‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 40 sur 123 · LES CAILLOUX · texte numérisé non relu

LES CAILLOUX

Prince de la Critique, allume Ton esprit vif, ton œil profond.

Crevé ces vers avec ta plume :

Ce sont des bulles de savon.

Tel est l'Envoi de la Ballade des hvlles de savon, où M. Jean Xolin, étudiant aux Hautes Études Commerciales, caractérise d'abord sa ballade, puis un peu toute l'œuvre, irisée, fluide et gracieuse. Les princes de la critique se sont donné bien garde de toucher ces ballons éthérés qui montent et qui durent. Le jeune poète, comme tout débutant, redoutait, sinon la critique, les critiqueurs, qui ne goûtent que l'excellent ou même l'inexistant :

Selon toi, les jeunes ont tort De tenter un louable effort,

Aristide.

Car leur livre ne sera pas Un noble essai, miisun faux-pas. . .

Mais non ! La juste, l'unanime critique a sovu"i à l'alerte volume blanc, d'un travail tj-pographique parfait, relevé encore d'élégants dessins. On lit avidement les quelque quarante pièces — rondels, sonnets, ballades, triolets, quatrains et strophes diverses — , que notre auteur de vingt ans a recueiUies et semées sur la route de sa Vie, telle la poignée de cailloux de l'ingénieux petit Poucet. Affections famihales, scènes de collège, des pointes d'épigramme, de la mélancoUe, un peu de brume, beaucoup de soleil, un courant de sensibiUté fine, jaiUie d'un coeur d'adolescent, voilà le fond. Traduisez-le en joUs vers, spirituels, jamais précieux, de toutes mesures et cadences, indices d'une virtuosité

* Les Cailloux, par Jean Xolin. Imprimé au Devoir, Montréal.

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déjà remarquée et prometteuse de riche poésie quand elle s'appliquera aux grands thèmes lyriques, vous avez la forme.

M. NoUn n'a pas voulu poser à l'enfant sublime : sa muse est la Musa pedestris du ciseleur de mots que fut Horace, mais quand même elle marche, on sent qu'elle a des ailes. EUe aime la vie, la santé, le soleil : M. Nolin est de la race forte, il n'a rien du pâle esthète à l'œil vide, au front jaune, à la mèche fatale, qui meurt toujours par métaphore. Arrière les déhquescents René ! En lisant ces vers de jeunesse, on songe plutôt au Racine adolescent du parallèle fameux de l'abbé Lecigne : « Son âme est saine, elle voit gai. Et le petit Racine écrit des vers où passe im furtif rayon d'aube fraîche. A Combourg (demeure de Chateaubriand) on pleure; à Port-Royal, on "sourit. A Combourg, on s'éprend de l'âpre volupté de mourir; à Port-Royal, on chante la jeune joie de vivre. Ici et là, on lit et on rêve, mais quelles différences entre les rêves et les lectures. . . Là-bas, c'est le romantisme qui naît dans un aspect de funérailles; ici, c'est l'art classique. . . Deux enfants, deux httératures, deux France sont là. . . j'aime mieux la France de Jean Racine. »

M. Jean Nolin est, lui aussi, de la race de ceux qui vivent et qui luttent. Il rêve, sans doute, il se blesse aux cailloux gris qui font « mal à l'âme » ; mais le bon sens guide le rêve et la folle du logis trouve à qui parler. Il enseignait naguère à ses condisciples la beauté du Rêve et s'insurgeait contre les abus et les contrefaçons :

. . . Rêveur ! celui-là qu'effarouche L'instant morose des le(,.ons f . .

Ces vieillards de quinze ans, ces moules : Des rêveurs, des rêveurs ? Jamais !..

. . . Ne jamais agir mais bâiller En songeant à quelque oreiller Où l'on pourrait coucher son rêve, N'est pas rêver, c'est sommeiller !

Le vrai rêveur étudie ferme ses classiques, puis se repose en admirant les coloris du printemps, le rythme de nos érables, l'or clair de nos matins, et « les trouvailles que son labeur lui révéla ». C'est la forte morale de La Rentrée, où l'écolier songe bien à la joie enfuie, au vert sentier, au canot sur l'eau qui se moire, mais sans faiblesse :

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Oublions les fainéantises

Et n'ayons plus qu'une hantise,

Notre devoir !

Alors, gais de leur sacrifice, — Car la joie est le bénéfice

De qui fait bien — On voit, dès que le loquet bouge, S'engouffrer par la porte rouge

Les collégiens.

La vie de collège, surtout pour un externe, a de bons moments, avouons-le : et puis, on est philosophe ou poète, et les cailloux s'illuminent. Un petit nouveau, égaré, pleiu:e dans le corridor : oh ! la vie !

C'est une affreuse injustice Qu'il faille que l'on grandisse.

On devrait rester petit.

Pas de sympathie pour la vieille horloge « où toute mon enfance dort», qui gère l'heure des cours et parfois exagère :

. . . Sans hâte, en haletant, Très lente, elle endette le temps Et jette, à regret, ses instants.

Le rêve se venge en traversant les vitres comme le rayon de soleil, et pendant que le pauvre maître avive l'Histoire de Rome ou de Napoléon,

Chaque élève songe à demain, Quand on s'ébattra dans la plaine, A perdre haleine.

Le professeur exalte-t-il le bonheur grave de la science, du devoir

Et la beauté du sacrifice, En soi-même chacun se dit Que, si le temps se refroidit, On s'en ira, demain jeudi.

Là où l'on glisse.

C'est après de tels efforts que, de retour du repos, on ose écrire à la fillette qui sonnait au parloir du couvent :

Nous avons beaucoup travaillé, Beaucoup peiné, pendant la classe.

Mais de te voir là, ça délasse, Et ça nous fait tout oublier !

Poète, vous abusez, vous aurez le sort de l'externe du Thé dansant qui, lui, du moins, reconnaît que la classe a du bon :

Un collégien qu embarrasse Le thé trop chaud qu'on lui donna Se dit en lui-même qu'on a Moins de souci pendant la classe.

Car il a peur de laisser choir

La tasse avec peine tenue

Et sera mis en rete n ue

Pour n'avoir pas fait son devoir.

Mais je me vois obligé de couper court à travers les pièces de sentiment plus profond, de ciselure plus fine, et de poésie plus émue : les morceaux d'artistes. L'auteur me pardonnera de m'être attardé aux choses du chez-nous immédiat et d'aimer trop les caiUoux blancs et les roses : ce sont probablement les plus originaux et les plus vécus (si l'on peut dire). L'auteur ferme son livre sur ses vingt ans, dans un adieu à son adolescence et après quelques expressions de rêve presque sombre qui sont le tribut à la fibre romanesque, sinon romantique.

D'un bout à l'autre, la forme est bien jolie; le vers, bien souple et bien moderne, se prête à d'heureux effets et à d'ingénieuses combinaisons, à la Rostand. On est frappé de cette filiation de Rostand, du Rostand des Musardises, de l'esprit et du clinquant, de l'inattendu des mots, de la Muse qui marche et sautille, des beautés plutôt que de la beauté. C'est le moins rccommandable à imiter. Infiniment mieux vaut l'autre, le Rostand avec un grand R, comme dirait Maurras; celui de la Musc qui plane, le professeur d'héroïsme et d'envol, le créateur de Cyrano, de Flambeau et du Coq gaulois, le Français à l'âme cornélienne qui vivra en dépit de son vers curieiLx, fantaisiste, maniéré, trop spirituel, un peu précieux et parfois de mauvais goût, qui passe en contrebande à la faveur du panache.

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Xon, ]\I. Xolin, si naturel, si ennemi de l'effet, devra lui laisser les? mots ingénieux, mais pas encore français : L'air s'enchaleure, le regard se mélanœlise, musardiser, le tomber des feuilles; il n'y en a que quatre. De même, la coupe ternaire ne supprime pas l'hémistiche dans l'alexandrin, et la dislocation du vers a des Hmites. Soyons de la meilleure époque, de la plus belle France, et ne jouons pas au peuple \'ieux : les Français en seraient marris, tout les premiers. Qu'attendent-ils de nous?

« Que les jeimes Canadiens ne cisèlent pas trop, écrivait M. Arnould en 1908; qu'ils ne jouent pas au peuple vieux, eux qui sont si jeunes, et que, d'un franc essor d'imagination, ils nous donnent au plus tôt, s'il plaît à Dieu, une troisième saison poétique qui tiendrait des deux premières en les échpsant, et qui nous ferait, noas, battre des mains. »

En 1912, au Congrès de Québec, M.duRoure nous demande des écrivains régionaUstes qui chantent notre nature d'hiver et d'été, notre histoire de luttes et de foi, nos traditions parfumées de vieille France et de Canada jeune.

« Le Saint-Laurent n'a pas inspiré les vers dont il est digne, nous crie à son tour M. Ch. ab der Halden. Pareille à l'hirondelle des Mille- Iles, ne cherche pas les lointains paj's. Xe nous promène pas en Espagne, en Italie, en Égj-pte. . . Observe la vie des habitants au miUeu desquels tu naquis. Dis-moi les splendides paysages du pays natal, fais chanter l'âme de tes compatriotes. . . Dans la peinture de ta patrie, tu sauras mettre ce qui ne vieillit pas, le quelque chose qui nous permet d'être émus par un vers de Racine après deux cents ans, ou de Sophocle après deux miUe. Mais laisse les chiffons qui sortent de nos magasins de nouveauté, . . et va. Canadienne aux joHs yeux doux, va boire à la claire fontaine ! »

M. Xolin est dans le mouvement, il désire une httérature à noas. Son coup d'essai lui permet des aspirations de maître. Quelqu'un a dit que la httérature allemande contient « peu d'esprit et beaucoup de consonnes ». M. Xolin a donné peu de vers et beaucoup d'espérances. Il manie facilement le rythme, il sait voir et sentir, il est magnifiquement équihbré, qu'il se frappe le cœur ! Qu'il sorte du cercle intime, qu'il chante les grandes choses, les grands thèmes IxTiques, notre nature incomparable, la patrie d'aujourd'hui, de demain et d'hier, cette histoire « écrin de perles ignorées, » l'humanité, la foi, Dieu, le Beau, source de toute beauté. M. Xolin aime la nature, les champs, le pays;

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il emploie ses vacances à s'imprégner des parfums rudes du terroir, à vivre chez nos gens de vieille souche.

Que le bruit de la ville a tué de pensers !

Hélas ! que de grands cœurs, boulevards, sont passés

Sur tes âpres trottoirs où le poète plie !

Le poète ne s'illusionne pas sur la Ville qui a pris Verlaine et Nelhgan; s'il n'a que peu touché la campagne, c'est qu'il redoutait le convenu, l'artificiel et qu'il attend d'avoir fait plus ample connaissance pour la chanter non dans des chants qu'on cherche, mais « qu'on reçoit du sol natal comme vme sève ». D'aiUeurs, la pièce des Clôtures, sincèr et forte, nous est un garant des efforts prochains.

Que M. Nohn donc, qui se spécialise dans le haut commerce, s'applique à fournir ce qui est en demande toujours croissante sur le marché Uttéraire français; que sa virtuosité ne se complaise pas aux joUes rimes, « ces bijoux d'un sou » ; qu'elle soit l'aiguille d'or qui fasse passer le fil solide. Qu'il soit nôtre comme Paul Harel est de Normandie, Vermenouze d'Auvergne, et Botrel de Bretagne. C'est un Français, Louis Hémon, qui a écrit le roman le plus canadien, « Maria Chapdelaine » ; laisserons-nous à d'autres la tâche d'exalter le lyrisme de nos héros et de nos œuvres? Les Rapaillages et Chez nous ne trouveront-ils pas bientôt leur équivalent en vers ? . . .

Alexandre Dugré, S. J.

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