EN MARGE DE JULES FOU RN 1ER
On n'a peut-être pas accordé une attention suffisante, ne serait-ce qu'au point de vue de leur signification française, aux deux volumes posthumes de Jules Fournier, édités par les soins de sa veuve et de M. Olivar Asselin. ^
L'œuvre de Jules Fournier est inégale. Mais pour quelques parties suspectes, et même mauvaises, qu'elle contient, elle en offre d'autres très réconfortantes. Le talent de l'écrivain est incontestable, et ceux qui ont parcouru les pages de Mon Encrier ont dû tressaillir de contentement, pour peu qu'ils aperçoivent notre misère intellectuelle et l'indifférence décourageante d'un trop grand nombre, au Canada, pour ce qui est littérature, art, idées.
Peu de journalistes et peu d'écrivains ont eu chez nous, autant que Fournier, l'amour du verbe français, l'instinct de la phrase, la connaissance innée de la langue. Le français chargé d'angUcismes de la plupart de nos journaux, la pauvreté de facture, la médiocrité trop générale des ouvrages présentés au public canadien-français, le faisaient bondir. Toute sa vie, dans les milieux les plus divers, littéraires, politiques, journalistiques, au Nationaliste, à V Action, puis à Ottawa, où il avait été nommé traducteur officiel, Jules Fournier a fait la guerre sainte aux écorcheurs de la langue, aux lâches de la plume, à tous les pontifes du lieu-commun et de la banalité triomphante.
Fournier, en matière littéraire, voyait juste. Il avait de la culture et était servi par un jugement, qui, loin d'être sûr dans les questions d'idées, lui faisait rarement défaut quand il s'agissait de lettres. Ce qu'il pensait d'un ou-
• Mon Encrier, par Jules Fournier, 2 volumes, Montréal 1922.
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vrage, il le disait carrément, sans parti-pris et sans ménagements, comme il avouait, en toute franchise, la bonne impression ressentie. Méprisant l'opinion, se levant seul, souvent, contre cette opinion, il sut, à l'apparition de volumes qui firent en leur temps quelque bruit, à Montréal et à Québec, ramener les choses à des proportions raisonnables et faire la part de la mesure. Il a tué des ridicules innombrables, renversé des idoles réputées sacrées.
C'est lui qui, le premier, au milieu des éloges qui accueillirent le roman de Bernier, Au large de Vécueil, osa montrer la faiblesse de l'œuvre, et tout en allouant à l'auteur le mérite de l'effort, faire ressortir les graves défauts d'exécution et de fond, l'invraisemblance des caractères, la pauvreté de la langue. C'est lui qui salua en Fauteur du Paon d'Émail un vrai poète, celui-là peut-être de nos écrivains qui connaît le mieux la langue française, et, après avoir fait les remarques convenables, appela Paul Morin ''l'un des plus riches tempéraments de poète et d'artiste de notre époque". Témoignage que le temps a confirmé, et que le nouveau volume de Morin, Poèmes de Cendre et d'Or, a une deuxième fois justifié.
On a reproché à Fournier d'avoir été violent. On a essayé de faire de lui une manière de Don Quichotte des lettres, aveugle et inconscient. Beaucoup ont affecté de ne point le prendre au sérieux. C'est pourtant l'un des seuls hommes au pays qui aient vu clair, de son temps, dans l'impuissance intellectuelle de sa génération. Cette impuissance, il en a cherché les raisons et cru en déterminer les effets. Il n'a pas hésité devant la réalité et s'est acharné à montrer les défauts caractéristiques de notre race; la paresse ei l'indolence, la satisfaction dans la médiocrité, dorée ou autre, le culte de l'a peu près, autant de causes, selon lui, de l'insouciance désespérante de la masse, quand