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LA PUISSANCE DU CANADA

C'est le titre que M. l'abbé Groulx a donné à la cinquième et dernière de ses conférences sur la Confédération. Tout le monde sait que ces mots traduisent assez improprement la formule anglaise Dominion of Canada; et c'est bien le cas de répéter la boutade célèbre : les traductions ne sont jamais que de belles infidèles. Je me demande si, en adoptant ces vocables ambitieux, et en les faisant figurer en tête de l'étude finale et svTithétique où, ramassant toutes les données éparses dans les études précédentes, il en tire les conclusions nécessaires, l'auteur n'y a pas mis ime intention d'ironie. Car il ressort ceci de son œuvre : que le Canada confédéré n'a jamais été xme puissance, bien plus, qu'il ne le deviendra jamais sous ce régime, lequel a suffisamment fait ses preuves. Xi les hommes qui ont présidé à sa formation n'ont été assez grands politiques, ni ils n'ont eu assez d'élévation d'esprit et de vues d'avenir, ni ils n'étaient animés tous d'un sens assez profond de justice et de désintéressement, dans les questions de race et de religion, pour doter cet organisme d'une vie riche et ample, qui se fût accrue avec son fonctionnement, et qui se fût conditionnée aux problèmes nouveaux que le temps et les progrès du paj's devaient faire éclore. Les constitutions ne sont pas des théories pures et abstraites, comme une République de Platon; elles sont élaborées et ordonnées en vue de la pratique; elles sont en puissance prochaine d'action. Et leur mise en œu\Te est la pierre de touche où se juge leur valeur. A la lumière de ce principe, que faut-il penser de la confédération canadienne dans l'ensemble ? « Quand je considère à la fois les anciennes espérances et les résultats actuels, ai-je le droit de m'étonner si quelques-uns, regardant à certaines pièces de l'entreprise, prononcent les mots très graves de fiasco et de faillite ? » ^ L'auteur ne prend pas précisément à son compte ces mots « très graves ».

^ Abbé Lionel Groulx, La Confédération canadienne, conférences prononcées à l'Université Laval de Montréal, 1917-18, 264 pages. 2 P. 237.

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Mais la leçon qui se dégage de ses considérations générales est que la confédération avait au moins un vice radical et originel, puisque, établie pour porter le Canada vers une forme de vie de plus en plus personnelle et autonome, sinon indépendante, et pour le faire entrer dans la société des nations, elle a au contraire abouti à cette régression : « le régime malfaisant de l'ancien Colonial Office. » ^ Dira-t-on que ce retour, cette marche en arrière dont nous sommes plus que menacés, est uniquement la faute des hommes et des circonstances ? Ceci est une pauvre excuse. Si la cQnstitution que les « Pères » nous ont donnée eût été d'une trame plus solide et plus serrée, que son but de nationaUsation eût été plus nettement défini, et les moyens d'y parvenir honnêtement marqués, il se fût formé, au cowis des cinquante années qui se sont écoulées depuis sa mise en vigueur, un état d'esprit public à décourager toute tentative pour nous faire retomber en tutelle. Si l'arche sainte de nos lois avait été véritablement bâtie par des maîtres-ouvriers, elle eût brisé les hommes assez hardis pour oser y porter la main et la plier à leurs desseins réactionnaires. Au lieu de cela, que n'a-t-on pas vu, en maintes circonstances? La période qui va de 1898 jusqu'à l'heure présente, notamment, a été marquée par des concessions toujours plus larges à l'idée impériaUste, en sorte que le coloniaUsme, loin de se dissoudre dans une vie nationale riche de réalités et de promesses, a pris au sein même d'un système qui devait lui donner le coup de grâce, une reviviscence qui déroute le penseur. 11 semble bien que nous soyons plus enserrés dans les mailles britanniques qu'avant la Confédération. D'autre part, il paraît prouvé que, dans la pensée de ses fondateurs, cette forme de gouvernement était destinée à produire un résultat tout autre. Par quel hasard leurs espérances ont-elles été trahies ? N'est-ce pas que, dans les rouages de cet organisme, il y avait quelque chose de foncièrement défectueux qui devait se manifester à l'exercice? Les historiens français sont unanimes à dire que le plus grand grief que la postérité ait fait aux deux Napoléon a été d'avoir, l'un et l'autre, laissé la France plus petite qu'ils ne l'avaient prise. Elle leur eût pardonné tout peut-être, excepté cela. Or, la confédération canadienne a amoindri le Canada, non pas sans doute matériellement, non pas dans ses frontières, qui sont intactes, non pas dans ses richesses économiques, qu'elle a au contraire développées beaucoup, mais dans ses légitimes aspirations vers une existence plus libre d'entraves. Le régime même

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qui devait détendre, jusqu'à les supprimer pratiquement, les Uens avec la Métropole, a, par un renversement des choses, accentué, et re^du plus étroite notre sujétion. Et ceci autorise l'historien indépendant à conclure que ce régime est éminemment transitoire, qu'il a donné, en bienfaits, tout ce que l'on en pouvait attendre. Il a probablement assez vécu. S'il doit se prolonger encore, ce ne peut être indéfiniment. Etant donné le recul moral qui se constate après un demi-siècle d'action, il ferait mentir, en durant beaucoup encore, la loi éternelle qui veut que le progrès soit la condition de la vie. Il n'est donc pas téméraire de prévoir sa disparition plus ou moins prochaine ou une évolution politique qui en soit l'équivalent. Mais l'on ne détruit que ce que l'on remplace. Et quelle forme s'instaurera pour reprendre le cours, interrompu, si non brisé, de nos destinées nationales ? C'est le secret de l'avenir, ou mieux de la Providence. Dans les élaborations futures, il j' a un élément qui de^Ta compter pour beaucoup, et c'est le nôtre. Nous nous sommes considérablement accrus, durant les cinquante dernières années. Et ceci n'est sans doute pas l'effet direct de la Confédération, mais ceci s'est produit sous la Confédération, et, en un certain sens, peut être mis à son actif. Et voici une vue historique qui a été contestée, qui le sera encore, hélas ! bien que, dans la réahté, à la distance où nous sommes de toutes les querelles de factions, avec cette sérénité de jugement que donne la perspective lointaine, elle nous semble incontestable : le mouvement nationaliste a imprégné les masses populaires d'idées qui seront un facteur puissant dans le système politique de l'avenir. Nous définirons d'un mot le nationahsme : il nous a donné conscience de nousmêmes. Et cela de-\Tait suffire à le faire bien venir de tous. Mais, comme le vent fait les chênes, les oppositions qu'il rencontre ne l'aident qu'à pousser plus profondément ses racines dans le sol. Une faveur trop générale dès l'origine l'eût probablement mal ser^d. La lutte lui permet de développer ses principes féconds et d'étendre son emprise dans les âmes, se préparant ainsi des réser\-es de plus en plus nombreuses, qui inter\'iendront eflBcacement quand l'heure fixée par la Providence pour ses grands desseins sera arrivée.

C'est ainsi que le hvre de M. l'abbé Groulx, se ferme sur une parole d'espérance. Nous venons de repenser les idées générales qui en découlent, et dans l'expression desquelles l'auteur s'élève à la plus haute

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philosophie historique. Comme tous les voyants, M. l'abbé peut s'attendre à heurter des états d'âme qu'il ne fait pas bon déranger. C'est le sort commun aux prophètes de toujours venir trop tôt. Les esprits éminemment intuitifs ne sont d'abord compris que d'un petit nombre. Mais le temps travaille pour eux. Et d'aUleurs, les intuitions lumineuses dont fourmille la synthèse de cet ouvrage sont-elles autre chose que la résultante d'un examen minutieux, précis, impartial de la confédération canadienne? Et c'est pourquoi il nous paraît si difficile d'échapper à leur impitoyable logique. Cependant, cet ouvrage, à peu près définitif, n'a pas reçu, de la part de nos critiques plus ou moins oflBciels, l'accueil qu'il méritait, pour bien des raisons qui n'ont rien à voir avec sa valeur intrinsèque. Et d'abord, tel est l'empire des mots chez nous ! Au-dessous du titre, siu* la couverture, il y a : Conférences prononcées à V Université Laval. Et tout de suite, en certains miUeux l'on s'est redressé, l'on s'est mis en garde. Et pourquoi ? A cause du mot : Conférences. L'on a vu là de l'éloquence, de cette éloquence dont Pascal a dit : « l'éloquence continue ennuie » ; l'on a imprimé ceci : « en certains endroits l'oratevu: fait oubUer l'historien ». Un autre critique n'a loué l'auteur que de ses dons d'artiste et d'écrivain, — ce qui, en l'espèce, était médiocrement obhgeant. Bref, l'on a passé vite, tout comme s'il se fût agi d'un simple exercice oratoire, d'une œuvre de rhétoricien. Certes, l'on a raison de se méfier d'im certain genre d'éloquence qui a fait chez nous assez de ravages. Dieu merci ! Et il faut lire dans l'Avenir du Peuple canadien-français de ce pauvre Edmond de Nevers les pages où il parle avec tant de verve de ce qui a sévi dans notre province, à l'état de fléau : l'éloquence pohtique, les discours de huslings. Mais il y a éloquence et éloquence. Éloquent ? M. l'abbé Groulx l'est, à la manière des grands écrivains. Dans ces conférences, par exemple, il l'est comme l'a été Sainte-Beuve, dans son Port-Royal. Le grand critique a aussi parlé ce hvre avant de l'imprimer. Dira-t-on cependant que l'orateur y fait oubher le critique ? Et M. l'abbé Groulx a également parlé son cours. Et cela, certes, ne l'a pas empêché de s'y montrer avant tout historien, par l'abondance, la diversité, la sûreté de l'information, la souple et impartiale discussion des textes, la fine psychologie des personnages qui posent devant ses yeux/ et la philosophie qu'il tire des événements. Cela lui a seulement permis, — et

* Cf. p. 139-140 les portraits de Cartier et MacDonald, c'est de la grande peinture.

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c'est tout à sa gloire, — de donner, d'insuffler à cette matière qu'il remuait et sculptait, la vie, la vie de l'art. Pas de déclamation ! Pas de périodes creuses ou ampoulées ! l'éloquence, oui, le genre d'éloquence que comportait le sujet, cette éloquence universitaire, à laquelle M. l'abbé Groulx aura apporté une remarquable contribution, en même temps qu'il aura donné à notre Histoire l'un de ses plus solides et durables travaux^. Pour être prophète à mon tour, j'ose annoncer que La Confédération canadienne deviendra un ouvrage classique. Que parlé-je de le devenir? Mais elle l'est d'ores et déjà !

Henri d' Arles.

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