils préservent avec un soin jaloux, ils ont pour la civilisation qu'ils représentent, le secret de la vitalité; dans leur langue maternelle qu'ils conservent avec fierté, ils possèdent la clef de leur survivance, l'âme victorieuse de leur expansion, de leur influence, de leur succès dans tous les domaines.
Edmond Cloutier.
CE CONCOURS D^HTSTOIRE.
Nous avons annoncé, dans notre livraison d'octobre, pp. 253-254, un concours d'histoire que nous nous permettons de reconimandtT de nouveau à nos lecteurs. Il s'agit en somme de fixer d'une façon précise jusqu'où s'étendait autrefois le champ d'apostolat des évêques de la Nouvelle-France.
par Henri Massis^
Henri Massis a trouvé dans la métropole une sérieuse clientèle de lecteurs: ses Jugements sur Ernest Renan, Anatole France et Maurice Barrés en sont à leur sixième édition. C'est bon signe: cette lecture n'est pas à la portée des esprits nés médiocres; le livre a l'allure austère; la composition n'en est pas rigoureusement ordonnée, mais chaque page nous invite à réfléchir. Henri Massis entreprend d'analyser, jusque dans leurs derniers éléments, les émotions esthétiques qu'il a lui-même ressenties, à la lecture des éblouissants écrivains dont la royauté littéraire fut longtemps incontestée; il en a subi le charme, mais il entend bien n'être pas dupe de ses premières impressions.
Tout être humain ne rencontre-t-il pas sur sa route des physionomies troublantes qui fascinent ses yeux et surprennent son cœur ? Heureux l'homme capable de se ressaisir et de dominer l'emprise fatale du début! Nul doute que les portraits et les tableaux composés par les incomparables artistes qui nous occupent, n'exerçant une attirance dont il est malaisé de se déprendre. x\ussi bien, Henri Massis ne poussera-t-il pas l'imprudence jusqu'à nier les beautés supérieures de ces œuvres d'art.
Trop souvent, des plumes très catholiques ont fait bon marché du style de certains ouvrages superbement écrits, lorsque la religion était en cause. C'est entreprendre un procès perdu d'avance; il existe tout un public qui ne
^ Édité à Paris, Librairie Pion.
s'en laisse pas imposer, dès qu'on veut défendre les droits de la vérité par de mauvaises raisons. Il est facile de poser en principe oue Voltaire et Jean-Jacques, par exemple, furent de pauvres artistes parce qu'ils étaient des ''mécréants." Mais à qui fera-t-on croire que leurs talents respectifs n'eurent pour adm.irateurs que des sots en quête de scandale ?
Eh! bonnes gens, n'allez pas vous effaroucher pour si peu: le mal n'est pas dépourvu de beautés qui attirent parfois les âmes les plus déA'^otes. La question n'est pas de savoir si le beau, comme l'a dit Platon, est la splendeur du vrai; l'erreur prend si souvent l'aspect de la vérité, l'Ange des ténèbres, pour parler le langage chrétien, revêt si souvent l'éclat de l'Ange de lumière, qu'il serait superflu d'épiloguer sur ces définitions d'ordre transcendental.
En toute bonne foi, résignons-nous à subir les tentations qui contrarient si fort notre amour-propre: convenons humblement que les ouvrages les plus pervers peuvent être ornés de grâces dangereuses, et que le cœur vraiment sage doit se tenir sur ses gardes, au lieu de s'obstiner en des négations factices dont il sentira vite la faiblesse.
Henri Massis n'a pas donné dans ce pieux travers, et il a tâché de se rendre compte des divers aspects d'une littérature dont le succès a d'autres causes que l'irréligion ou le scepticisme de ses auteurs. Il sait, lui, que les ''fleurs du mal" répandent des parfums capiteux qui ne laissent pas d'enivrer les cerveaux les plus robustes; mais il se propose d'immuniser ses lecteurs contre cette atmosphère déprimante; tout son livre est une protestation contre cet état morbide de la philosophie moderne: le rêve du subjectîvisme, importé d'Allemagne.
Il y a, en effet, toute une catégorie d'artistes et d'écrivains qui s'inspirent de ces théories philosophiques et prétendent ne relever que d'eux-mêmes. Un paysage, d'après eux, est un ''état d'âme" sans plus; leurs sensations ne correspondent à rien d'objectif; les modèles extérieurs ne sont qu'un prétexte à l'analyse du woz, avec ses vibrations les plus intimes, les plus personnelles. Quand on s'engage sur cette voie, elle peut conduire très loin: on l'a bien vu avec les élucubrations des cubistes en peinture, et des nihilistes, des dadaistes en littérature.
Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les Anciens, lesquels demeurent nos maîtres, quoi qu'on puisse en dire. S'ils ont fait une large part à la fantaisie, ils ne se sont arrogé d'autres droits que de disposer à leur gré les divers éléments que leur fournissait l'observation scrupuleuse du monde physique ou moral; leur mythologie; elle-même demeure très humaine, très vivante, et les dieux de l'Olymxpe, personnages pourtant si malléables, n'ont jamais été maltraités jusqu'à devenir des caricatures; ils ont même conservé, au degré près, les attitudes et les gestes consacrés par une longue tradition.
Au rebours de ces règles classiques du bon sens, que font les écrivains dont s'occupe Henri Massis? Ils brodent sur les réalités fournies par la conscience moderne et leur font subir de tels travestissements qu'elles deviennent méconnaissables. Le christianisme, qu'ils ne peuvent totalement répudier et dont ils font, par profession, la matière presque exclusive de leur œuvre, a créé une mentalité, des traditions qui s'imposent à tout artiste de bonne foi; mais les penseurs nouveaux venus tiennent pour intolérable cette pénible tutelle du passé, chargée du poids de vingt siècles, et ils vont secouer ce joug pour créer une religion plus conforme au dilettantisme de leur inspiration.
Passe encore s'ils étaient restés de simples païens, à Fimage de leurs émules contemporains qui se disent affranchis des dogmes de notre foi religieuse. Un Pierre Louya, dans son Aphrodite tentera de reconstituer toute la beauté plastique de la vieille idole et les splendeurs du culte voué à la chair; mais, sauf dans la Préface du roman, où Fauteur déplore que le Crucifié, avec ses cohortes Vêtues de noir'', ait supplanté les brillantes divinités du paganisme, il ne s'occupera plus de la religion austère dont il méconnaît les beautés; il se tiendra exclusivement dans son rôle qui est de justifier par de larges et voluptueux tableaux, les pires orgies de la Grèce décadente. Ce n'est pas qu'un pareil livre ne contrevienne à notre manière d'envisager l'âme humaine, régénérée depuis le Calvaire; mais, du moins, l'œuvre ne blesse qu'indirectement notre sens moral. Et encore est-il juste de remarquer que Louys s'est documenté soigneusement sur toute cette civilisation disparue, pour ne pas commettre d'hérésie mythologique.
Des écrivains comme Ernest Renan et Anatole France en prennent autrement à leur aise avec notre civilisation chrétienne. Tout d'abord, ils en accepteront quelques données, très insuffisantes, et les jetteront pêle-mêle dans les créations de leur cerveau. Qui ne voit que les couleurs trop crues de ce naturalisme sont criardes parmi les tons discrets des sujets divins? Il y a là, au simple point de vue esthétique, un manque d'équilibre et d'harmonie. Vouloir présenter comme œuvre d'art un Christ mutilé de ses attributs essentiels et revêtu d'une humanité trop proche de la nôtre est une entreprise contre quoi se dressent toutes nos habitudes antérieures; l'effet voulu par l'écrivain sera compromis par le pénible étonnement que ressentira le lecteur, dès les premières pages.
Mais voici qui est plus grave: ces auteurs n'invoquent pas seulement les droits de leur art, comme le ferait un poète ou un romancier; ils nous imposent leurs concepts au nom de l'histoire ou de la psychologie. Renan, en particulier, rejette toutes les lois qui avaient présidé avant lui aux études historiques, et, entouré d'un appareil scientifique étranger à la multitude, il compose des tableaux qu'il dit consciencieux; il se porte garant de leur parfaite conformité avec les faits ou les personnages. Et, si vous allez lui objecter qu'il va à l'encontre du sens-commun, il vous répondra d'outre-tombe que les savants, ses prédécesseurs, n'ont pas su interpréter les événements; la philologie va réformer toutes nos méthodes d'enquête sur les époques disparues. A l'aide de procédés dont nous n'avons pas le contrôle, il proclame sa propre infaillibilité. Il n'est pas difficile de retrouver, dans cette orgueilleuse suffisance, le ''sens propre" de Luther, de Calvin et de tous les hérésiarques, avec cette aggravation que l'hérésie tourne ici à l'impiété la plus formelle.
C'est qu'aussi bien ces tendances datent de loin, en ce qui concerne la littérature française, et peut-être Henri Massis eut-il bien fait d'en dire un mot. Faguet a fait ressortir en traits lumineux, dans l' Avant-Propos de ses études sur le XVIe siècle, la dissociation qui s'est produite, depuis la Renaissance, entre nos croyances et notre art. Laissant ' aux théologiens le soin de discuter sur le dogme ou la morale, nos écrivains, nos poètes surtout, n'eurent d'autre souci que de retrouver la beauté antiaue, sans l'éclairer de la lumière chrétienne. Tandis qu'à l'étranger, Dante, Milton, Klopstock posaient les fondements de l'épopée moderne, pénétrée de croyances bibliques, nos Humanistes demeurèrent presque totalement païens. Notre grand siècle littéraire, il est vrai, n'est pas
resté étranger aux problèmes théologiques, et le théâtre de Racine et de Corneille s'en est profondément ressenti; mais les cadres où se meuvent les personnages n'en sont pas moins, dans leur ensemble, empruntés à l'antiquité. Quant au Romantisme, s'il a traité des sujets dont le titre est souvent inspiré par la Bible ou l'Évangile, cette œuvre poétique n'est religieuse qu'à la surface et déroute tout esprit tant soit peu initié à nos mystères.
C'est précisément de cette religiosité romantique, de ces croyances vaporeuses, inconsistantes, que dérivent, d'après Henri Massis, les trois auteurs qui ont continué sous une autre forme le rêve et les illusions de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo. C'est toujours le même lyrisme exalté, le moi échappant à toute discipline.
On voit ainsi que le bouillonnement d'idées qui se manifesta au XVIe siècle, et où se confondaient d'abord les questions religieuses et littéraires, a donné lieu à deux coura.nts distincts, croyances surnaturelles d'une part, culture humaine de l'autre, en attendant le jour où les cloisons étanches de ce dualisme seraient démolies pour remettre en question, dans le domaine des lettres, les éternels problèmes de l'au-delà; les deux courants se sont rencontrés une seconde fois et se heurtent en un inextricable chaos.
Henri Massis, on vient de le voir, n'analyse que partiellement les causes lointaines de ces conflits et de ce désordre; mais il s'entend comme pas un à nous en montrer les diverses manifestations, chez les trois écrivains étroitement apparentés entre eux. Nous avons déjà entrevu le subjectivisme de Renan: Massis en étudie l'évolution, depuis les années que ce Celte rêveur passa au séminaire jusqu'au
moment de sa plus grande renommée; il insiste sur l'influence qu'une âme féminine exerça sur cette nature déjà si peu virile.
Car Renan est tributaire d'une femme, non pas à la manière des grands hérésiarques comme Luther ou Henri VIII, mais parce qu'il a trouvé dans sa propre famille l'inspiratrice de sa piété sentimentale; sa sœur Henriette l'a poussé vers la débauche intellectuelle, vers les ivresses cérébrale, sorte de voluptés immatérielles où il se complaisait dès son entrée dans la cléricature.
Cette fille intrépide dans ses égarements, accompagna son frère en Syrie, après l'avoir soutenu matériellement de ses économies laborieusement amassées, et mourut à la tâche, non sans avoir gémi sur l'égoïsme progressif de celui qui avait été son seul amour ici-bas. On trouve des pages poignantes dans les lettres de cette ma heureuse, victime d'un dévoûment m-al placé. Au sujet de son Ernest, exalté par l'orgueil et bassement ingrat, elle écrivait à Berthelot, le 30 novenbre 1860: ''Ses ambitions le préoccupent plus que ses affections, et ses nouvelles affections plus que les anciennes... Je vous assure. Monsieur, que je n'exagère pas en disant que, pendant nos deux séjours à Beyrouth, il a donné plus de temps au général et au pacha qu'à la vieille amie qui a tout abandonné pour le suivre sur ces rives lointaines. Littéralement, depuis que nous sommes en Sj^ie, je ne le vois presque plus; et quand je le vois, il est si absorbé par les travaux de sa mission, si préoccupé de ce qu'elle lui a donné et de ce qu'elle lui promet, que je ne sais s'il s'aperçoit beaucoup de ma présence."
On voit suffisamment, par ces quelques lignes, comment l'auteur de la Vie de Jésus entendait la charité: l'humaniste, concentré en lui-même, était devenu inhumain. Ces mots
servent de titre à la seconde étude d'Henri Massis, sur Anatole France.
Celui-là est un dissolvant de premier ordre, à l'égal de ces liquides corrosifs qui laissent échapper, au laboratoire, certaines vapeurs irradiées des couleurs du prisme. Renan n'avait fait qu'amoindrir les proportions sublimes de son héros principal; France ne laisse rien subsister de ce qui est divin et même humain; dans ses sujets, il détruit, il subtilise tout ce qu'il touche: raison, sentiment, rien ne résiste à cette chimie intellectuelle. Ou plutôt, on découvre vite un résidu de ces opérations toutes négatives: la sensation, l'instinct, l'homme réduit aux fonctions animales. C'est le cas des personnages du Lys Rouge, dont Jules Lemaître a donné une pénétrante analyse dans la sixième série de ses Contemporains. Mais , selon la remarque du grand critique, le sensualisme lui-même, abandonné à ses propres forces, finit par engendrer la mort: il n'est question que d'amour dans le Lys Rouge, mais d'un amour ^'sauvage et libre", avide de meurtre et de sang. Ainsi, le scepticisme d'xA^natole France confirme au nihilisme; jamais fleurs plus délicates ne recouvrirent mieux les horreurs de la chair en voie de putréfaction.
Cet écrivain rappelle Voltaire, le ver rongeur de nos idées classiques; n'était la question des dates, Henri Massis pouvait le mettre en tête de son livre où il avait logiquement sa place ; on aurait vu en lui le démolisseur par excellence des dernières certitudes philosophiques ou rehgieuses qui avaient survécu au Romantisme. Parvenus dans ce désert recouvert de débris, les penseurs devaient sentir le besoin de reconstruire.
Bien que l'histoire se prête mal à notre besoin de symétrie, nous trouvons là une succession d'hommes et de faits qui ne manque pas d'analogie avec les grandes lignes
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du X Ville siècle. Si Anatole France est une sorte de Voltaire, un Voltaire au petit pied, Renan serait à sa manière un Jean-Jacques Rousseau pénétré d'une religiosité maladive; enfin, au déclin du siècle finissant et à l'aurore du siècle nouveau apparaît Maurice Barrés, travaillé d'abord du même mal mais en voie de guérison, tel un autre Chateaubriand.
Il peut sembler fâcheux aux admirateurs de Barrés qu'il soit mis en si mauvaise compagnie et qu'il complète cette trinité malfaisante. Mais n'a-t-il pas été à l'école de Renan, et n'est-ce pas là qu'il a puisé ce vague sens du divin qui l'a conduit au seuil de nos croyances? Ce n'est pas notre faute à nous si tous ces hommes ont bu à la même coupe empoisonnée. Henri Massis voit dans Barrés première manière un fervent disciple du subjectivisme renanien, en quoi il n'a pas tort. Mais Barrés appartient déjà à la génération plus robuste de ces écrivains qui cherchent une base aux spéculations de leur esprit; il leur a paru que l'opération préalable de toute saine philosophie est un autre acte de foi en la valeur des facultés humaines; l'intelligence ne peut se contrôler elle-même si elle doute de ses raisonnements. En particulier, pour ce qui concerne les vérités religieuses, on ne saurait s'éterniser dans l'analyse de ces ''appétences intimes" chères aux imnianentistes, sans faire de soi le centre du monde et sans compromettre l'objectivité des connaissances indispensables à la vie.
Quoi qu'en disent les Cartésiens, si la raison est impuissante à découvrir les réalités extérieures à l'individu pensant, sera-t-elle plus sûre de saisir les purs phénomènes de conscience? Le doute appelle le doute, comme ''l'abîme appelle l'abîme", et il est urgent, selon l'avis d'Henri Massis, de restaurer la métaphysique thomiste, seule sau-
vegarde de toute certitude. Ce sera le retour à la santé intellectuelle, la fin du cauchemar subjectiviste.
Il n'y a pas que cela dans le livre d'Henri Massis. Ses Jugements annexes donnent des aperçus généraux sur la théorie de 'l'Art pour l'Art" qui sépare bien à tort le fond de la forme, comme si le corps pouvait se suffire sans l'âme. L'ouvrage se termine par de solides observations sur Pascal, l'homme du jour. Et assurément Pascal vaut mieux que Descartes; on a même dit que le premier avait vaincu le second par sa logique irrésistible. Mais il n'en demeure pas moins vrai que l'auteur des Pensées est un puissant ennemi de la raison, et qu'une religion fondée sur la radicale impuissance de cette faculté est encore une religion subjectiv^e qui s'appuie seulement sur nos instincts supérieurs. Tout homme qui ferme les yeux à la lumière du dehors ne trouvera jamais au-dedans de luimême qu'un fantôme de soleil.
Ajoutons qu'au point de vue moral, voire mystique, les élans désespérés d'un Pascal vers Dieu, parmi d'effroyables mortifications, produisent sur un croyant paisible une impression peu conforme au véritable esprit du christianisme: loin d'être édifié par ces angoisses, une âme étrangère aux terreurs jansénistes s'étonnera de ces tortures physiques et morales, de ces attitudes tourmentées, de ces colloques avec un Christ dont les bras ne sont pas largement ouverts sur l'humanité, mais se crispent et se referment pour accueillir quelques élus.
Les moines, les cénobites les plus austères n'ont pas connu ces convulsions; le Christ authentique lui-même, sur sa Croix, n'a pas la physionomie contractée du Christ de Pascal. Tout compte fait, ce philosophe étrange semble
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avoir puisé à Port-Royal une piété peu conforme à sa vraie vocation; ses orages intérieurs proviennent d'une vie mystique à laquelle il n'était pas destiné; il a souffert le martyre de ceux qui se fourvoient dans les cloîtres sans avoir entendu l'appel d'en-haut. Les erreurs de cette existence manquée sont imputables au Jansénisme. Henri Massis ne l'a pas dit, mais tous les bons théologiens sont en droit de le penser.
Ainsi réduites à leurs justes proportions, les idoles modernes perdent singulièrement de leur prestige; à ce point de vue, la critique d'idées peut rendre les plus signalés services. Il y aura longtemps encore, sans doute, des cerveaux sur lesquels un Pascal, un Barrés ou même un Renan exerceront une influence profonde, en excitant leur curiosité et en les obligeant à sortir de leur léthargie religieuse. Le problème sera posé, c'est déjà beaucoup; mais, pour le résoudre, il faut des données autrement solides que celles de V Imynanence.
Voilà pourquoi les auteurs étudiés par Massis sont loin d'être des chefs, au vrai sens du mot: entraîneurs des arrière-gardes, ils ne doivent pas nous conduire, nous qui possédons un formulaire lucide de notre foi et qui ne pouvons nous en tenir à de nuageuses théories. Trop de catholiques sont tentés de se mettre entièrement à la remorque de ces prétendus apôtres des temps modernes. Acceptons leurs services, le cas échéant, mais sous les réserves qu'on vient de dire.
Il faut du courage pour parler ainsi; c'est par quoi le livre de Massis, bourré de faits et d'idées, se recommande à l'élite qui aime la lutte et à tous ceux que tourmente le noble souci de défendre la cause de la vérité.
Abbé F. Charbonnier.
Docteur ès-lettres de V Université de Paris.