DOLLARD
Décidément la grande guerre aura tout bouleversé. La carte de l 'Europe est à refaire, et dans les classes de géographie les écoliers et les maîtres doivent aujourd'hui se contenter d'à peu près. Les esprits sont encore plus brouillés que les frontières des contrées qui subirent les pires dévastations. Chez nous, au Canada, les passions furent fouettés, les vieilles haines réveillées, et, résultat vraiment bienfaisant, le patriotisme des citoyens de langue française, débarrassé de sa couche de nonchalante inertie où il disparaissait insensiblement.
Relisant l'histoire de notre pays, trop souvent mal apprise et mal enseignée, quelques hommes d'action se sont alors dit que nous avions un héros sublime, capable de devenir le clairon du réveil, et, qu'après deux siècles et demi d'oubli, il était temps qu'il fût à l'honneur. Dollard des Ormeaux, sauveur de la colonie canadienne, en mai 1660, avait droit au souvenir et à la reconnaissance du peuple; et c'est ainsi que, depuis cinq ou six ans, le 24 mai, jour de fête britannique, autrefois consacré à honorer une grande reine, a pris dans sa célébration chez nous ime tournure française, une tournure vraiment canadienne. Il voit tous les groupes français du Canada s'unir dans un éclatant hommage à ce jeune capitaine qui personnifia la bravoure et l'abnégation. Notre peuple a besoin plus que jamais, semble-t-il, de se retremper dans le passé afin d'y puiser un peu de l'énergie ancienne.
La fête de cette année a dépassé en éclat toutes les précédentes.
C'est à Carillon, au pied du Long-Sault, théâtre de l'exploit de Dollard, que devait se tenir la réunion de V Action fiançaise. Le soir précédent, à Montréal, à l'Église Saint -Pierre, c'était la Veillée des Armes, organisée par le cercle Des Ormeaux de l'A. C. J. C, sous les auspices de notre ligue. Monseigneur Ross, de Rimouski, avait accepté de présider cette imposante cérémonie. Les preux du moyen âge avant de revêtir l'armure du chcvaUer et d'être sacrés champions du droit et de la justice, faisaient la Veillée des Armes. Â leur exemple, Dollard et ses compagnons avant de gagner leurs canots, avaient voulu s'enfermer quelques heures dans la petite chapelle de Ville-Marie afin d'y purifier leur cœur pour le sacrifice. Â Saint-Pierre des drapeaux fm'cnt bénits, répliques de ceux qui guidaient autrefois les régiments de Montcalm: Royal-Roussillon, la Reine, Languedoc, Béarn, Berry, La Sarre, Guyenne et qu'un groupe de pèlerins ira bientôt déposer dans l'église de Vauvert, en France.
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Le lendemain, 24 mai, un millier de personnes se donnaient rendezvous dans le petit village de Carillon, au pied du monument DoUard, élevé il y a quelques trois ans sur les bords de la rivière même qui fut témoin du fait d'armes. La colonne qui porte le buste du héros et les noms de ses seize compagnons, se dresse près de l'église, à quelques centaines de pieds du site où s'élevait le fortin de palissades qui abrita pendant huit jours les combattants de 1660. Il y a fort peu d'années encore, nous dit-on, les visiteurs pouvaient voir des amoncellements de pierres indiquant très distinctement l'emplacement même du combat. Ces restes, épargnés par les années, furent malheureusement balayés par ceux qui avaient acquis le terrain, pour faire place à quelques habitations. Ne serait-il pas à souhaiter que soit au plus tôt reconstitué un modèle exact du fort, le plus près possible du site véritable ? Les pèlerins de l'avenir garderaient de leur voyage une impression beaucoup plus vive.
Un membre du gouvernement provincial, M. J.-E. Perrault, ministre de la colonisation, avait bien voulu apporter à cette manifestation patriotique le prestige de sa présence et de sa parole. Cette année, V Action française avait spécialement convoqué la jeunesse à Carillon. La jeunesse était brillamment représentée par un groupe d'élèves du collège Saint-Laurent, une délégation des élèves du collège Bourget, du collège Sainte-Marie de Montréal, et quatre-vingt collégiens d'Hawkesbury. Deux couronnes de fleurs furent déposées au pied du monument, l'une par V Action française, l'autre par les élèves du couvent de Sainte- Anne, Lachine.
Puis l'abbé Lionel Groulx à qui revient en grande partie le mérite d'avoir suscité le culte de Dollard, fit l'appel des dix-sept héros. Un peloton de soldats formait demi-cercle autour du monument, sous les ordres du lieutenant Labelle. Après chaque nom l'officier répondait : "mort au champ d'honneur" et, avec ses hommes, saluait militairement. L'abbé Groulx dit ensuite quelques mots, S'adressant à la jeunesse étudiante qui l'entourait, il lui demanda d'honorer ces héros qui par leur mort sauvèrent la Nouvelle-France en 1660, d'admirer la froide détermination de cette poignée d'hommes victorieux dans leur défaite. "Comme eux, dit-il, vous devez être les défenseurs d'une civilisation, les sauveurs d'une race. Les lutteurs de demain devront comme Dollard aller jusqu'au sacrifice. En vous souvenant que dix-sept braves ont sauvé la Patrie, rappelez-vous que la pire manière de trahir les héros c'est de tTahir l'idéal pour lequel ils sont morts et que la seu-
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le défaite irréparable pour un peuple, c'est la défaite de son courage." Un délégué du cercle d'action française de l'Université de Montréal, Jean Bruchesi, et deux élèves du collège Bourget et du collège Saint-Laurent, MM. Lamarche et Guertin apportèrent la contribution des jeunes et le firent de fort éloquente façon. Puis M. Perrault, rappelant le sacrifice de Dollard ajouta qu'il fallait au plus tôt enrayer l'exode de nos populations rurales, si l'on ne voulait pas que le fait d'armes de 1660 devînt un sacrifice inutile pour la survivance du verbe et de la pensée française sur le continent Nord- Américain.
Il était alors cinq heures de l'après-midi; le soleil se cachait dans les nuages blancs. La cloche de la petite éghse de Carillon avait tinté le glas des trépassés, et toute l'assistance recueillie et émue récita le De Profundis.
Pendant ce temips à Ottawa, capitale fédérale, un bronze de Dollard, œuvre de Laliberté, était présenté au gouvernement canadien par M. Joseph Blain, président général de l'Association catholique de la Jeunesse canadienne-française. Le geste vaut d'être souligné. Trop souvent nous nous imaginons à tort, qu'au delà de la frontière québécoise, nous cessons d'être chez nous. Comme le disait M. Blain, au cours de son allocution : "En entrant dans le parlement de la nation, Dollard rappellera à nos compatriotes d'autre race, de quelle histoire nous sommes, et au souvenir de ce que nous a coûté le droit de vivre en ce pays, la loyauté de nos associés politiques comprendra le prix que nous attachons à l'intégrité de notre héritage."
M. Rodolphe Lemicux, président de la Chambre des Communes, recevait la délégation sur la terrasse du Parlement. Sa belle éloquence fit vibrer tous les cœurs. Complimentant ces jeunes visiteurs de leur vaillante initiative et les félicitant de la "pensée très belle et très pieuse qui tour à tour les avait réunis en cette claire matinée du 24 mai, sur les parvis de la cathédrale et sur la terrasse du parlement", M. Lemieux refit à larges traits le récit immortel : "Au nom du parlement, dit-il, en terminant, j'accepte ce bronze auquel je réserve une place d'honneur dans cette salle d'entrée dont l'architecture ogivale servira de cadre au héros légendaire. Dollard des Ormeaux montera la garde près de l'autel du Sacrifice que nous élevons dans la haute tour îl nos héros de Saint-Julien, de Courcelette, de Vimy. Il dira aux citoyens du Canada, toute la noblesse de cette race qui, la première, évangélisa les tribus sauvages et implanta la civilisation dans le Nouveau-Monde, s'enchaînant
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aux rôles sublimes, s'immolant toujours au service de l'ordre, de la justice, de la liberté."
Après cette cérémonie sur la colline du Parlement, l'assistance se retira processionnellement. Un grand nombre de citoyens d'Ottawa et de Hull, des députés, des sénateurs, des éclievins, des fonctionnaires municijiaux et des représentants des diverses sociétés nationales et religieuses d'Ottawa remplissaient les rangs du cortège. Le soir, M. Thomas Chapais, sénateur, homme de lettres et historien, commentait en phrases magnifiques l'épopée de "ces martyrs du patriotisme et de la foi". M. Antonio Perrault, représentant de V Action française et M. Aristide Vaillancourt y ajoutèrent chacun une courte allocution. Ce fut une journée bien remplie. Â deux cent cinquante ans de distance, Dollard venait, semble-t-il, de faire encore le coup de feu pour la défense de l'idéal français en Amérique.
Presque à la même heure, l'ancienne Ville-Marie rendait, elle aussi, à Dollard et à ses compagnons, le témoignage de son admiration. C'est à elle, alors petite bourgade, que ces jeunes hommes faisaient de leurs poitrines un rempart contre l'agression iroquoise. Le parc Lafontaine, où s'élève un fort beau monument commémoratif, fut témoin des acclamations qui saluèrent les discours de Mgr LePailleur, de M. Brodeur président de la Commission administrative de Montréal, de M. Trépanier, échevin, et de Messieurs Leduc et Martineau.
À Québec, même unanimité, même enthousiasme. Les paroisses de Saint-Malo, de Saint-Roch et de Saint-Sauveur rivalisèrent de zèle et d'activité. Grand défilé de zouaves, de cadets et de gardes indépendantes, applaudissements des foules massées sur le parcours, sermons et discours. Partout des cœurs français qui battaient à l'unisson.
Nos compatriotes de l'Ouest canadien entendirent mieux que personne le mot d'ordre de l'Action française. Dans les plaines reculées de la Saskatchewan, à Gravelbourg, par exemple, ce fut, là aussi, la grande fête de Dollard. Le 23 mai, comme b. Montréal, c'était le "glas" des dix-sept braves du Long-Sault et la Veillée des Armes. Et le lendemain, après une grand'messe solennelle, par les rues décorées et pavoisées de la ville, s'avança la parade des différentes associations patriotiques, musique en tête. Partout, à profusion, la rose rouge de Dollard, emblème du sang répandu pour le salut de la jeune patrie. Â Saint- Boniface, même splendeur. Messe des enfants à la cathédrale, sermon