‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 58 sur 232 · EN MARGE DE JULES FOURNIER · texte numérisé non relu

EN MARGE DE JULES FOURNIER

il s'agit de manifestations intellectuelles. Dans son étude, inachevée, qu'il consacra à ce vilain livre qu'est la Langue frança'''se au Canada, de M. Louvig-ny de Montigny, Jules Fournier exprima des vues d'une grande originalité et d'une hardiesse téméraire, sur les mille et une causes qui, en ce pays, ont fait de la langue française, le français qu'on parle. Cette étude pourra susciter des controverses. Fournier y est tombé ça et là dans l'exagération; on le dira et l'on aura raison. Il faudra admettre toutefois qu'il y dit des choses que personne avant lui n'avait osé dire, qu'il jette à la face des Canadiens, ses frères, des vérités qui sont la vérité, et que tous, tant que nous sommes, pouvons méditer pour notre profit.

Fournier s'est trompé souvent; il a bataillé pour des idées qu'on pourra trouver avancées; il a émis des théories qui ne tiennent pas debout, sur les questions d'instruction par exemple; mais son œuvre, semée au hasard des journaux et des revues, offre chez nous un rare exemple de vues originales et de données clairvoyantes.

Parmi les griefs qu'on formule contre lui, il y a celui-ci qui revient à la bouche et sous la plume de tout le monde, sitôt qu'on traite, au Canada français, de littérature ou de critique littéraire : à quoi bon décourager nos hommes de lettres? pourquoi les assommer au premier volume ou au second, éplucher leurs phrases, chercher la petite bête ? pourquoi ne pas applaudir plutôt à leurs efforts, pardonner les œuvres insignifiantes à cause des œuvres futures?

Excuser, pardonner, tolérer ! En cela, comme en toute chose, il y a des limites. La critique n'a pas le droit d'élever par-dessus les nues, sans distinctions, toutes les inepties qui lui sont servies en volumes, pas plus qu'elle ne peut s'attribuer la fonction de détruire impitoyablement ce qui est imparfait. Le rôle de critique littéraire suppose le

goût, la mesure et le sens de la justice, une forte connaissance de la littérature, des notions solides d'histoire, de morale, de psychologie, de science même, autant de points précis auxquels se relie son travail; il implique la conception des valeurs et une vision claire des réalités. Si les appréciations critiques de Fournier nous ont souvent paru passées au vitriol, il faut se rappeler la manie qui tenait tout le monde, à son époque, et avant lui, de tomber les écrivains à coups d'encensoir. C'est contre les écoles séniles d'admiration mutuelle qu'il a essayé de réagir. Déraciner les habitudes prises n'était pas chose facile. Pour se faire entendre et comprendre, Fournier fut obligé de frapper de grands coups. Quelques-uns ont donné dans le vide ; il y en a sûrement qui ont porté.

Il faut se rappeler également à quel point de vue Jules Fournier se plaçait avant de se prononcer sur un livre. Il ne jugeait pas un ouvrage canadien par rapport à un autre ouvrage canadien, afin de découvrir lequel était inférieur ou supérieur à l'autre. Il essayait de classer le nouveauvenu dans le tout de la littérature française; puis, tenant compte des circonstances diverses qui en avaient entouré la préparation, il rendait son verdict. Vue de cet angle, la critique de Fournier paraîtra moins acerbe et plus fondée. L'auteur de Mon Encrier n'avait-il pas raison ? Sa méthode qu'il n'a pas été le premier à pratiquer, a renouvelé et rajeuni chez nous la critique littéraire; c'est par elle que nous avons eu, avant et depuis Jules Fournier, des hommes comme MM. les abbés Camille Roy et Emile Chartier, MM. OUvar Asselin, Louis Dantin, et quelques autres, qui peuvent analyser un livre en toute liberté d'esprit, sans brûler de cierges en l'honneur de personne.

La violence n'est pas de mise dans l'étude d'une œuvre littéraire; la trop concihante douceur non plus. Il faut

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