‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 36 sur 232 · L ŒUVRE POETIQUE D ALBERT LOZEAU · texte numérisé non relu

L ŒUVRE POETIQUE D ALBERT LOZEAU

J'ai vu des arbres à travers des fenêtres. J'écris des sonnets de préférence, parce c^ue j'ai l'haleine assez courte... ; je ne sais pas le latin dont la connaissance est indispensable pour bien écrire le français. J'achevais mon cours commercial, quand la maladie m'a jeté sur le dos."

Ces confidences, ô poète, ne sont pas pour amoindrir votre mérite. Au plus fort de la maladie, vous avez lu ''Chénier, Hugo, Lamartine, Musset, Gauthier, Leconte de Lisle et la plupart de nos grands maîtres." Vous nous dites ailleurs, dans vos poèmes, que vous vous êtes familiarisé avec la Pléiade du X Vie siècle et que le grand Ronsard vous a fasciné. Le ''mal de rimer", selon votre propre expression, vous a pris à votre tour. C'est que vous aviez en vous le mens divinior, ce souffle divin, cette imagination créatrice auprès de quoi ne peut que pâlir la science la plus raffinée de la langue et de la métrique :

L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.

En dépit d'un mal physique inexorable, Albert Lozeau est devenu un infatigable ouvrier de la plume, ce qui l'a arraché, dit-il, ''au désespoir et à la mort". Pouvait-il trouver plus noble dérivatif aux tristesses de son état ?

Cette lyre, faite de fibres humaines, de fibres endolories, rappelle ce que Jules Lemaître a raconté de la lyre d'Orphée, dans un poignant poème. Si nous en croyons la légende, l'aède antique, au sortir de l'Erèbe après la perte définitive de son Eurydice, brisa l'instrument de ses chants et se coucha en attendant la mort; mais un fantôme éthéré abattit son vol auprès du demi-dieu et arracha de ce coeur palpitant trois fibres ensanglantées qui furent fixées au Luth silencieux. En faisant vibrer ces nouvelles cordes, chair de sa chair, Orphée chnrma la nature, les arbres, les fauves morne qui accouraient pour l'écouter; il se sentit renaître,

160 l'action franm;aise

Car tout son cœur chantait dans les cordes sanglantes.

xVlbert Lozeau a chanté avec tout son coeur; retiré er lui-même, il a trouvé dans ce sanctuaire harmonieux k c(Hn*agc de vivre:

C'est en moi que je sens mon bonheur et mon ciel !

Il est vrai que sa personnalité s'est singulièrement élargie dans ce travail, malgré les étroites limites où ses regards étaient confinés:

• Méditer de beaux vers, cest apprendre son âme.

Il s'est bien vite rendu compte que sa sensibilité d'artiste n'était pas faite pour rester prisonnière et que, si elle retombait parfois sur elle-même, ces défaillances d'un instant ne l'empêchaient pas de reprendre son vol vers la nature, de se griser d'air, de parfums, d'amour, et surtout de s'élancer jusqu'à Dieu.

On le voit, les thèmes de cette poésie sont les motifs éternels du genre lyrique, et c'est par là pourtant, que l'auteur semble avoir fait oeuvre originale; au dire de son premier éditeur, ''il a rompu avec la tradition habituelle des écrivains canadiens d'alors; il ne s'est pas inspiré d'un sentiment exclusivement religieux ou national". Le lyrisme le plus personnel doit être, en effet, assez large, assez universel pour atteindre tous les hommes, sous toutes les latitudes et dans tous les climats; ce caractère d'universalité, dans une oeuvre, n'est nullement incompatible avec l'originalité persistante de l'individu ou de la race.

Par la nature de cette inspiration si largement humaine, Albert Lozeau appartient à la lignée de nos poètes français contemporains. Â première vue, on croirait qu'il relève du délicat Charles de Pomairols, disparu pendant la guerre. Les privilégiés qui étaient devenus à Paris, avant 1914, les

l'œuvre poétique d'albert lozeau 161

habitués des '^Samedis" de la rue St-Dominique (l'auteur de ces lignes eut ce rare bonheur), ont conservé l'impression de l'atmosphère pure, éthérée, qui flottait dans le vaste salon littéraire où s'était fondé le 'Trix de spiritualisme". Sous la direction du parfait gentilhomme qu'était Charles de Pomairols, assisté d'une épouse dont le sens esthétique n'était pas moins discret qu'affiné, on débitait des vers ^'lamartiniens", on défendait les lettres françaises contre l'invasion du sensualisme trop longtemps à la mode. Albert Lozeau y aurait eu d'autant mieux sa place que le ''maître de céans" avait été touché, lui aussi, par un malheur irréparable qui fait l'objet d'une bonne partie de se? poèmes.

Mais, lorsqu'on lit plus attentivement le poète canadien, on s'aperçoit vite qu'il est étroitement apparenté avec nombre d'autres qui sont nés en terre française et dont l'inspiration demeura chrétienne. Il suffit de se rappeler Victor de Laprade, Joséphin Soular}^ Louis Ratisbonne, Paul Harel, François Coppée, Paul Verlaine, Francis Jammes, Auguste Angellier, Louis Le Cardonnel, et surtout Louis Mercier qu'Albert Lozeau connaît à fond, comme il l'a montré dernièrement dans un article de critique sur Alphonse Désilets.

Il importe assez peu, du reste, qu'il ait eu commerce avec tous ces écrivains: pour définir son oeuvre, pour la "situer", il suffit de savoir qu'il s'est rencontré avec les meilleurs de nos poètes contemporains, tout au moins par sa tournure d'esprit.

Comme eux, il a chanté la nature, celle qu'il regrettait de trop peu connaître, mais dont quelques lambeaux étaient arrivés jusqu'à lui; quand son imagination se donne libre carrière, il reconstitue patiemment toutes les beautés

1§2 l'action françaisb

du moDcle extérieur; dès rapparition du printemps, il se donne ainsi l'illusion d'une promenade champêtre:

Parfois, de ce voyage, on revient le coeur las: Mais ayant tant frôlé de roses, de lilas. On en garde toujours un parfum qui demeure; Car le rêve après lui nous laisse un souvenir Qu£ ne peuvent jamais entièrement ternir Les longs ennuis du jour et les regrets de l'heure.

Chaque saison l'a inspiré tour à tour; néanmoins, il semble avoir une prédilection pour l'automne, malgré son ' 'charme dangereux". Dans une âme alanguie, mélancolique, cette sympathie est toute naturelle:

Il vient une tnstesse immense sur les arbres.

Ah! ces arbres, quel amour il ressent pour eux! Comme Ronsard pleurant sur le sort de la ''forêt de Gastines" qui allait être livrée à la hache des bûcherons, Albert Lozeau a contemplé avec une pitié émue ces arbres géants qui, sacrifiés à d'égoïstes intérêts, tomberont bientôt "avec un long murmure".

Toutefois, disons-le sans détour, la nature telle quelle n'a pas été sa grande inspiratrice: peut-être cette âme "abondante en faiblesses", selon sa propre confession, s'estelle sentie accablée par la somptueuse magnificence des choses du dehors; ce n'est pas là qu'il, faut chercher sa veine poétique ; malgré de louables tentatives, l'écrivain n'a pu se mesurer avec les grandioses spectacles qu'il avait entrevus de sa fenêtre: il a gémi, il a pleuré en constatant sa faiblesse, et, rentrant en lui-même, il a laissé ses plus généreux élans s'évanouir en un sanglot.

Albert Lozeau est plutôt le poète des sentiments tendres, dans la tiède atmosphère du foyer; il a ^'Musset pour maître et pour Mute la femme". Car ce poète, si

l'œuvre poétique d' ALBERT LOZBAU 168

profondément chrétien, n'est pas de ceux qu'une dévotion mal comprise a desséché; ses vers n'ont rien de commun avec les pieuses rapsodies dont nous sommes inondés dans une certaine h'ttérature» quintessenciée. Il est , lui, un mystique plein d'onction: s'il s'est laissé bercer par l'Amour, il a su lui donner une expression chaste, réservée, avec un accent de sincérité qui nous émeut; c'est le miroir fidèle d'une belle âme ingénue. Les figures de femmes qui flottent au-dessus de ses livres sont des formes voilées qui font penser à VEloa de Vigny: elles ont des "grâces maternelles..., des caresses d'anges apprises dans les cieux".

Il en a entrevu d'autres, moins célestes, des mondaines inconscientes qui l'ont fait probablement souffrir par leurs sourires dédaigneux. Il faudrait citer en entier une série de quatrains à l'adresse d'une ''Valseuse". La pièce est peut-être la plus parfaite de tout le recueil :

Pendant que vous valsez, belle, gaie et légère, Dans les bras du premier venu, « Et que vous acceptez l'étreinte passagère D'un étranger, d'un inconnu,

Vous, la femme si bonne et la vierge si pure

Ignorant tout du sombre mal.

Vous subissez, modeste et douce, la souillure

Des désirs qu'avive le bal...

Mais moi qui vous adore et tremble de le dire.

Qui vous aime comme de loin, Qui connais la vertu de votre cher sourire,

Hélas ! moi je ne danse point;

Je ne mérite pas cette faveur insigne

De presser vos petits doigts blancs.

Et je n'ai pas le droit, mai l'ami trop indigne,

Qu'a le dernier de vos galants...

164 l'action française

Valsez, charmante fée aux jolis pieds agiles,

Qu'on se repasse tour à tour, Comme ces fins bijoux délicats et fragiles

Qu'on admire et qu'on aime... un jour.

Il y a dans ce morceau une émotion contenue et une pointe de jalousie qui se traduit par une belle leçon de vertu.

Comme tous les primitifs restés toujours jeunes et sincèrement épris, le poète a rêvé d'un amour pur et réconfortant: il a écrit ailleurs un sonnet intitulé '^Amitié", qui traduit toutes ses aspirations:

Mes yeux sont fatigués de lire; Mon cœur est triste et mon corps las.

J'attends quelqu'un qui ne vient pas...

J'aurais besoin d'un clair sourire.

J'écoute le vent froid bruire; Une cloche sonne là-bas.

Si j'entendais monter des pas!...

J'aurais tant de choses à dire !

Je pense aux chères amitiés,

Aux réconfortantes pitiés,

Aux regards, aux doux mots des femmes...

Elles seules savent guérir

Les langueurs des corps et des âmes,

Rien qu'à nou^ regarder souffrir...

On en conviendra, ce sont là des vers qui ont jailli de la plus pure poésie: c'est un amour d'âmes, capable de survivre au tombeau, comme il est dit dans un autre passage:

Lorsque je serai mort, — puisqu'il nous faut mourir, — Mon âme reviendra sur la terre souffrir Avec vous, que l'exil ténébreux enlinceule. Afin qv'cn votre nuit vous ne soyez pas seule...

l'œuvre POETIQUE D ALBERT LOZEAU 165

Vous ne sentirez rien de moi, que mon esprit Posant sur votre cœur longtemps endolori, Comme un oiseau de paix ayant fermé ses ailes, La, douceur cpd lui vient des choses éternelles.

Ces pièces sont d'une ferveur toute religieuse. Assurément, le poète en a écrit de plus badines, de plus folâtres ; mais il est constamment revenu à ces méditations où, comme chez Lamartine, l'amour du fini élève Tâme jusqu'à l'Infini.

Il a toujours été pris de dégoût pour les passions matérielles qui ravalent l'homme au niveau des êtres inférieurs; il les a flétries dans un sonnet énergique qui a pour titre:

"La Voix brutale".

Vends ton corps, vends ton âme, espère dans le mal : La chair est tout, l'ivresse est tout, le ciel est vide; N'estime que toi-même et sois de l'or avide; Exalte la hideur, vis comme un animal...

Et crache ton mépris, comme un noir jet de fange. Sur tout ce qui tient moins de l'homme que de l'ange; Sois puissant pour mont) er la force de ton bra^ !

Engraisse bien ton ventre, et jouis jusquà l'heure Où, dans l'éternité, blasé, tu descendras Goûter la grande paix du néant qui démettre.

Ce réalisme voulu fait mieux ressortir, par voie de contraste, les tendances de l'auteur vers les sommets: "Plus haut, toujours plus haut!" comme disait Victor de Laprade dans son poème dédié à l'adolescence.

On le voit, une pareille oeuvre, si hautement spiritualiste ne peut qu'élever les cœurs capables d'en dégager la leçon. Parvenus à un tel idéalisme, libérés des bassesses

166 l'action française

d'ici-bas, le beau et le bien, Tart et la morale se confondent. Un poète chrétien a seul l'autorité nécessaire pour devenir ainsi le confident et l'ami de la jeunesse.

Il semble superflu de s'attarder sur les autres thèmes d'inspiration que l'on rencontre dans les livres d'Albert Lozeau; ce n'est ni le temps ni le lieu d'épuiser la matière et il suffira de quelques mots pour juger le côté technique de sa poésie. De par son éducation, il n'appartient à aucime école, et il n'y a rien perdu. Ni la manière sculpturale et froide des Parnassiens, ni le style nuageux des Symbolistes, ni, à plus forte raison, la langue heurtée, tourmentée des Décadents ne convenaient à son talent si simple, si spontané. On ne saurait trop le louer de s'en être tenu généralement à la facture classique qui est dans les tendances d'aujourd'hui.

Il a été tenté, à certaines heures, de renouveler sa métrique par des infractions aux lois de la césure et de la rime : on rencontre, de ci de là, des séries de rimes féminines qui se répètent exclusivement tout au long d'une strophe. Qu'il nous soit permis de ne pas souscrire à ces fâcheuses nouveautés. L'originalité d'une oeuvre n'est pas à ce prix; l'inspiration vraie trouve en elle-même les moyens de se rajeunir; l'âme humaine est une source inépuisable d'impressions, de sentiments qui n'ont pas encore été vécus; contrairement à l'opinion de La Bruyère, ''tout n'est pas dit et l'on ne vient jamais trop tard" quand on a reçu du Ciel le don de poésie.

Ce ne sont que des défaillances passagères. Albert Lozeau est de ceux qui progressent, grâce à un patient labeur: après VÂme solitaire, il a donné les Billets du Soir (1911-1912—1918), le Miroir des Jours (1912) et enfin les Lauriers et Feuilles d^ Érable (1916). Il conserve

Page 1