II - FOI ET PHILOSOPHIE
Il fut un temps où l'on croyait que l'histoire de la philosophie moderne se résumait en un long et patient effort pour libérer la raison du joug de la foi. Ce qui est vrai c'est que, depuis Descartes, la pensée philosophique a peu à peu rompu avec Dieu, rejeté sa lumière et méprisé son appui. Mais, nous verrons qu'il n'y a là ni libération, ni progrès véritable. Par contre l'émancipation légitime de la raison, la reconstitution de la philosophie en science autonome et indépendante, sont l'œuvre, non pas de la
* Pierre Termier, article cité.
ponsée moderne, mais bien de l'école d'Albert le Grand et de S. Thomas comme les études les plus récentes sur le moyen âge l'ont démontré avec évidence.
''Il faut reléguer dans le domaine des légendes", écrit M. Etienne Gilson, ''l'histoire d'une Renaissance de la pensée succédant à des siècles de sommeil, d'obscurité et d'erreur. La philosophie moderne n'a pas eu de lutte à soutenir pour conquérir les droits de la raison contre le moyen âge; c'est au contraire le moyen âge qui les a conquis pour elle." Et ailleurs: "S'il y a aujourd'hui une philosophie comme telle, c'est au patient labeur des penseurs médiévaux qu'on le doit. Ce sont eux qui, par une obstination prudente et réfléchie, ont réussi à constituer un domaine où la pensée fut indépendante, et à reconquérir pour la raison des droits qu'elle-même avait laissé tomber en désuétude." ^
Cette conquête, il est vrai, ne s'est pas faite en un jour. Au moyen âge une atmosphère religieuse enveloppe toutes les manifestations de la vie et de la pensée. La philosophie, comme les arts, comme la société, s'imprègne de religion et commence par être fonction de la théologie et du dogme. Aussi M. Gilson a-t-il pu écrire que "jusqu'au thomisme, il n'y a pas au moyen âge de philosophie au sens moderne du mot". ^ Elle existait, sans doute, mais confondue plus ou moins avec la théologie, ne tirant pas d'elle-même sa raison d'être. C'est à Albert le Grand et surtout à S. Thomas qu'elle doit d'avoir reconquis le droit à une existence autonome. Je n'ai pas à raconter ici la lutte que l'école dominicaine dut soutenir pour se
^ La philosophie au moyen âge, collection Payot, 2e vol. pp. 153 et 9. Son volume, Éludes de philosophie médiévale, est consacré en grande partie à établir cette thèse.
^ Études de philosophie médiévale; préface.
336 l'action française
frayer une route entre les courants opposés de Taugiistinisme et de l'averroïsme latin. Il me suffira d'indiquer rapidement quels sont, d'après S. Thomas, les rapports de la philosophie et de la foi. Nous verrons qu'en fait de liberté féconde et légitime, la philosophie n'avait rien à attendre du monde moderne.
Ce qui confère, d'après S. Thomas, son caractère spécifique à une science, ce n'est pas tant les conclusions qu'elle défend que la lumière à laquelle elle les voit, les principes sur lesquels elle les appuie. Dès lors toute pénétration de la philosophie par la foi devient impossible. La même vérité — l'existence de Dieu, par exemple — pourra bien relever à la fois de la philosophie et de la foi, ce ne sera pas sous le même rapport. Elle ne relèvera de la philosophie qu'en tant qu'elle peut être démontrée par la raison, et de la foi qu'en tant qu'elle se fonde sur la parole de Dieu. Il sera impossible de la savoir et d'y croire en même temps et sous le même rapport.
La philosophie chrétienne, ainsi constituée, était donc, dans ses principes, une science indépendante de -la foi. L'était-cUe en fait ? Ici, il faut distinguer. Sans doute, S. Thomas n'aurait jamais soutenu une doctrine incompatible a\ec la foi. Persuadé que le vrai ne peut s'opposer au vrai et que la lumière divine l'emporte sur celle de la raison, il aurait douté de ses raisonnements plutôt que de l'autorité de Dieu. Mai«, si l'on a eut dire que la philosophie thomiste est une apologétique, qu'elle a consisté à solliciter les données de la raison pour les adapter à celles de la révélation, il y a là une affirmation dont M. Gilson, dans une étude qui restera, vient de démontrer la fausseté évidente. "Ijoi'squ'on envisage", écrit-il, ''la réforme philosophique entreprise par Albert le Grand et S. Thomas, on ne peut qu'être stupéfait de la hardiesse
dont les deux dominicains ont fait preuve et du succès qui devait couronner finalement leurs efforts. Bien loin que leur œuvre ait consisté, comme on le croit généralement ^ à falsifier plus ou moins consciemment la philosophie pour l'asservir à la théologie, elle semble bien plutôt avoir consisté à faire continuellement violence à la conscience religieuse de leur temps pour la plier aux exigences de la pensée philosophique." '
Convaincus, en effet, que la raison, dans son exercice légitime, ne peut venir en contradiction avec la foi, ils n'ont pas cru qu'il était besoin d'en limiter les exigences, ni d'en fausser les rouages. Là où leur philosophie était impuissante à établir les vérités révélées, ils se contentaient d'y adhérer par la foi. Dans son opuscule Contra murmurantes — c'est-à-dire contre ceux qui étaient scandalisés de le voir défendre qu'on ne peut prouver le dogme de la création du monde dans le temps — S. Thomas concluait sur ces mots: ''Quant à moi, la foi du Christ me suffit." Il disait ailleurs: ''Lorsqu'on apporte, pour démontrer les choses de la foi, des raisons qui ne sont pas contraignantes, on risque de devenir la risée des infidèles." Cette dernière expression revient sans cesse sous sa plume. Et si l'on se rappelle qu'il écrivait en un siècle de foi profonde et quasi universelle, on sera étonné, et de son souci de ne pas discréditer la foi, et de son respect des droits de la vérité: souci et respect qu'on ferait bien d'imiter en des temps moins croyants.
La philosophie thomiste ou chrétienne n'admet donc que ce qui est accessible à la lumière naturelle et démontrable par ses seules ressources. Elle exclut de son domaine les vérités qu'elle ne tient que par voie d'autorité.
' Études de philosophie médiévale, p. 114.
338 l'action française
L'autorité de Dieu fait une chose de foi; quant à l'autorité des hommes c'est là l'argument le plus faible de tous. "Le but de la philosophie", écrit-il, ''n'est pas de savoir ce que les hommes ont pensé, mais bien quelle est la vérité des choses." Sans doute, il ne fera pas table rase du passé. Il ne croira pas, comme tant de modernes, que l'édifice philosophique est une œuvre individuelle que chacun doit recommencer. Mais son culte pour les anciens, pour Aristote, en particulier, sera un culte éclairé, raisonné. ''Lorsqu'ils sont en désaccord", écrivait Albert le Grand, ^'il faut croire Augustin plutôt que les philosophes en ce qiii concerne la foi et les mœurs. Mais s'il s'agissait de médecine, j'en croirais plutôt Ilippocrate et Gahen; et s'il s'agit de physique, c'est Aristote que je crois, car c'est lui qui connaissait le mieux la nature."
Ce respect sans flagornerie de la raison, cette confiance réfléchie en elle, nul, dans l'histoire de la pensée humaine, ne nous en a donné de plus magnifiques exemples que S. Thomas. "Le thomisme, dans ce qu'il a de plus profond et de plus original", disait M. Gilson, à la fin de l'étude dont nous parlions, "c'est cet eflort même d'honnêteté philosophique, d'acceptation totale des exigences du réel et de la raison."
Ce n'est donc pas la philosophie moderne qui a conquis â la raison ses droits à une légitime indépendance. Ce qu'elle lui a conquis, c'est le droit prétendu de tout affirmer et de tout nier, sans tenir aucun compte de la révélation. Mais, est-ce vraiment une libération? Il ne peut y avoir libération que là où il y avait servitude. Or quelle servitude pouvait-il bien y avoir pour la raison à reconnaître une autre façon, supérieure à la sienne, d'aller au vrai, à accepter contre ses doutes et ses écarts possibles, la certitude inébranlaljle de l'autorité divine? Une vérité scientifique démontrée limite
d'autant le champ des hypothèses permises, le domaine de ce qui peut être vrai et qui songe à y voir un asservissement? Ou bien, n'y aurait-il asservissement que parce que la vérité vient de Dieu plutôt que des hommes ? Sans doute, la raison humaine doit exiger de celui qui prétend parler au nom de Dieu, des signes irrécusables de sa mission, mais, quand elle a constaté ces signes, elle fait œuvre rationnelle en s'inclinant devant cette parole qui ne peut tromper.
Sur la route de la pensée, Dieu a ainsi mis, comme des phares qui doivent éclairer et guider notre raison souvent hésitante, des vérités divinement garanties. Le moyen âge les avait respectées, en avait fait la pierre de touche de ses spéculations. Le monde moderne a cru se libérer en les rejetant et il est devenu l'esclave de son sens propre. Il nous reste à montrer les conséquences de cette dernière attitude et à en indiquer, en même temps, les remèdes.
"L'immense valeur du thomisme, aux yeux de l'Église, consiste", écrit H. Woroniecki, *'en ce qu'il n'est pas la doctrine d'un homme, mais la synthèse de la pensée humaine... Ce que le thomisme doit avant tout à saint Thomas, c'est cette note de liberté à l'égard de tout particularisme individualiste en matière de pensée philosophique. Car dire thomisme, ne veut pas dire la doctrine de tel homme qui s'appelait Thomas d'Aquin; mais la doctrine du genre humain élaborée pendant des siècles de réflexion, et approfondie, systématisée, précisée, enfin coordonnée avec les données de la foi, par l'intelligence générale du grand philosophe médiéval."^ M. Bergson écrivait de
' Rev^ue thomiste, octobre 1921.
340 lVction fbançaise
son côté: ''Si Ton fait abstraction dos matériaux friables qui entrent dans la construction de cet immense édifice, (la scolastique), une charpente solide demeure, et cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est, croyons-nous, la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine."
Philosophie éternelle — le mot est de Leibnitz — , philosophie catholique et universaliste, philosophie du bon sens, métaphysique naturelle de l'intelligence humaine, voilà les titres de la philosophie thomiste, et voilà aussi ce qui explique et légitime les préférences de l'Église. Elle a conscience de s'appuyer, non pas sur l'œuvre nécessairement étroite et fatalement éphémère d'un homme, mais bien sur l'œuvre de la raison elle-même éclairée par la foi.
C'est à partir de Descartes que la philosophie cesse d'être une chose collective, humaine pour devenir celle d'un homme ou d'une école. Libérée de l'autorité de Dieu, les philosophies se libèrent également de toute autorité humaine. Ils répudient le travail des siècles pour y substituer leur sens propre. C'est Descartes, le premier, ''qui ne veut pas savoir s'il y a eu des hommes avant lui"; c'est hant prétendant fonder ''une science entièrement nouvelle, dont personne auparavant n'aurait eu seulement la pensée".
Aussi, que reste-t-il de ces constructions orgueilleuses dont le monde moderne s'est tour à tour engoué? Des vues partielles, des aperçus originaux qui ont déjà leur place marquée dans la grande synthèse scolastique. Quant aux systèmes eux-mêmes, aucun n'a survécu à son auteur. Et après trois siècles de tâtonnements, la raison en désarroi en est encore à chercher sa voie. On perfectionne l'œuvre des siècles; on ne la recommence pas. Puisse la
philosophie moderne le reconnaître et renouer bientôt la tradition philosophique et religieuse de l'Europe chrétienne.
Une autre conséquence de l'attitude de la pensée moderne vis-à-vis de l'autorité, celle de Dieu comme celle des hommes, c'est d'avoir peu à peu ébranlé toutes ces vérités d'ordre métaphysique, psychologique et moral sur lesquelles repose la civilisation. Il y avait jadis dans la pensée occidentale, telle que le christianisme l'avait façonnée; un ensemble de principes intangibles défendus à la fois par l'Église, par la philosophie et par les législations humaines. On les appelait principes naturels par opposition à ceux qui, au cours des temps, peuvent se modifier et évoluer. Ils formaient les assises de l'ordre social, de la moralité et aussi de cette vérité commune qui est encore le meilleur lien entre les peuples civilisés. N'admettant rien de supérieur à la raison individuelle, n'ayant aucun élément stable pour fixer leur pensée qui s'enfuit, les philosophes modernes ont tout nié, tout mis en doute. La littérature, le théâtre, l'art ont popularisé ces négations et ces doutes; les législations privées d'un point d'appui dans la philosophie et dans l'opinion ont fléchi, et c'est l'œuvre entière de la civilisation qui aujourd'hui menace ruine.
Comprenons bien que toute tentative de restauration restera ineflficace, si elle ne s'accompagne d'un retour à une saine philosophie respectueuse de Dieu et du passé. Léon Daudet écrivait: ''C'est par l'évasion métaphysique et psAxhologique que commencera vraisemblablement la grande libération de l'esprit français." On peut affirmer, sans crainte, que ce n'est pas seulement l'esprit français, mais l'esprit humain, la société humaine et la morale humaine qui seront régénérés le jour, prochain peut-être.
342 l'action française
où la pensée moderne assagie, désillusionnée reviendra à la philosophie chrétienne.
Une dernière conséquence de la révolte de la raison contre Dieu, c'est qu'elle a fini par douter de son propre pouvoir et par se nier elle-même. Tout ce que les différents courants philosophiques contemporains ont de commun c'est leur anti-intellectualisme foncier. ''Agnosticisme, relativisme, subjectivisme, pragmatisme radical... ont miné le terrain sur lequel doit bâtir la spéculation la plus nécessaire. Un immense désarroi s'ensuit; la pensée est malade, on dispute de plus en plus, mais depuis longtemps sévit une crise de l'affirmation." ^
Et c'était fatal. Lorscju'elle ne s'appuie que sur ellemême, la raison individuelle passe facilement de l'extrême confiance, à une défiance qui paralyse ses efforts et compromet son œuvre. Ayant tout mis en doute et l'autorité de Dieu, et celle de la tradition philosophique, et les principes éternels du bon sens, elle ne trouve plus à ses spéculations aucun point d'appui. Et, devant son impuissance à bâtir quoi que ce soit de durable, elle finit par douter d'elle-même, par se combattre et se détruire.
D'aucuns pensent que l'anti-intellectualisme est l'aboutissant normal de toute philosophie libérée et partant la dernière étape de la raison. Nous croyons, au contraire, qu'il est le symptôme d'un malaise profond mais passager. Vingt-cinq siècles de pensée philosophique ne peuvent pas sombrer ainsi dans le doute. Et, comme pour croire de nouveau en elle-même, il faudra que la raison commence par croire en Dieu, il n'est peut-être pas téméraire de prédire, ni vain d'espérer une renaissance prochaine de la seule philosophie qui s'harmonise parfaitement avec la révélation, la philosophie scolastique et chrétienne.
' Sertillanges, Revue des jeunes, 25 août, 1921.
NOTEE INTÉGRITÉ CATHOLIQUE 343
La nécessité de créer chez nous un foyer de vie intellectuelle va nous mettre de plus en plus en contact avec les vieilles civilisations de l'Europe. Nous allons y trouver une science et une philosophie en grande partie indifférentes ou anti-religieuses. Je voudrais que les pages qui précèdent eussent convaincu ceux qui sont à la tête du mouvement intellectuel, chez nous, que ce mouvement a tout à perdre et rien à gagner à s'isoler de la foi. Sans doute, ce sera nous interdire en partie ces théories brillantes, hasardeuses et éphémères qu'un monde léger a plus applaudies que les grandes découvertes. Mais sont-ce bien ces erreurs qui ont fait avancer la science et la philosophie? N'ont-elles pas été, au contraire, un obstacle à leur progrès ?
Et puis il y a, dans un pays en voie de formation, bien des choses qui importent plus que d'ajouter une erreur nouvelle au catalogue des erreurs de l'esprit humain. Il y a la santé des intelligences, celle des mœurs, celle de la vie sociale qui toutes reposent, en dernière analyse, sur la foi. Ne commençons pas par où les autres civilisations menacent de finir. Ce n'est pas sur l'anarchie intellectuelle qu'elles se sont édifiées. Ce n'est donc pas cela non plus qu'il faut mettre à la base de notre vie nationale, si nous voulons, en cette terre d'Amérique, construire quelque chose de prospère et de durable.
M.-Ceslas Forest, O.P., profeseur â V Université de Montréal.
FAUTE D^ESPAGE
Faute d'espace nous regrettons de renvoj^er à notre prochaine livraison un article de M. Antonio Penault sur les Semaines Sociales, un de Jacques Brassier sur V Exode rural, un autre de Joseph Fortier, Les petits Dollards, un quatrième de M. Albert Lévesque sur Notre avenir politique et un cinquième de M. Harry Bernard.