POUR DOLLARD
La fête de Dollard reviendra le mois prochain. Partout nous la ferons plus belle que jamais. La jeunesse sent le besoin de racheter un long oubli. Elle continuera de rendre son hommage aux grands immolés de 1660, aussi longtemps que vivra la gratitude. Il faut que notre nationalité se fasse une âme aussi grande que ses devoirs prochains. Cette âme sera faite, pour une bonne part, du souffle immortel qui nous vient du passé, de lu substance morale enfermée par les aïeux dans notre meilleure histoire.
En Espagne, où Von a senti, en ces derniers temps, le besoin d'une pensée suprême qui refit les énergies de la vieille nation, Von a fait du 12 octobre, anniversaire de la découverte de V Amérique, une grande fête qu'on appelle la ''fête de la race'\ Cette pensée suprême, notre jeune nationalité en a besoin plus que jamais pour coordonner, pour aviver ses énergies. Dollard est le héros qui appartient à toute la famille française d Amérique. Il incarne les meilleures de 7ios vertus ethniques. Faisons du 24 mai la "fête de la race'\ Allons, les jeunes, fêtons partout Dollard. Vive Dollard !
Vol. IX, No. 4
Notre intégrité catholique
Notre génération assiste à l'une des transformations sociales les plus graves que le monde ait connues. On tire aujourd'hui les conséquences logiques des principes naturalistes que le dix-huitième siècle nous a légués. En supprimant la foi à l'au-delà, en faisant du bonheur terrestre la fin de l'homme, on a préparé un ordre nouveau, tout l'opposé de l'ordre chrétien. SS. Pie XI le remarque dans son encyclique sur les maux présents : ' 'Puisqu'on a introduit dans les esprits cette très pernicieuse erreur que l'homme n'a pas à espérer en une vie éternelle et bienheureuse, qu'ici même il peut être heureux en jouissant des richesses, des honneurs, des plaisirs de cette vie, personne ne s'étonnera que ces hommes, faits pour le bonheur et entraînés avec force vers l'acquisition de ces biens, déploient la même force à repousser tout ce qui, sur cette voie, les retarde ou les arrête".
Les maux caractéristiques de notre époque, la course aux richesses, la révolte contre l'autorité légitime, l'organisation toute-puissante du vice et du vol, la lutte des classes, la peur de l'enfant, l'effroyable progression du divorce et du suicide, sont les conséquences directes des nouveaux principes qui dirigent le monde. On veut se défaire de tout ce qui est un obstacle au bonheur immédiat.
La destruction de la famille est un des effets les plus alarmants de cette révolution dans les idées. La famille n'est plus, selon le précepte du Créateur, une société contractée en vue de l'enfant, elle est une association en vue de la jouissance. Tout ce qui augmente la jouissance est recherché, tout ce qui lui est contraire est banni, l'enfant
tout le premier, dès qu'il apporte plus d'embarras que d'avantages. Et si l'union elle-même devient un obstacle au bonheur, l'union sera dissoute.
Dix siècles de tradition chrétienne ont longtemps retardé l'appHcation logique de ce naturalisme. Aujourd'hui les scrupules disparaissent et les résultats sont effarants pour la société familiale. La multiplication du divorce, la baisse de la natalité, le goût des femmes pour la vie publique, l'abandon des enfants, l'émancipation de la jeunesse, la criminalité précoce, voilà les fruits naturels de la civilisation moderne introduite dans la famille. Nous n'y échappons pas. Le bloc français du Canada, plus religieux que l'autre, résiste mieux; mais un lent travail d'amollissement s'accomplit, dont les signes sont de plus en plus manifestes. On n'est pas impunément en contact avec cent millions d'hommes qui ne croient pas au surnaturel et qui vivent comme des païens. Chez nous les deux conceptions de la vie sont en présence, les deux espèces de famille existent. En face des hommes qui vivent pour le ciel, il y a les hommes qui ne vivent que pour la terre; à côté des familles où l'autorité paternelle est respectée, où la mère se contente d'être mère, où les enfants ne manquent pas et savent obéir, il y a les familles dont le chef n'est qu'un homme d'affaires, où la mère cherche des distractions, où les enfants sont rares et le moins possible chez eux. Il y a parmi les ouvriers des grandes villes, même chez les Canadiens français, des femmes qui se dérobent au fardeau qui leur incombe, des hommes qui désertent le foyer, il y a de nombreux ménages désunis et beaucoup d'unions irrégulières. Le divorce officiel n'existe guère chez les cathohques, mais chez les autres il se multiplie rapidement. Il y en avait au Canada 60 en 1913 et 90 [en 1918; il y en eut 370 en 1919, 429 en 1920, 549 en 1921.
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Cette augmentation était inévitable : les peuples qui servent de modèles aux Canadiens, les Américains, les Anglais, les Français, voient le divorce se répandre chez eux d'une façon inouïe. On affirme qu'il y a maintenant, aux États-Unis, un divorce sur huit mariages; il y en avait un sur dix en 1916, soit 112,000 divorces sur un million de mariages. Il en est ainsi partout où le divorce est légal et où la foi reste sans influence sur les mœurs. La théorie de l'amour libre et de l'union sans mariage trouve des adeptes de plus en plus nombreux.. Le refus de la maternité est encore plus répandu. Aux États-Unis, dans une enquête récente, les trois quarts (74 p. c.) des femmes interrogées avouèrent qu'elles empêchaient les naissances.
Seule la fidélité aux enseignements du catholicisme nous permettra de résister à l'entraînement général. Le patriotisme est impuissant à déterminer les époux au respect de leurs devoirs de parents. Nous en avons un exemple en France, où le patriotisme est beaucoup plus vivace et précis que chez nous : la crainte de l'Allemagne ne décide pas les Français à avoir des enfants. Nous en avons un exemple plus près de nous, chez les Anglo-Canadiens : le désir de rétablir la prospérité au Canada et d'y maintenir leur supériorité numérique peut bien les engager à des sacrifices d'argent pour amener des colons d'Angleterre ou nourrir des orphelins; il ne les conduit pas jusqu'à se charger d'une famille nombreuse.
Car c'est une charge. Après quelques années de mariage, quand l'attrait mutuel diminue entre époux, quand les réalités de la vie se font sentir de plus en plus âpres, de dures années sont réservées aux parents de grosses familles.
Sans doute, ces familles ne sont pas toujours les plus malheureuses. Nous connaissons tous de ces maisons débordantes de vie où semble se réaliser l'idée du parfait contentement sur terre. À la campagne, ces demeures ensoleillées sont la règle; dans nos villes, elles sont encore fréquentes. La tendresse réciproque des parents pour les enfants, le sentiment que l'on atteint le but de sa vie, la noble satisfaction de faire œuvre bonne, positive et durable, tout cela adoucit singulièrement les sacrifices des parents. Les enfants sont pour eux une source de jouissance d'abord, ils seront ensuite une source de revenus . Â la campagne, le nombre des fils est une condition essentielle à la prospérité du cultivateur; à la ville, les enfants qui grandissent contribuent largement au bien-être de la famille.
Il n'en reste pas moins, cependant, que la famille nombreuse n'est pas ce que souhaitent les égoïstes. L'abnégation n'est pas moins nécessaire aux bons parents qu'aux bons religieux; pour les uns comme pour les autres elle est une condition première du bonheur ici-bas. Le père de nombreux enfants doit d'ordinaire s'imposer une stricte économie, se refuser bien des plaisirs, se préparer à beaucoup de désagréments; la mère doit mortifier les goûts de vie mondaine si communs chez les jeunes filles d'aujourd'hui. Sa place est au foyer, près d'un berceau ou d'une table de travail, enseignant à lire ou à marcher, consolant de petits chagrins, pacifiant des discordes minuscules, sans cesse préoccupée des soins du ménage. Ce qui emplissait peut-être ses rêves de jeunesse, les salons, les soirées, la féerie des théâtres et des grands magasins, les voyages, toutes ces distractions qui ne donnent pas le bonheur mais qui en offrent tout l'attrait, cela n'est guère pour elle. Elle doit consacrer à son rôle de mère les vingt ou trente plus belles années de son existence.
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Voilà justement le concept de vie contre lequel se révoltent la plupart des femmes qui aspirent à la conquête du droit de vote et à l'exercice des charges publiques. Elles ne veulent plus se cantonner dans leurs devoirs d'épouse et de mère, elles veulent des libertés, des jouissances qui supposent une existence individualiste et qui ne s'accommodent pas de la vie de famille. D'ailleurs, ne peut-on pas se dérober aux ennuis de la maternité et garder la considération des gens du monde? N'est-on pas honnête homme et femme respectable sans s'imposer de si austères obligations ?
On l'est peut-être aux yeux de la société; on ne l'est certainement pas aux yeux de Dieu, auteur de la loi naturelle, ni aux yeux de l'Église, interprète de cette loi. L'Église, en effet, est intransigeante sur ce point. Elle enseigne tout d'abord que le mariage est absolument indissoluble. Dans des cas extrêmes elle autorise la séparation de corps; elle porte parfois un jugement sur la validité de tel mariage ; r:ais le lien matrimonial une fois établi subsiste jusqu'à la mort et empêche toute autre union. Ensuite, elle a sa doctrine sur le but premier du mariage. Ce but, c'est l'enfant. Quiconque veut se dérober à cette charge n'a qu'une ressource licite, l'abstention, du consentement mutuel des conjoints. Les autres moyens constituent des péchés graves; ceux qui les emploient habituellement vivent dans l'habitude du péché, dans l'occasion prochaine du péché; tant qu'ils persévèrent dans la volonté d'y recourir ils ne peuvent recevoir les sacrements sans commettre un sacrilège.
Cette loi, établie par Dieu, paraît sévère et met bien des consciences à la torture. Combien cherchent à éviter la peine en gardant le plaisir, à fréquenter les sacrements en endormant leur conscience et en trompant leur confesseur !
Ils se croient peut-être habiles; en réalité ils ne trompent qu'eux-mêmes. Au fait, les directeurs de conscience le constatent souvent, la plupart des ménages malheureux pourraient faire remonter l'origine de leur mésentente au manque de franchise dans leurs rapports conjugaux. Deux complices se rendent rarement heureux.
Si rÉgUse est rigide dans ses directions, elle offre aux époux des secours considérables pour l'accomplissement de leurs devoirs. C'est d'abord la grâce du sacrement de mariage, puis l'aliment eucharistique, la vertu pacifiante et réconfortante de la prière, la satisfaction d'une conscience sûre d'elle-même; c'est ensuite l'espérance d'un incomparable dédommagement après la mort. Les désagréments de cette vie, nous dit-elle, sont des moyens de mériter le bonheur dans l'autre. Sans cesse elle «l'appelle aux époux que tous nous avons notre tâche ici-bas, qu'il faut s'en acquitter vaillamment, que par là Dieu a voulu nous faire gagner le ciel, qu'il ne le donne pas pour rien. Elle répète à l'épouse la promesse formulée par saint Paul au nom du Saint-Esprit: La femme fera son salut en ayant des enfants (I Tim., II, 15). Elle fait plus. Pour aider les parents à élever leur famille, pour soulager la misère, pour soigner les malades, pour diminuer les charges de la maternité, pour recueillir les orphelins, elle a sa merveilleuse organisation d'œuvres, ses congrégations d'hommes et de femmes vouées à aider les autres; elle a son clergé qui préside à la distribution des secours spirituels et temporels. Aux yeux de l'Église, chacun a sa vocation: les uns, obéissant à l'impérieuse poussée de la nature, se marient pour avoir des enfants qui seront des élus; les autres, sacrifiant à Dieu les joies du mariage, aident ceux qui ont des enfants. Les deux états se complètent et répondent aux vues de Dieu. Tous deux constituent pour le catholicisme des titres de gloire. De
même, en effet, que l'Église catholique est la seule qui puisse imposer le célibat à ses prêtres et trouver parmi ses filles une multitude de vierges qui se consacrent à Dieu, ainsi elle est aujourd'hui la seule qui puisse obtenir de ses fidèles l'observance rigoureuse des lois du mariage. Le Journal des Débats, de Paris, en faisait l'aveu tout récemment : ''Même ceux qui n'ont pas la foi, disait-il, n'hésitent pas à reconnaître que la natalité ne se maintient que dans les régions où le sentiment religieux est demeuré vivace. Il suffit de regarder une carte démographique de la France pour s'en convaincre. Seuls émergent dans l'océan de la dépopulation les départements où l'Église a conservé ses fidèles." 1
L'influence du catholicisme n'est pas moins nécessaire pour assurer la vie en famille et la bonne éducation des enfants. Dans les villes, surtout dans la société riche, la famille menace d'être disloquée par le mal que dénonçait Roosevelt il y a vingt ans: on ne vit plus dans l'intimité. Les parents sont à peine éveillés quand les enfants partent pour l'école et l'on ne se voit plus de la journée; le soir, après un repas pris à la hâte, tout le monde s'éparpille, le père allant au club, la mère allant au cercle ou au théâtre, les enfants où ils veulent. Les petits sont laissés à leur bonne. Même dans les familles ouvrières on devient individualiste. Comme on ne travaille pas ensemble, on cesse de s'amuser ensemble. Les frères, les sœurs, n'ont pas toujours entre eux les rapports intimes qui assureraient à chacun une protection fort opportune. Le soir, le dimanche, jeunes gens et jeunes filles partent, chacun de son côté. Ils sortent, ils
^ Journal des Déhais, 23 février 1923, cité dans le Devoir, 21 mars 1923.
rentrent quand ils veulent, avec qui ils veulent. Si les parents sont trop curieux ou trop sévères, on ira se loger ailleurs. * 'Ainsi, dit Pie XI dans la lettre déjà citée, on n'a plus la coutume d'honorer le pouvoir paternel, ni d'estimer la consanguinité." Chacun ne cherchant que son plaisir, il arrive cet affaissement des mœurs que nous constatons dans la jeunesse et ce désordre, plus grave encore, que Pie XI ne craint pas de formuler : "la fidélité conjugale elle-même souffre des violations excessivement nombreuses et les devoirs sacrés des époux envers Dieu et la société civile sont négligés".
Chez nous la descente s'accomplit avec une stupéfiante rapidité. Les époux, les épouses, les jeunes gens, les jeunes filles, ont en un quart de siècle franchi sur cette pente une distance effroyable. Comparez ce que les Canadiens de toute classe pensaient il y a vingt-cinq ans et ce qu'ils pensent aujourd'hui de l'adultère, des naissances illégitimes, de l'infanticide. Dès que le sentiment religieux perd de sa force sur notre conscience, nous n'avons presque rien pour noue retenir. Chez les vieilles nations la noblesse, la bourgeoisie, ont établi des traditions séculaires qui constituent un dernier rempart contre l'immoralité publique; elles gardent longtemps au moins l'extérieur de la vertu, veillent sur l'étiquette et la distinction, imposent le décorum. Ceux d'en bas cherchant à copier ceux d'en haut, les chutes sont moins profondes et moins g^énérales. ^ Chez nous, quand on cesse d'être bon, on est souvent très mauvais en peu de temps. Fascinés par la civilisation anglaise
^ Nous n'entendons pas du tout vanter ici la vertu toute superficielle que les convenances imposent ù la bonne société anglaise ou américaine. Une enquête récente a révélé ce que cachent d'ordinaire les dehors élégants et les allures viriles des jeunes filles d'éducation supérieure aux Etats-Unis. On le soupçonnait déjà, on en a maintenant la preuve. Nos éducatrices et nos mères de famille ne doivent pas ambitionner d'arriver îl pareil résultat.
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et américaine, nous en adoptons le sans-g^ne sans en acquérir la virilité, l'esprit agressif et la force défensive. Nos femmes, et par conséquent nos familles, sont les premières victimes de cette imitation pernicieuse. Comme les jeunes Anglaises et les Américaines, nos jeunes filles sortent seules, dansent, se découvrent sans scrupule et suppriment tout ce qui pouvait protéger leur vertu. Moins trempées que leurs émules, elles cèdent plus vite. Les chutes sont lamentables et lamentablement nombreuses, les hommes ne résistant guère à l'attrait de victoires si faciles, la vaniteuse inintelligence des mères ne sachant ni prévoir, ni parer le danger.
Ajoutons que le théâtre et le roman français font parmi nous, depuis trente ans, une œuvre néfaste. Il semble que les écrivains de France, même certains romanciers prétendus catholiques, ont fait la gageure de laisser croire au monde que l'adultère et la fornication sont des amusements ordinaires dans toutes les classes de la société française. En lisant,- en étendant ces sales histoires, le jugement se fausse, la passion se développe, la volonté s'amollit et l'on se met à point pour toutes les turpitudes. Avec des éléments ainsi détériorés, quelles familles peut-on avoir ?
Nos éducatrices auraient peut-être pu mieux préserver nos jeunes filles des classes supérieures, si elles s'étaient attachées davantage aux traditions anciennes. Il ne s'est pas trouvé chez nous, semble-t-il, une femme de génie pour faire la synthèse des bonnes manières, vêtement des belles vertus que nous avait léguées le grand siècle, pour les adapter aux temps modernes, pour en faire notre code du savoir-vivre et pour former ainsi parmi les Canadiens d'origine française et de rehgion catholique une bonne société portant la marque française et catholique. : Même nos religieuses se sont trop laissé éblouir par un monde où sévissait l'anglo-
manie. Elles ont copié, souvent avec plus de ferveur que de bonheur, les dehors d'une civilisation qui n'était pas conforme à notre tempérament. Il est ainsi arrivé qu'on a délaissé de belles et vénérables façons d'agir et que les mères se sont mises à l'école de leurs filles pour apprendre la nouvelle manière de tenir salon et de recevoir à dîner. Pour faire taire les objections et confondre les opposants on avait un mot souverain : c'est ainsi que faisaient les Anglais. D'ailleurs les mères n'étaient pas lentes à capituler. Elles dépassent aujourd'hui les prévisions de leurs filles ellesmêmes, portent des robes courtes et des bas ajourés, comme les Américaines. Des grands pensionnats de ville ces manières se transportent à la campagne. On se plaint même, paraît-il, que certaines écoles ménagères, dans des districts ruraux, forment des élèves qui ne se résigneront jamais à être fermières ou femmes du peuple. Se résigneront-elles à être mères et à tenir maison ?
La question est grave. Les errements en pédagogie ont un retentissement bien autrement considérable que les erreurs individuelles. Chez des personnes impressionnées surtout par les apparences, les formes extérieures influencent vite les idées et les résolutions. Si nous voulons constituer une société catholique, il ne faut donc pas prendre nos modèles chez les protestants et les païens. Il n'est pas ici question de patriotisme, de provincialisme ou d 'anglophobie: il s'agit d'intégrité catholique. Nos jeunes filles, faibles de caractère comme tous leurs pères et frères, hj^pnotisées comme eux par les dehors anglais, plus impressionnables que les hommes, ont besoin d'être soigneusement prémunies contre les séductions du paganisme ambiant. Si l'on en fait actuellement des danseuses et des amatrices de sport, elles seront plus tard des suffragettes, des infanticides, peut-être des divorcées, comme les modèles qu'elles
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admirent. Une femme le dirait dans cette revue il y a trois ans, une réaction s'impose. Citons cette forte page qui apporte une autorité nouvelle aux remarques qui précèdent :
''Malheureusement, écrivait Fadette dans V Action française de juillet 1920, dans plusieurs des grands couvents de nos villes, le nombre des Américaines et des Anglaises crée une atmosphère trouble où flottent des idées et des habitudes bien différentes de celles que nous préconisons pour la sauvegarde de notre vie française. Dans nos familles également, nous nous sommes éloignées de la vieille et saine tradition canadienne pour adopter des usages qui n'étaient pas faits pour des tempéraments latins. L'éducation d'autrefois ! On l'a dédaignée, proclamée démodée, trop ancienne pour servir à nos modernisantes.
''Et qu'est-il arrivé ? Les jeunes filles de nos jours, élevées suivant les méthodes nouvelles, celles qui sautent à pieds joints par-dessus toutes les restrictions traditionnelles et par-dessus beaucoup de convenances, sont-elles bien supérieures à celles qui les ont précédées ? Vous prétendiez, en leur accordant plus de liberté, les doter d'une personnalité plus marquée ? Ont-elles, en effet, plus d'originalité et plus de caractère? Non. Elles ont des habitudes d'indépendance, de paresse, de luxe, de vanité, qui les amèneront au mariage prêtes à la révolte dès que les difficultés surgiront. Est-ce un progrès ?
"Elles ont accroché pas mal de leur laine aux ronces des chemins sur lesquels elles ont erré jour et nuit, sans l'ombre de surveillance, et si, après toutes leurs petites aventures, elles sont demeurées honnêtes au sens strict du mot, elles sont loin pourtant d'avoir la pureté de cœur et la droiture de conscience qui furent longtemps l'apanage des jeunes filles, et quoi qu'on en dise, ces qualités restent encore
et seront toujours leur plus grand charme. Dans les familles à Taise, les jeunes filles ne consentent pas à travailler dans la maison, et les sommes qu'elles dépensent pour leur toilette sont extravagantes; dans les familles plus modestes, comme elles ont les mêmes exigences, elles trou\ent du travail hors de la maison afin d'avoir la liberté de dépenser aussi beaucoup d'argent. Les unes et les autres vivent en égoïstes et pour leur plaisir : elles n'aiment leurs parents qu'en théorie et en raison de ce qu'elles peuvent en tirer. Si ce sont là les fruits de la belle liberté tant prônée, il est temps d'étudier la question sérieusement et de voir si l'ancien système ne valait pas mieux que celui-ci."
Il faut donc s'attacher au concept de la famille chrétienne telle que la veut saint Paul, où les enfants respectent leurs parents, où la femme se soumet volontiers, où le mari aime son épouse jusqu'au sacrifice entier de lui-même, ''comme le Christ a aimé son Église, jusqu'à mourir pour elle" (Eph. V, 25). Par là, nous perpétuerons la bonne famille canadienne, celle qui existe encore partout dans nos campagnes, celle que l'on retrouve même chez la plupart des ouvriers et des bourgeois de nos villes, la famille qui monte et s'enrichit, la famille satisfaite et heureuse. Là, le père et la mère sont vraiment des collaborateurs dans l'éducation de leurs enfants. La mère, c'est la douceur laborieuse, soulageant les fatigues du mari, calmant ses irritations, relevant son courage et ravivant son espérance par un ingénieux et naïf optimisme; le mari, c'est la force, malheureusement trop rude d'ordinaire, pas assez complimenteuse pour cette épouse qui se donne si totalement, mais sûre, digne d'une foi sans réserve, à l'abri de tout soupçon. Leurs
enfants constituent le grand objet de leurs préoccupations. C'est pour eux qu'ils vivent et qu'ils travaillent, c'est avec eux qu'ils goûtent leur repos et les plus belles heures de leur vie. Prière en famille, récréations en famille, repas de famille, réunions de famille, c'est un enchaînement de bonnes coutumes qui favorisent la vertu individuelle et contribuent à la stabilité des nations plus qu'on ne saurait dire. Ces fêtes périodiaues où frères et sœurs se réunissent autour des vieux parents restent toujours dans la mémoire des Canadiens qui s'éloignent ou qui se sont expatriés. Il faut faire aimer ces traditions aux jeunes gens, aux jeunes filles qui travaillent au dehors, qui s'amusent dans des salles de spectacle et qui perdent le goût de la vie familiale. Ils y trouveront une force au moment des grandes tentations. Pour inspirer aux enfants l'esprit familial, le meilleur moyen est encore de leur inspirer l'esprit chrétien. Ce ne sont pas les jeunes gens formés à la piété religieuse et à la pratique des vertus qui s'ennuient au foyer et désertent la maison. ' Ces ruptures sont d'ordinaire longuement préparées par des froideurs et des éclats qui laissent assez voir où l'éducation faisait défaut. Le respect des parents, la charité fraternelle, la générosité dans le sacrifice, le recours à la prière et aux sacrements eussent rendu ces malheurs impossibles.
Mais, ne l'oublions pas, ce sont les exemples des parents, beaucoup plus que leurs leçons, qui forment l'esprit chrétien des enfants. C'est dans la conduite du père et de la mère que les fils et les filles apprennent ce qu'ils devront être plus tard. L'œil des tout petits euxmêmes sait discerner l'écart qui existe parfois entre l'enseignement et la pratique. En outre, cette formation est l'œuvre du père non moins que de la mère. Gardons-nous d'une illusion trop fréquente chez nous. Le père n'a pas
rempli tout son rôle quand il a payé les comptes du ménage et assuré l'avenir matériel de ses enfants. L'éducation proprement dite, la formation religieuse et la formation du caractère ne doivent pas être réservées à la mère seule. Il arrive souvent, en effet, qu'un homme de volonté forte et de santé robuste s'unit à une femme de santé délicate, de sensibilité exquise, mais d'une énergie peu résistante. Parmi les enfants, les uns ont le tempérament de la mère et font sa consolation, les autres ont le tempérament du père et réduisent la mère au désespoir. Enfants de nature riche, mais débordante et capricieuse, ceux-ci ont besoin d'une main ferme qui les bride et ordonne leurs belles qualités. Si le père ne s'occupe pas d'eux, la mère cédera devant leurs exigences et ce sera l'anarchie, ou elle s'épuisera vainement pour mater ces turbulents garçons et ces fillettes espiègles; alors elle les irritera, les dégoûtera de la maison, les poussera hors du foyer. Ainsi ces fils qui auraient pu devenir de superbes meneurs d'hommes, ces filles qui auraient été des femmes de tête et d'administration, seront peut-être des dévoyés, parce que le père n'aura pas fait sa part dans l'éducation de ses enfants.
Les parents chrétiens se garderont d'un autre abus qui se répand dans notre classe populaire. Â cause de l'étroitesse des maisons ou de l'égoïsme des enfants, on cherche souvent à se débarrasser des vieux, à les placer, comme on dit. On trouve les grands-parents presque aussi incommodes que les enfants et l'on tâche d'éviter ceux-là comme ceux-ci. Ces procédés n'appartiennent pas aux âges chrétiens. Hors des cas exceptionnels le chef de famille, quel que soit son âge, garde toujours la première place au foj^r. Que d'époux trouveraient dans la présence des parents, comme dans celle des enfants, une sauvegarde contre bien des tentations. Ces témoins d'une génération disparue
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apportent aussi à ceux qui grandissent des leçons et des exemples dont les peuples jeunes ont un pressant besoin. Les grands-parents donnent à la maison une physionomie de concorde et de durée, ils sont le lien qui rattache étroitement les membres de la famille déjà dispersés, ils contribuent à réaliser le groupement institué à l'origine par Dieu lui-même, la famille patriarcrJe.
Le Souverain Pontife attire notre attention sur un autre élément de la famille entendue au sens large, les domestiques. La question a son importance. Les gens à l'aise ont besoin de se faire aider, surtout quand les enfants sont nombreux. Or il devient de plus en plus difficile de trouver de bons serviteurs. On accuse l'esprit d'indépendance qui souffle partout: personne ne veut plus servir. Si l'on entre en service, c'est avec des exigences presque inacceptables, avec tout un code de libertés garanties par des menaces. Nous ne demanderons pas aux maîtres de s'humilier encore davantage devant leurs domestiques, qu'ils traitent déjà presque comme des égaux, sinon comme des supérieurs. Nous leur demanderons d'assurer aux servantes vertueuses la protection de leur vertu et de relever ainsi cette profession. Dans nos maisons ordinairement trop petites et trop remplies, où la promiscuité est de tous les instants, les servantes courent des dangers réels. Peu de prêtres osent conseiller aux jeunes filles de s'engager dans la domesticité. Le manque de dignité de beaucoup de nos nouveaux riches expose des enfants naïves à toutes les entreprises. Les gardes-malades à domicile savent aussi quels dangers les guettent bien souvent. Assurément, cela n'est pas pour faciliter la tâche des mères de famille. Nous ne pouvons pourtant pas fermer les yeux sur ce qui devient un désordre social.
L^intégrité catholiaue, la fidélité aux enseignements de l'Église maintiendra donc chez nous la famille idéale; la famille idéale contribuera grandement à maintenir dans notre peuple l'intégrité catholique. En effet, de tous les moyens naturels qui aident à observer les volontés divines, il n'en est probablement pas de plus puissant qu'un bon milieu familial. On y trouve un dérivatif à l'entraînement des mauvais camarades et des mauvaises habitudes, un encouragement dans la pratique du bien, un agrément à la vertu. Dieu a voulu que le plus pur bonheur de l'homme sur terre se trouve ainsi dans l'accomplissement du devoir familial.
Ce n'est pas le seul avantage temporel qu'il y attache. Si la pratique du catholicisme intégral ne comportait une récompense bien supérieure à tous les biens terrestres, nous aurions insisté sur l'intérêt national que nous trouvons à réaliser la famille chrétienne. La famille catholique, en effet, avec la paroisse catholique, fut la cause principale de notre survivance dans le passé, elle seule pourra nous permettre de surnager dans l'avenir. Que serions-nous sans nos familles nombreuses? Que deviendrions-nous le jour où, comme les autres groupes canadiens, nous devrions compter sur l'émigration européenne pour alimenter notre population ? Sans diminuer les avantages surnaturels attachés à la pratique des commandements de Dieu, réjouissons-nous pourtant de ce qu'en poursuivant notre fin dernière nous obtenions par le fait même la plus grande somme de satisfactions individuelles et collectives permises à l'homme sur terre. La paix de la conscience, les joies du foyer, les joies patriotiques, Tespcrance de biens éternels, l'amour de Dieu et la soumission loyale à sa volonté souveraine, tous ces motifs sont nécessaires pour déterminer les époux à constituer une famille chrétienne au milieu du paganisme contemporain.
Adélard Dugré, S. J.